« Daredevil : Poker menteur »

La très belle collection « Marvel Noir » continue avec un volume consacré à l’un des super-héros les plus sombres de l’univers Marvel : Daredevil, par Tomm Coker et Alexander Irvine.

Très belle collection car très belle idée, que de replonger les super-héros Marvel dans les grandes années de la narration noire aux États-Unis, celle des Chandler, des Hammett, des héros de pulps qui accèdent enfin aux comics de polar bien sombres, bien suintants, en écho avec les Bogart et autres privés dérapant dans d’amères aventures pleines de sang, de sexe, d’alcool, de corruption. Sans aller trop loin, cette collection instaure néanmoins une nouvelle voie un peu plus intéressante que d’autres réalités parallèles proposées, plus en accroche avec l’humain. Les volumes consacrés à Wolverine et Spider-Man souffrent à mon humble avis d’un graphisme trop en surface pour transcender réellement la proposition. Ceux des X Men (sans tiret) et de Daredevil remplissent le contrat haut la main, vous l’aviez déjà compris si vous lisez cette chronique régulièrement. Daredevil, par sa nature et la spécificité de ses super-pouvoirs, semblait évidemment le personnage le plus évident pour apparaître dans une pareille collection, ce qui rend du même coup le pari plus risqué, car alors pas mal de monde attend au tournant. Disons-le tout de suite, ce « Daredevil » d’Irvine et Coker est une vraie réussite, sur bien des plans. La première de ses qualités est la sobriété du récit, souvent âpre mais juste, n’amorçant pas de situations ni de dialogues qui soient trop anecdotiques ou trop marquées. Il en ressort une sorte de brouillard où l’action ne perce que par défaut, savamment ciselée, traversée néanmoins par des scènes de violence très explicites et assez extrêmes. Irvine a mêlé l’action et la psychologie dans un manège intense, une macabre farce où le réel se rappelle à nos bons souvenirs. Les personnages emblématiques de la série sont présents, mais employés en d’autres termes, sous d’autres angles faisant écho à ce que l’on connaît, mais révélant surtout « ce qui aurait pu être ». Le Caïd y est aussi féroce et monolithique que dans le Silver Age, mais le scénariste a extrapolé certaines facettes humaines du personnage qu’avait révélées Miller, notamment. Une grandeur dans les valeurs face à l’ennemi, et cet amour/répulsion face au héros qui semble parfois si proche de tomber du mauvais côté de la chose… Tomm Coker, lui, a exécuté un merveilleux travail graphique, alliant grattages, tâches, éclaboussures à des trames rappelant l’impression des bons vieux comics du Golden Age. Ce travail de trames est réellement très intéressant, car utilisé avec un vrai sens de la matière et des valeurs intermédiaires, complément magnifique de profonds à-plats noirs qui engendrent ainsi des visions ténébreuses et dynamiques, mystérieuses et pourtant très réalistes. Les couleurs de Daniel Freedman sont vraiment très réussies, donnant à l’ensemble une atmosphère à la fois crue et pleine de nuances dans ses dégradés vers l’ombre. Et l’histoire, me direz-vous ? Eh bien vous la découvrirez en lisant cet album ; je peux juste vous dire qu’il y est question d’une certaine Eliza, et que la scène finale est l’une des plus belles ouvertures que je connaisse… Un très bon album que je vous conseille vivement, donc !

Cecil McKINLEY

« Daredevil : Poker menteur » par Tomm Coker et Alexander Irvine Éditions Panini Comics (10,00€)

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