José Ortiz : un maître espagnol nous a quittés…

Avec la disparition, le 23 décembre dernier de José Ortiz Moya, c’est toute l’histoire de la bande dessinée ibérique des années cinquante à nos jours qui défile. Trait d’union entre Jesús Blasco — le père de la bande dessinée réaliste en Espagne — et une nouvelle génération de dessinateurs tels Esteban Maroto, Alfonso Font, Rubén Pellejero ou encore Alfonso Azpiri, José Ortiz contrairement à nombre d’autres confrères a réussi de belle manière le passage des classiques fascicules de récits complets aux magazines de l’après franquisme. Une carrière exemplaire que nous vous invitons à découvrir.

Autoportrait de José Ortiz.

LE TEMPS DES VACHES MAIGRES

Né le premier novembre 1932 à Carthagène, José Ortiz Moya est le benjamin d’une famille de deux enfants, son frère aîné Leopoldo ayant vu le jour deux années plus tôt. Bien que marin, leur père encourage ses deux enfants à persévérer dans le domaine du dessin. Si l’américain Alex Raymond (« Flash Gordon ») demeure son maître, le jeune José se passionne pour les travaux de Fred Harman (« Red Ryder »), Harold Foster (« Prince Valiant »), mais aussi pour ceux de Jesús Blasco et de son héros culte en Espagne, « Cuto », dont il copie inlassablement les pages. Installés à Valence dès 1952, les deux frères seront tout au long de leurs carrières respectives les dignes représentants de cette école de Valence lancée par Manuel Gago en 1943, caractérisée par la perfection d’un dessin réaliste et précis aux détails soignés. Leopoldo, décédé le 22 septembre 2012, débute en 1953 avec les aventures d’il Principe Pablo qu’il anime en compagnie de son jeune frère José aux éditions Maga. Contrairement à ce dernier, il abandonnera la bande dessinée au milieu des années soixante pour se consacrer à la publicité.

Une histoire publiée dans El Espia.

José Ortiz publie ses premiers dessins en 1950 — il a dix-sept ans — en reprenant la série « Henry Mandredi », dans les pages de Chicos, la revue qui avait enchanté ses jeunes années alors que régnait en Espagne la pauvreté née du franquisme. Tandis que de nombreux jeunes confrères quittent leur terre natale pour l’étranger, c’est sur le marché espagnol que José décide de poursuivre sa carrière, bien que les prix pratiqués par les éditeurs soient misérables. Dès l’année suivante, il est contacté par les éditions Maga, un nom mythique pour les amateurs de bandes dessinées où règne Manuel Gago, spécialisées dans la publication de fascicules de récits complets bon marché : les cuadernos. Il y anime les exploits de nombreux personnages dans diverses collections : El Espia, El Capitán Don Nadie, Juan Bravo y sus chicos, El Renegado (« Sebastian Vargas », la série principale, est traduite par « Ramon le héros masqué » dans le petit format Érik le viking de la SFPI), Dan Barry el terremoto (« Barry la foudre » dans le récit complet français Dakota, chez Aventures & voyages), Balín (traduit en France dans le pocket Totem d’Aventures & voyages sous le titre « Le Petit Prince »),

« Balin » traduit en France dans Totem, sous le titre « Le Petit Prince ».

Apache (« Loup blanc » dans Olac le gladiateur à la SFPI)… Dont les scénarios sont, pour la plupart, écrits par l’incontournable Pedro Quesada.

« Loup blanc » dans le pocket français Olac.

Enfin Pantera Negra (« Panthère noire » dans le petit format Flèche d’or des éditions Ray-Flo, puis dans Jim la Jungle d’Edi-Europ), dont il assure le scénario.

Un extrait de « Pantera Negra ».

En ces temps difficiles pour l’Espagne les salaires sont maigres et pour survivre José Ortiz doit collaborer avec d’autres maisons d’édition, à partir de 1958 : Toray où il travaille dans Hazañas del Oeste et anime « Sigur il Vikingo » (dans le pocket Sigur chez Aredit),Bruguera où il publie « El Duque Negro », puis adapte « Les Voyages de Gulliver ». Il dessine encore « Jungla », « Johnny Fogata » (« Johnny l’éclair » dans Cartouche des éditions Jeunesse et vacances), « Huracan » (« Hurricane » dans Fantastik de la SEPP), « Pequeno Pantera Negra » (réalisé surtout par son frère Leopoldo et traduit sous le titre « Bengala » dans Amigo et Lancelot)

« Pequeno Pantera Negra » de Leopoldo et José Ortiz (scénarios de Pedro Quesada), traduit « Bengala » en France.

ou « Atletas » pour les éditions Maga qu’il quitte définitivement en 1960 ; ceci afin de rejoindre les nombreuses agences spécialisées dans la production de bandes dessinées pour l’étranger où le salaire est meilleur.

LE TEMPS DES AGENCES

C’est principalement à destination de l’Angleterre et des États-Unis que les agences espagnoles créent, sur mesure, une multitude de séries qui seront ensuite revendues dans d’autres pays, dont la France, par d’autres agences hexagonales spécialisées dans ce type de transactions.

Selecciones Ediroriales de Joaquim de Haro, Histograf de Francisco de la Fuente Amo, Creaciones Editoriales au sein des éditions Bruguera, Selecciones Ilustradas (dont l’histoire est contée avec humour par Carlos Gimenez dans « Les Professionnels ») de Josep Toutain, Bardon Art de Jordi Macabich… font à cette époque travailler des centaines de dessinateurs qui doivent produire leurs pages à un rythme infernal.

José Ortiz débute cette collaboration avec l’étranger chez Bardon Art où il dessine un strip quotidien écrit par Willie Patterson : « Caroline Baker », publié en 1962 et 1963 par le Daily Express et qui raconte les aventures à la fois policières et sentimentales d’une jeune avocate.

« Caroline Baker », sur un scénario de Willie Patterson.

Au cours de ses douze années de collaboration avec Bardon, José livre aussi de nombreux récits de guerre pour les revues britanniques War Picture Library, Battle Picture Library, War at Sea Picture Library, Air Ace Picture Library… (traduits en France dans les pockets Rangers, Bill Barness, Tigre, Panache, Raids, Rapaces, Rafales, Navy…).

Récit complet de guerre datant de &961 et traduit dans le n° 11 de Rangers, en 1965.

Il collabore aussi à Tell me Why où il adapte « Le Dernier des Mohicans » en 1968, à Lion avec « The 10.000 Disasters of Dort » écrit par Mike Butterworth (traduit en France sous le titre « Les 10 000 fléaux de Dort » dans Atémi)

et à Once Upon a Time (en France dans l’hebdomadaire Il était une foisaux éditions des Remparts).

«The HellTreckers » dans 200 AD.

Dans les années quatre-vingt, José Ortiz retravaillera pour l’Angleterre, via l’éditeur de presse britannique D. C. Thomson (basé en Écosse), dans des magazines  comme TV Action, 2000 AD

« The Tower King » scénarisé par Alan Hebden, dans Eagle.

 ou le prestigieuse Eagle.

« Smokeman » par José Ortiz, dans Eagle.

En attendant, au milieu des années soixante-dix, afin de faire face à ses nombreuses collaborations, il crée un studio de dessinateurs fréquenté par Luis Bermejo et Miguel Quesada.

Bien payé, mais dans l’impossibilité de récupérer ses originaux et de savoir où il était publié, José Ortiz rejoint l’agence Selecciones Ilustradas de Josep Toutain, également éditeur de revues espagnoles où les auteurs sont respectés.

Ce retour dans des magazines espagnols lui permettra de retrouver ses lecteurs. Produisant aussi pour l’étranger, l’agence de Toutain lui commande en 1975 la création de « Tse-Khan, el Cuervo » pour la revue allemande Kung Fu des éditions Basteï, longue série traduite « Tsé Khan, l’Épervier » en France dans le pocket Atémi.

Avec ou sans l’aide de Jordi Bernet (voir Jordi Bernet : l’international !), il anime jusqu’en 1981 à un rythme d’enfer les aventures de ce chasseur de primes, expert en arts martiaux (scénarios d’Andres Martin, Carlos Echevarria et même de Toutain himself).

« Tsé Khan » par José Ortiz, dans le pocket Atémi.

Toujours pour Selecciones Ilustradas, en compagnie de Eduardo Feito, Salvador Martinez ou Jesus Duran, il collabore aux aventures de Tarzan dont Toutain a acquis la licence en 1979 pour l’Europe et l’Australie. Ces récits seront publiés en France dans les revues Super Tarzan, Tarzan géant… de la Sagédition. C’est toujours par le biais de cette agence qu’il collabore aux revues créées par l’éditeur américain James Warren dont les histoires sont traduites en France dans les magazines Creepy, Eerie

Un exemple de récit dessiné par José Ortiz dans Eerie.

et Vampirella.

« Vampirella » par José Ortiz.

La mort de Franco permettant à l’Espagne de vivre une période euphorique sur le plan de la création, José Ortiz se détache peu à peu de ses collaborations destinées à l’étranger, le marché espagnol en pleine mutation lui tendant enfin les bras.

Un extrait d'un récit complet dessiné par José Ortiz pour les publications de James Warren et repris en Espagne dans Rufus.

LE TEMPS DE LA LIBERTÉ

Dessinateur, scénariste, fondateur de la mythique Selecciones Ilustradas en 1953, Josep Toutain (né en 1932) est aussi un passionné de bande dessinée.

Pas question pour lui de passer à côté du renouveau artistique provoqué par le décès de Franco.

Il crée la structure éditoriale Toutain editora en 1974 où il lance, au fil des années, quelques revues phares de la nouvelle bande dessinée espagnole.

José Ortiz devient rapidement un collaborateur régulier de ces journaux. Il propose « Los Jackass et Coffin » dans Rufus en 1975 et « Los Demionos de Jeremias Cold » dans Vampusl’année suivante,

« Los Demionos de Jeremias Cold » dans Vampus.

« Los Grandes Mitos del Oeste » dans Blue Jeans et « Sombra de Luna » dans Dossier Negro en 1978 où il anime « La Zorra » l’année suivante…

« Sombra de Luna » dans Dossier Negro.

On peut découvrir certaines de ces histoires en France traduites dans la revue Ère Comprimée des éditions Campus de 1979 à 1983, puis dans Fantastik chez le même éditeur.

Petite infidélité : à partir de 1981, il campe le personnage d’Hombre avec la complicité d’Antonio Segura au scénario dans le Cimoc des éditions Norma du concurrent Raphael Martinez.

Cette longue et belle série post apocalyptique sera traduite en France chez Kesselring, Magic Strip puis Soleil.

Une intégrale qui réunirait l’ensemble d’« Hombre » serait la bienvenue.

Une page en couleurs d'« Hombre ».

Toujours avec Segura, il crée « Ives » dans Metropol en 1983, poursuivi dans Cimoc en 1986 sous le titre de « Morgan » : le héros y évolue dans un univers carcéral où une vie ne vaut pas grand-chose.

« Ives » (futur « Morgan ») dans Metropol, en 1983.

Encore pour Cimoc, il illustre en 1986 la Guerre civile espagnole sur un scénario de Victor Mora. C’est aussi avec les éditions Norma qu’il dessine « Ozono » en 1990, série post atomique destinée au magazine italien Comic Art.

« Ozono » dans Comic Art.

Malgré ces travaux, sa collaboration avec Toutain est elle aussi soutenue. Il publie « Jack l’Éventreur » dans Creepy (en France dans Fantastik) puis « Burton et Cyb » deux escrocs minables évoluant dans un futur pas vraiment joyeux, série proposée dans Zona 84 à partir de 1986 (en France dans USA magazine qu’avait repris les éditions Glénat), deux séries elles aussi écrites par Antonio Ségura.

« Burton et Cyb » traduit en France chez Comics USA.

Avant le naufrage que s’apprête à vivre la bande dessinée espagnole au cours des dix dernières années du vingtième siècle, José Ortiz crée avec Segura, pour Ediciones B, « Juan el Largo », une série de flibuste traduite en France par les éditions du Vaisseau d’Argent en 1989 sous le titre « Jean Le Long ».

Avec le début des années 1990, ses collaborations pour l’Espagne qui ne jure plus que par les mangas prennent fin ; comme pour beaucoup d’autres auteurs espagnols, le salut viendra une fois de plus de l’étranger.

José Ortiz dessinant Tex.

LE TEMPS DE TEX WILLER

Lancée en 1988 par Sergio Bonelli, la collection annuelle Albo Speciale Tex propose un épisode inédit de 224 pages de grand format des aventures du héros créé en 1948 par son père Gianluigi et le dessinateur Aurelio Galleppini (Galep) : voir « Tex ». Cette collection de prestige invite un grand nom de la bande dessinée internationale à donner sa version personnelle du héros phare de l’éditeur milanais. Contacté par Sergio Bonelli lors d’un salon, José Ortiz accepte la proposition qui arrive à point nommé. Il sera le sixième « invité » de cette collection prestigieuse après Guido Buzzelli (voir Guido Buzzelli (1ère partie)), Alberto Giolitti, Aurelio Galleppini, Sergio Zaniboni et Victor de la Fuente (voir Victor de la Fuente), avec « La Granda Rapina », épisode écrit par Claudio Nizzi (traduit en France en 2003 par Semic sous le titre « L’Attaque du train de Fort Deviance », puis dix ans plus tard par Clair de lune sous le titre « La Grande Attaque »).

« Tex » par José Ortiz.

Satisfait de sa contribution et impressionné par son rythme de travail, Sergio Bonelli lui propose de poursuivre sa collaboration. José Ortiz dessine six épisodes des aventures de « Magico Vento », un épisode de « Ken Parker », avant de se consacrer totalement au personnage de Tex Willer où il retrouve régulièrement son vieux complice Antonio Ségura au scénario.

Sa première contribution est publiée dans les numéros 449 et 450 (mars/avril 1998) de la collection Tex avec l’épisode « Gli Uomini uccisero Lincoln » écrit par Claudio Nizzi.

En quinze ans, une quinzaine d’épisodes dépassant souvent les 300 planches seront réalisés par José Ortiz, soit près de 5 000 pages superbes, dont quelques-unes traduites en France par les éditions Clair de lune. « Le Catene della colpa » (scénario de Pasquale Ruju) est le dernier épisode proposé par le fascicule Tex dans les numéros 625 et 626 (novembre/décembre 2012).

Un récit encore inédit est annoncé dans les prochains mois par l’éditeur italien.

Tex par José Ortiz dans « La Granda Rapina », traduit en France sous le titre « La Grande Attaque ».

Les lecteurs français un peu curieux peuvent se procurer une grande partie des travaux de José Ortiz, dont l’œuvre a été plutôt bien traduite dans notre pays, soit dans les pockets pour ses travaux des années 1950 et 1660, soit sous forme d’albums pour ses œuvres plus récentes.

Henri FILIPPINI

Relecture, notes et compléments, recherches iconographiques et mise en pages : Gilles Ratier

Merci aux sites http://www.comicbd.frhttp://navarrobadia.blogspot.fr, http://www.tebeosfera.comwww.lambiek.net, http://bearalley.blogspot.fr et http://www.todocoleccion.net qui nous ont permis d’illustrer convenablement  certaines parties de cet article.

Note : Cette évocation doit beaucoup au numéro 138 du magazine Hop ! (juin 2013) — animé par Louis Cance — dont José Ortiz est l’invité ; avec une interview passionnante de Francisco Tadéo Juan et une bibliographie française impressionnante de Louis Cance (56 boulevard Lintilhac, 15 000 Aurillac).

QUELQUES SUPERBES PAGES PUBLIÉES DANS LE MAGAZINE ANGLAIS EAGLE DUES À JOSÉ ORTIZ .

Galerie

5 réponses à José Ortiz : un maître espagnol nous a quittés…

  1. Patrick Gaumer dit :

    Beau et long parcours ! Bravo, Henri, de rappeler le cheminement de ce grand monsieur de la bande dessinée ibérique et internationale.

    Bien amicalement,

    Patrick

  2. locquet dit :

    salut a toi l artiste .

  3. Francois Pincemi dit :

    Bonjour Monsieur Filippini.
    Quelle surprise de vous retrouver ici… La participation à DBD ne vous suffit plus? Vous êtes un retraité toujours aussi enthousiaste et documenté, et ne voyez pas de mal dans ce qualificatif, j’appartiens également à cette catégorie… Bien cordialement. Francois Pincemi

  4. François dit :

    Bonjour,

    J’ai appris dernièrement que Clair de Lune allait cesser de publier Tex Willer et par conséquent José Ortiz. Savez vous qui détient les droits de la série Morgan ? Une édition intégrale en noir et blanc serait la bienvenue, comme cela a été fait pour Kraken, scénarisé aussi par Segura. Drugstore ayant disparu, cet album aurait tout à fait sa place chez Vents d’ouest !

    Merci

    • Gilles Ratier dit :

      Bonjour François…
      Mauvaise nouvelle, mais rien d’étonnant vu les ventes confidentielles de cette version de « Tex » et le peu d’enthousiasme qu’avait cet éditeur à défendre cette partie de sa production. Malheureusement, personnellement, je ne sais pas qui a les droits de la série « Morgan ». Désolé. Peut-être que l’un de nos lecteurs en sait plus…
      Bien cordialement
      Gilles Ratier