« The Goon T11 : Complaintes et lamentations » par Eric Powell

Vingt dieux ! Planquez-vous ! V’là l’Goon qui r’vient ! Vous pensiez que cette brute épaisse au cœur tendre serait fatiguée après dix volumes parus ? C’est tout le contraire. Les récits de ce onzième tome sont plutôt du genre costauds, plus iconoclastes que jamais et à hurler de rire… dont le fameux et assez controversé « Satan $@#%* Baby » (hihi !). Un grand coup de pied au c.. qui fait du bien !

Comme souvent chez Eric Powell, le rire énorme côtoie de près les grands sentiments et l’émotion, dans une interaction infernale aussi excitante qu’elle désarçonne. Haut lieu du second degré et de la révolte humaniste exprimés dans un Grand N’importe Quoi avec un talent extrême, « The Goon » reste une exception dans l’histoire contemporaine des comics, ne ressemblant à rien d’autre qu’à elle-même. « The Goon », c’est Charles Dickens en série Z, Romero en Muppet Show, ou un film noir de l’Âge d’Or mais sous LSD… L’intelligence du propos – qui ne fait aucun doute – est inversement proportionnelle à la débilité par laquelle elle s’affirme, avec fierté. Plutôt que de se lamenter ou de pérorer, Powell prend ses sujets à bras-le-corps pour tordre le cou à la bienséance et pousser le bouchon le plus loin possible, dynamitant « ce qui se fait d’habitude » dans un grand éclat de rire aux nombreuses strates néanmoins plus ou moins douloureuses… On rit mais on sait que c’est terrible, que cela dévoile ce qui nous heurte. Et on se réjouit de lire enfin quelqu’un qui n’a pas peur, qu’on sent libre, osant ce que peu osent faire ou dire, ne prenant pas ses lecteurs pour des idiots ou des consommateurs de biens culturels mais combattant au contraire tout ceci avec force et humour dévastateur. Oyez oyez, amis lecteurs : un honnête homme est un ami du Goon, qu’on se le dise. Pas un consumériste aveuglé par les paillettes braillardes mais bien un hédoniste forcené, exigeant qu’on fasse l’idiot intelligemment, et qu’on lui raconte de chouettes trucs qu’on trouve pas ailleurs, qui font réagir et se sentir vivant, nom de d’là…

 

En vérité, je vous le dis : même en connaissant bien l’esprit iconoclaste de cette série, on ne peut qu’être admiratif de la verve et du culot de Powell dans ce nouvel opus. On s’arrête parfois de lire toutes les deux cases en haussant les sourcils et en se disant, hilare : « Ai-je vraiment bien lu ce que je viens de lire ? Mais il est grave, Powell ! » Oui, il est grave. Et même gravissime, dans ces nouvelles aventures du Goon et de Franky. Mais c’est ça qui est bon. Sacrément bon, même, si l’on se sent quelque peu blasé par le ron-ron ambiant d’une industrie des comics se noyant trop souvent dans la surenchère éclatante s’avérant creuse… Heureusement qu’il y a des Eric Powell, des Terry Moore, des Ted McKeever & co, pour proposer d’autres puissances… Au fil du temps, le Goon et son pote ne sont pas devenus de vieux routiniers, bien au contraire, et Powell est comme le bon vin. L’auteur et ses « héros » semblent même ne plus rien s’interdire, jouissant de leur patine corrosive et ne tiédissant pas, trouvant une liberté plutôt qu’une habitude dans la longévité de cette création qui a réellement trouvé son public. Dans ce nouveau volume, on retrouve tout ce qu’on aime dans « The Goon », dont principalement l’éclectisme qui règne dans cet univers pourtant cohérent : drame, farce, fantastique, parodie et horreur se mêlent et se succèdent dans des tableaux tour à tout poignants et grotesques, engendrant une « drôle » vision de notre humanité…

 

L’album s’ouvre sur un très beau récit en hommage à la grand-mère de l’auteur, « La Véritable Histoire de Kizzie la Vierge de Fer », narrant le destin d’une petite fille devenant femme dans la douleur à cause des violences masculines et des us et coutumes de la société dans ce que celle-ci a de plus lâche et corrompu… Comme il l’a fait dans son sublime « Chimichanga », Powell se penche ici sur le monde du cirque pour en tirer une fable humaine déchirante… Avec l’épisode suivant, c’est le chaud et le froid, car on arrive ici à un petit moment de bravoure, un pamphlet anti-comics super-héroïques qui fustige avec un féroce sens de la dérision une industrie normative ayant perdu son âme (mais l’auteur se moque autant de cela que de lui-même…). C’est vraiment très drôle, et malgré ses outrances, cet épisode n’est pas dénué d’une certaine – et malheureuse – vérité… Vient ensuite une bonne grosse critique de l’Amérique dans ce qu’elle a de plus profond, épisode mêlant parodie de série TV, ambiance sudiste, industrie du jouet, prohibition et horreur : impossible avez-vous dit ? Pourtant, Powell l’a fait. Le premier chapitre d’une histoire à suivre dans le prochain album est ensuite au programme, dans un registre clairement fantastique. Et enfin, enfin, pour finir, vous aurez droit au fameux « Satan’s Sodomy Baby », LE « Goon » polémique, Powell s’étant plus que lâché sur cet épisode. Personne n’est épargné, tout y passe. Religions, sexualité trouble, puritanisme hypocrite, morale décadente i tutti quanti, le tout passé à travers les lames d’un mixer au rire grinçant. Une provocation énorme tout autant que salvatrice et nécessaire en ces temps de rétrécissement de la pensée où aller au-delà du premier degré devient suspect alors qu’eux sont abscons. « SSB », c’est un formidable coup de pied au cul de la société normative, hypocrite et assassine. C’est un brûlot contre l’obscurantisme. Un plaidoyer pour la liberté. Mais pas sans raconter des conneries énormes pour ne pas chialer, faut pas déconner ! Lisez « The Goon ». Je ne peux pas vous dire mieux.

 

Cecil McKINLEY

« The Goon T11 : Complaintes et lamentations » par Eric Powell

Delcourt (15,95€) – ISBN : 978-2-7560-5400-1

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