« Green Lantern/Green Arrow » par Neal Adams et Dennis O’Neil

Parmi les titres emblématiques qu’Urban Comics réédite dans sa collection DC Archives, un album s’avère tout particulièrement important et incontournable : celui reprenant l’intégralité du fameux run d’O’Neil et Adams sur la série « Green Lantern/Green Arrow » au début des années 1970. Une œuvre désormais classique, qui marqua durablement les esprits et changea le visage des comics super-héroïques, rien de moins. Absolument incontournable, selon l’expression consacrée – mais pas galvaudée.

En 1970, le comic « Green Lantern » se transforme en « Green Lantern/Green Arrow » à partir du n°76 daté d’avril. Le titre est explicite : l’homme à la lanterne et le Robin des Bois moderne s’allient pour former un duo super-héroïque. Leur seul point commun est la couleur de leur sobriquet, car pour le reste la lanterne et la flèche vertes sont plutôt dans l’antagonisme, que ce soit dans leur caractère ou par la nature même de leurs pouvoirs. À la bienveillance un peu naïve ou simpliste de l’homme cosmique répond l’âpre lucidité de l’homme à l’arc. Pas vraiment le duo le plus facile à rassembler, sauf si – et c’est le cas – ce contraste entre ces deux personnalités devient justement l’enjeu et l’intérêt dudit duo, engendrant des confrontations à l’intérieur même de l’association et rendant les choses moins lisses, plus promptes à révéler la profondeur des personnages. Ce duo n’est donc pas évident, mais il ne manque pas de sel et s’avère même parfait en termes de richesse narrative et symbolique. L’arrivée d’O’Neil et d’Adams sur cette série fut un choc, une révolution dans le ton, le propos, l’esprit, l’intention et l’expression. Neal Adams apporta la modernité de son style, à la fois réaliste et fantastique, d’une grande précision, expressif et dramatique grâce à des cadrages et des contre-jours remarquables, et O’Neil amorça là un virage à 180° dans la façon de raconter et de mettre en scène un récit de super-héros, déclenchant un choc frontal entre la fiction des personnages et le monde réel des lecteurs.

Dès le premier épisode, le contexte de réalité sociale souhaité par O’Neil est clairement implanté. Après une splash page où Green Lantern vole tel un fier super-héros dans les rues de Star City, celui-ci se trouve mêlé à une rixe où – à première vue – un honnête homme se fait agresser par des loubards des quartiers pauvres. Green Lantern intervient et découvre alors la réalité des choses par le discours de Green Arrow qui l’a observé et qui le rudoie assez… vertement. Car la « victime » n’est autre qu’un propriétaire véreux et sans scrupules qui va jeter dehors les locataires de son immeuble pourri afin de le raser et d’en faire un parking. L’altercation avait éclaté par désespoir, cette population pauvre ne supportant plus de vivre dans un taudis en se sachant bientôt expulsée. En ouvrant les yeux de Green Lantern, Green Arrow le fait descendre de son piédestal surhumain et l’oblige à faire preuve de lucidité et d’humilité afin de retrouver la place qui devrait être celle des super-héros : non pas des chevaliers volants supérieurs aux hommes mais des défenseurs de l’humanité, vivant parmi elle. Ce faisant, Green Arrow – dont la nature est bien plus ancrée dans le réel que celle de son ami cosmique – opère une révolution qui va agir bien au-delà de la série, remettant en perspective la plupart des super-héros DC qui – contrairement à ceux de Marvel – avaient des origines et un caractère trop extraordinaires et mythiques (ou encore extraterrestres ou légendaires) pour engendrer un réel sentiment d’identification de la part du lecteur. Green Arrow est alors le catalyseur d’une révolution de la conscience super-héroïque en marche, celle qui allait mener quelques années plus tard les comics dans une ère totalement adulte. Mais à l’époque de la sortie de ces épisodes, ce fut un vrai choc, une exception et non la représentation d’une mouvance : les comics de super-héros ne ressemblaient pas à ça, ne disaient pas ça, ils étaient plutôt « pop », dynamiques, colorés, et si le monde réel n’était pas forcément tout le temps absent de leurs pages, il était abordé et exprimé à travers une sorte de prisme qui rendait impossible toute tentative de véritable réalisme. Par « réalisme », je ne parle bien sûr pas du seul fait de dessiner quelque chose de manière descriptive et ressemblante, ni de tenir un propos qui le soit, mais bien d’insuffler une dimension dans l’œuvre dont la puissance d’évocation nous plongera dans un vrai ressenti de la réalité. En ce sens, le Bronx de GL/GA est bien plus réaliste que celui de Luke Cage à l’époque (et c’est un fan de Marvel qui vous parle). Il faudra attendre quelque temps avant que cette dimension adulte réaliste devienne réellement prégnante et explicite dans les comics de super-héros, vague exponentielle allant du milieu des années 80 aux années 2000…

 

« Je voyais le monde en noir et blanc… aujourd’hui, je le vois en nuances de gris » pense Green Lantern à force d’être bousculé par l’Archer dans ses certitudes de surhumain justicier… Mais sa prise de conscience va plus loin, avec cette autre pensée : « Ce pays sombre qui dicte nos volontés, c’est l’Amérique. » Antipatriote, O’Neil ? Pas plus que Captain America qui – presque 30 ans plus tard – finira abattu sur les marches d’un tribunal parce qu’il aura refusé de servir un gouvernement américain qui pour lui n’était plus représentatif de l’Amérique. 20 ans après le maccarthysme, O’Neil met les pieds dans le plat et oblige l’Amérique, celle dont la violence se camoufle derrière les belles apparences, de se regarder en face, d’identifier et d’assumer ses racines, et ce que celles-ci sont en train d’enfanter. Et ça fait mal. Aucune concession. Non pas une nation de la liberté, mais un pays malade de la violence des hommes qui le peuplent.

 

Avec cette série, O’Neil a donc changé la donne, plongeant ses super-héros dans le quotidien de l’Amérique profonde, à chaud, de manière crue, afin de les inscrire dans la réalité des dysfonctionnements et de la violence qui régissent trop souvent leur pays, leur vrai, pas celui de Metropolis. Et la puissance des dessins d’Adams fait que l’on y croit ; mieux, en lisant et regardant ces récits, on a l’impression de vraiment sentir les odeurs de la rue, des taudis, la pollution, la sueur… Nul doute que les comics issus de l’underground à la fin des années 60 ont aidé le mainstream à devenir adulte et à parler de thèmes jusque-là tabous, mais contre toute attente cela émergea dans une série DC et non chez Marvel – dont on aurait pourtant pu attendre ce genre de chose avec ses super-héros qui ont tant de problèmes de la vie de tous les jours dans le civil… Autre signe de cette « démythification » d’O’Neil, la présence dans les cinq premiers épisodes d’un des Gardiens de l’univers qui est descendu de son cosmos pour accompagner les deux Green dans leur périple à travers l’Amérique, répondant à la demande de Green Arrow de venir voir comment vivent les hommes et ce qu’ils subissent sans avoir de super-pouvoirs pour se défendre… Green Arrow veut taper fort, ne plus faire de sentiments face aux bourreaux du quotidien, prendre ses responsabilités. « L’histoire est remplie de salauds qui ont pris le pouvoir. Malgré leurs titres, c’étaient des salauds ! » et « Parfois, l’espèce humaine me fait vomir », lance-t-il à Green Lantern : on le voit, l’homme est déterminé et mènera le combat quoi qu’il en coûte. Une chose est sûre : le récit et l’intention de l’auteur sont bien plus crus et réalistes que dans l’écrasante majorité des autres comics mainstream de cette époque. De son côté, le Gardien de l’univers constate tout simplement que notre civilisation est basée sur la violence, et qu’il n’est pas étonnant de voir dans quelle direction catastrophique se dirige l’espèce humaine : « Vos héros sont des guerriers, vos légendes des victoires militaires… Vous êtes portés sur la violence. »

 

Donc les deux Green partent en pick-up pour parcourir l’Amérique, cherchant « une réponse, un credo, une identité » et voulant « comprendre comment cette terre de liberté est devenue un pays de la peur », selon O’Neil. Mais dès le départ leur voyage se heurte à la réalité de la violence américaine. Dans un village appelé Désolation, en plein désert montagneux, des hommes subissent le joug du propriétaire de la mine qui fait appliquer sa loi brutale sur tous. Un guitariste, parce qu’il chante la condition de vie misérable de ses compagnons mineurs, est condamné à être pendu par ce chef et ses sbires aux mœurs quelque peu néonazies… La liste des violences de la société américaine qu’O’Neil entend dénoncer est assez large… Après l’expulsion des pauvres et le pouvoir brutal de l’autorité, il sera entre autres question des conditions de vie des Indiens dans les réserves, de la manipulation, du racisme envers les minorités (qu’elles soient indiennes ou noires), de la justice expéditive et de la peine de mort, du sexisme, de la pollution, du pouvoir politique et de la foule meurtrière, et bien sûr de la drogue avec ce fameux récit en deux épisodes et cette fameuse couverture du n°85 où Green Arrow s’écrie, horrifié devant son sidekick venant de se faire une piqûre d’héroïne : « My ward is a junkie ! » Un choc pour les lecteurs, mais aussi pour toute la profession des comics. Autre idée hors-norme à l’époque, les Gardiens de l’univers qui choisissent un Noir au chômage comme remplaçant de Green Lantern. Pas mal, Dennis !

Ensemble, O’Neil et Adams vont œuvrer durant deux ans sur ce titre, du n°76 d’avril 1970 au n°89 d’avril 1972 (le n°88 fut un numéro spécial reprenant un épisode de « ShowCase » #23 ainsi que l’épisode #39 de « Green Lantern » inédit depuis 1949). Quelques épisodes supplémentaires (aussi présents dans cette intégrale) furent réalisés et publiés ensuite dans « The Flash », mais la fin de la collaboration d’O’Neil et Adams sur « Green Lantern/Green Arrow » marqua aussi l’arrêt de la publication de ce titre durant quatre ans : comment pouvait-on passer après un tel run ?! Après ce bouleversement, comment faire revenir ces super-héros dans la norme du combat cosmique ou ultra-héroïque ? Comment faire oublier le combat social des deux Green ou comment le continuer, le faire évoluer après ça ? Difficile… Peut-être même impossible ! Quoi qu’il en soit, il faudra attendre l’été 1976 pour que le « Green Lantern/Green Arrow » #90 paraisse enfin ! Denny O’Neil est de retour, mais cette fois-ci accompagné par Mike Grell au dessin. O’Neil n’a pas l’intention de continuer à écrire dans l’esprit de son run passé, mais bien de proposer un retour à la SF. Mais ceci est une autre histoire… Car quoi qu’ils fissent ensuite, lui et Adams avaient bien marqué l’histoire des super-héros de manière indélébile. Un must absolu à ne louper sous aucun prétexte.

Cecil McKINLEY

« Green Lantern/Green Arrow » par Neal Adams et Dennis O’Neil

Urban Comics (35,00€) – ISBN : 978-2-3657-7331-7

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7 réponses à « Green Lantern/Green Arrow » par Neal Adams et Dennis O’Neil

  1. Alexis dit :

    Encore une fois, merci à Cecil de m’avoir inciter à me plonger dans cette édition, quelle surprise !
    En effet, voilà un drôle d’ovni, à la fois drôle (avec le recul) et glaçant de par les thématiques traitées, et la violence qui peut s’en dégager.
    Si on salut les deux auteurs pour s’être lancer dans ce « voyage », on est assez étonné de l’audace de DC à cette époque, assez loin de leur image habituelle, et on regrette que l’équipe d’aujourd’hui n’ai pas autant de courage avec New 52 (on se demande d’ailleurs ce qu’il peut y avoir de New là-dedans..), eux qui auront même réussi à perdre le duo d’auteurs qui réalisaient la seule série intéressante de cet univers (Kate Kane, tu nous manque déja…) à cause d’un mariage …

    • Cecil McKinley dit :

      Bonjour Alexis,
      Merci de votre commentaire.
      Oui, une bien triste histoire, que celle de ce mariage de Batwoman…
      D’autant plus que J.H. Williams III avait fait un travail remarquable sur cette série (même si j’ai regretté qu’il ait arrêté de la dessiner après quelques épisodes, car lorsque c’était le cas, c’était carrément sublimissime..!).

      Bien à vous,

      Cecil

  2. Captain Kérosène dit :

    Comme d’habitude, la comparaison entre les couleurs du comic d’origine et sa version sur papier glacé présentée ici fait mal.

  3. Michel Dartay dit :

    Encore une bonne pioche, Cecil! Ces épisodes, grâce à une fructueuse collaboration O’Neil-Adams sont un des sommets émergents de la longue histoire de DC. Editeur historique de super-héros, DC avait eu jusqu’à ce run le défaut de s’enfermer dans un système plutôt déconnecté du monde réel. Personnages quasi-invincibles évoluant dans le monde aseptisé de l’American Way of life des années soixante. Ces super-héros invincibles (comment des gangsters ordinaires et même des vilains affublés de costumes bizarres et de gadgets improbables pourraient vaincre un extra-terrestre, une déesse ou l’lhomme le plus rapide du monde? Ah, c’était du divertissement pour teen-agers ou plus jeunes, même si de très grands artistes y ont participé). A l’époque, le comics était un produit de consommation de masse, principalement vendu chez l’épicier du coin de la rue. DC était puissant au début des années soixante, fort de personnages iconiques fortement ancrés aux Etats-Unis. Stan Lee avec son Marvel dynamita le genre en rendant les super-héros plus réels: ils ont des problèmes personnels, d’argent, de sentiment, et vivent dans un monde unique qui évoque les Etats-Unis et leur réalité, celui du matérialisme et de l’argent-roi, et donc les fins de mois difficiles. Pendant ce temps, les éditors de DC continuaient à multiplier les terres parallèles et autres billevesées éloignées du quotidien. Et à perdre des parts de marché face à l’avancée du bulldozer Marvel. Avant la création des Super-héros de Lee, avec le concours de Kirby, Ditko et tant d’autres, la boite connaissait de sérieux problèmes financiers.
    Donc, Den O’Neil reprend un des personnages tout-puissants du catalogue (après tout, avec sa Lanterne, il peut faire tout ce qu’il veut!), et le confronte à la réalité réelle, sociale et parfois sordide des Etats-Unis de l’époque, Green Arrow, le Robin des Bois de DC jouant le rôle de l’éclaireur (normal, lui n’ pas de super-pouvoirs, c’est juste un archer doué d’une prodigieuse habileté!!).
    En tout cas, un temps fort du comics. Déjà traduit en petit-format par Arédit il y a plus de trente ans, mais qui mérite évidemment une édition en album. Félicitations donc pour ce choix!°)

  4. JC LEBOURDAIS dit :

    intéressant de voir que malgré l’aspect « conscience sociale », ces histoire restent très cucul-la-praline, ce que O’Neill reconnait volontiers pendant les interview (Richard Nixon en petite fille psychopathe, fallait oser :) Mais ça n’est pas plus révolutionnaire que steve Gerber à la même époque chez Marvel qui se met en scène avec Jesus dans Ghost rider, juste un signe que ça devait pas fumer que de la nicotine ;)