« Sixteen Kennedy Express » par Bastien Quignon et Aurélien Ducoudray

Après « El Paso », publié en 2012 chez le même éditeur, le duo Quignon–Ducoudray nous propose une nouvelle incursion en Amérique, avec une chronique intimiste de belle facture.
Nous sommes transportés cette fois-ci vers les États-Unis des années soixante, dans une petite ville du Middle West, durant l’été 1968.

 

Rob, le narrateur, a quatorze ans et le bras dans le plâtre. Il a fait le mariole avec son vélo (dixit son père). Son été s’annonce donc bien morose. Envolé le boulot d’été que son père lui avait trouvé. Il ne lui reste plus qu’à regarder pousser le blé dans les immenses champs qui bordent la ville, animée seulement par le chantier de construction d’un centre commercial. C’est le progrès qui arrive !

Nous sommes en juillet 1968, le sénateur et candidat à la présidence Robert F. Kennedy vient d’être assassiné, le 5 juillet, à Los Angeles, et sa dépouille doit être acheminée de New York à Washington à bord d’un train spécial, qui doit passer par la ville de Rob. Contre l’avis de ses parents, le garçon va aller, comme un million d’Américains, rendre un dernier hommage à celui qui a dénoncé la guerre du Vietnam et soutenu la lutte pour les droits civiques.

Mais le jeune Rob ne verra pas le train. Parmi la foule qui attend le long de la voie ferrée, il y a Sixteen, une jeune fille fascinante, qui aura seize ans à la fin de l’été. Ils se voient pour la première fois et, d’emblée, Sixteen propose à Rob : « Tu veux qu’on s’embrasse ? »

Comment résister à une telle proposition ? Tant pis pour le train !

L’été de Rob, finalement, ne sera pas morose, puisqu’il le passera en grande partie avec la jolie Sixteen, au grand désespoir de Nelly, la petite voisine de Rob, qui lui colle aux basques.

Cet été sera un moment clé dans la vie de Rob, une sorte de passage qui termine l’enfance : le temps des premiers émois amoureux, du désir et de la fascination pour une fille plus âgée et  plus dégourdie; le temps aussi de l’affirmation d’une pensée autonome, différente de celle de ses parents, très conservateurs, et de l’envie d’indépendance et de liberté ; le temps enfin de découvrir la réalité d’un pays en pleine guerre froide, divisé par différentes luttes sociales.

Bastien Quignon et Aurélien Ducoudray réussissent un album passionnant et intéressant graphiquement. Tout d’abord, à travers le portrait d’un adolescent qui, sans l’avoir prémédité et sans le comprendre tout à fait, entame durant cet été mémorable la lente métamorphose qui aboutira à faire de lui un adulte, réfléchissant aussi sur la société dans laquelle il évolue.

En arrière-plan, ils radiographient cette Amérique aux visages multiples, par de fines notations graphiques ou dialoguées. Rob s’intéresse à l’histoire des Kennedy : on voit dans sa chambre des portraits et des coupures de presse évoquant l’assassinat du président John Kennedy, que la mère de Rob traite de communiste. Il lit également les bandes dessinées  glorifiant les super héros qui protègent l’Amérique du mal, comme « The Fantastic Four », ou regarde à la télévision, qui envahit les foyers, les aventures de Dick Tracy.

Il découvre la liberté avec Sixteen, qui a son franc-parler et des idées bien arrêtées, que Rob ne semble pas partager entièrement : les balades à vélo, les baignades dans la rivière avec les amis, la nudité, l’envie de partir  de cet endroit trop tranquille. Sixteen dit un jour :

« De toute façon tout est pourri dans ce bled. Dès que j’ai 16 ans, je me casse …

-          Ah ouais et comment ça ?

-          Je ferai de l’auto-stop tiens ! »

Avec le personnage de Bud, ce grand gaillard marginal flanqué d’un chien puant prénommé Spanky, que les gens du coin qualifient volontiers de « zinzin », les auteurs abordent des questions politiques qui sont au cœur du pays dans ces années-là : la guerre du Vietnam et ses opposants, la propagande anti-communiste, ou bien encore la question de la place de la communauté noire dans la société américaine et le racisme envers les ouvriers venus d’Europe. Sixteen exprime clairement ce que bon nombre d’Américains pensent alors : « Je ne paierai pas pour monter dans un bus à nègres. […] Y a que des noirs, on risque pas de nous aider. »

Saluons enfin la finesse du travail graphique de Bastien Quignon et l’utilisation qu’il fait du fusain et du crayon. Il parvient à créer une ambiance particulière dans ces planches teintées et nimbées d’ocres, qui disent l’intime et une époque révolue. Il réussit à capter de manière tangible ces moments particuliers, au sortir de l’enfance, moments flottants où l’on attend et où l’on s’impatiente.

Cette plongée douce amère en terre américaine est une vraie réussite et séduira un large public.

Catherine GENTILE

« Sixteen Kennedy Express » par Bastien Quignon et Aurélien Ducoudray

Éditions Sarbacane (19,50 €) – ISBN 978 2 84865 671 7

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