COMIC BOOK HEBDO n°121 (15/05/2010)

Cette semaine, retour sur l’un des comics les plus excitants sortis ce printemps 2010 : GRANDVILLE, du grrrrrrand BRYAN TALBOT, interview du maître à l’appui. God save Milady !

L’année dernière, vous aviez pu lire ici même une interview que j’avais faite de Bryan Talbot alors qu’il était invité au festival d’Angoulême. Nous avions assez longuement parlé de son dernier projet en date, Grandville, une bande dessinée steampunk anthropomorphique se passant à Paris au temps de la Belle Époque. Bryan m’avait alors confié combien il était envieux de voir cette œuvre publiée en France, mais il n’avait pas encore trouvé d’éditeur pour cela. Eh bien c’est aujourd’hui chose faite et bien faite, puisque le premier volume de Grandville est enfin sorti chez nous autres, mangeurs de grenouilles, grâce à la volonté et à la passion des éditions Milady qui ont fait un travail remarquable sur cet album, de surcroît dans la belle optique d’éditer cette série dans son ensemble. Bravissimo !
Avant de passer à la critique de Grandville, je vous propose de lire l’interview de Bryan Talbot que j’ai faite ce printemps à l’occasion de la sortie de cet album. Un Bryan Talbot toujours aussi aimable et caustique, gentil et impitoyable, drôle et émouvant, fantaisiste et lucide. Un esprit libre, et un véritable gentleman…

Cecil McKinley : Bonjour, Bryan, c’est chouette, de vous revoir un an après Angoulême, où vous me disiez que vous aimeriez voir Grandville publié en France. Aujourd’hui, je vous vois avec l’édition française sous le bras, le projet est donc devenu réalité !

Bryan Talbot : Oui, c’est vrai ! Pour cela, j’étais allé voir plusieurs éditeurs, et je suis enfin tombé sur le bon… Ça s’est très bien passé, avec Milady.

McK : Vous vous souvenez, nous avions parlé de votre intention artistique en ce qui concerne Grandville, et le fait que ce soit la première fois que vous faisiez une série.

Talbot : Oui, tout à fait…

McK : Je me souviens de tout ce que vous m’aviez dit, mais maintenant, avec cette édition française, j’ai plus de questions à vous poser, puisque j’ai enfin pu lire cette œuvre. En tout premier, j’aimerais savoir quelle est la nature de votre intérêt pour le dessin anthropomorphique…

Talbot : Bien sûr, je ne suis pas le premier à utiliser l’anthropomorphisme… J’aurais aimé l’inventer, mais ce n’est malheureusement pas le cas ! À Londres, dans une boutique de comics, j’ai pu admirer de nombreux comics anthropomorphiques, et cela m’a vraiment intéressé, tout autant que les figures italiennes de la Commedia dell’Arte, où les masques sont là pour symboliser la personnalité de ceux qui les portent… Mais, vous savez… c’est très difficile, d’arriver à exprimer graphiquement une émotion sur un visage animal…

McK : Et sur ce projet en particulier, votre rapport à l’anthropomorphisme est-il de l’ordre de l’amusement ou de la fascination ?

Talbot : Oh, les deux, c’est sûr !

McK : Parce qu’on se rend compte en lisant l’album et en voyant vos dessins que vous avez apparemment pris beaucoup de plaisir à dessiner tous ces animaux. Vous ne vous êtes pas contenté de cibler l’identité des personnages sur deux ou trois espèces, c’est pratiquement tout le règne animal qui est ici représenté : blaireau, tortue, singe, aigle, merlan, chat, rhinocéros, loutre, cheval, perroquet, grenouille, etc., etc., etc. Et c’est assez drôle, de voir comment vous utilisez les différentes natures d’animaux pour exprimer les personnalités, les caractères. Quels sont les animaux que vous avez préféré dessiner, dans l’optique anthropomorphique ?

Talbot : Je ne sais pas… Je crois que j’ai vraiment eu beaucoup de plaisir à tous les dessiner, à égalité.

McK : Grandville, malgré le nouvel univers qu’il propose, contient tous les sujets qui vous tiennent à cœur et que l’on retrouve dans l’ensemble de votre œuvre : le pouvoir des politiques, la peur qu’on insuffle dans la conscience collective, les transactions secrètes du crime et de la guerre… Dans cet univers steampunk du début du XXe siècle, vous insérez néanmoins des éléments faisant écho avec notre monde moderne, comme les vestiges de la Tour Robida qui s’est écroulée après avoir été percutée par un dirigeable rempli d’explosifs : le point d’impact que visitent les enquêteurs rappelle furieusement Ground Zero… Que voulez-vous exprimer exactement ?

Talbot : Eh bien, c’est un fait aujourd’hui, dans les années 70, il y avait eu un grand meeting en urgence aux États-Unis où les gens se demandèrent où allait l’Amérique et ce qu’on devait en faire, car le mensonge et la manipulation semblaient être partout, que ce soit pour la guerre, le contrôle des populations noires, l’information : un petit groupe de personnes unies semblait contrôler toutes les possibilités, pour parler basiquement. Par exemple, on mentait aux gens sur certaines facettes de la guerre froide, qui était aussi un placement financier… Rien ne semble avoir changé : pour le 11 septembre 2001, il semblerait bien que les politiques aient menti aux gens sur la réelle nature de ce qui s’est passé, qu’on ne connaisse pas la vérité. C’est cette continuité du mensonge, que j’ai voulu exprimer.

McK : C’est assez fort, Grandville est un peu un hard boiled politique !

Talbot : Oui, on peut dire ça (sourire). Le deuxième volume de Grandville se penche plus avant sur la réalité du terrorisme, je vous montrerai quelques planches, après.

McK : Avec plaisir, Bryan. Pour revenir sur le contexte géopolitique de Grandville, tout le monde sait que les relations entre la France et l’Angleterre ont été plutôt… contrastées (!) tout au long de l’Histoire. Ici, vous faites une énorme provocation, avec cette Angleterre envahie par la France depuis Napoléon et redevenue indépendante depuis peu, dans le sang…

(Rires)

Talbot : Euh… oui, non, mais en fait, ce n’est pas de la provocation pour vous, car au fond, ici ce sont les Anglais qui se font battre par les Français (rire), et puis de toute façon, beaucoup d’Anglais aiment les Français, leur culture, ou les Folies Bergère ! Et puis l’intérêt pour l’histoire de votre pays perdurera dans Grandville, puisque le deuxième tome reviendra sur les changements dus à la Révolution Française, avec son lot de prostituées et certains caractères symptomatiques de l’époque que j’ai parodiés, comme le chef de la police. Ici, il s’agit d’un certain Roger Racoon (note : racoon = raton laveur en anglais), encore meilleur que Maigret !

(Rires)

McK : Les éléments historiques ne sont pas les seules références qui apparaissent dans Grandville. Comme d’habitude, on ressent votre intérêt pour les arts et la culture en général, avec beaucoup de clins d’œil et d’hommages assez comiques. En ce qui concerne la bande dessinée, on retiendra évidemment cette scène incroyable avec un Milou complètement défoncé à l’opium et qui se croit au Lotus Bleu !!! À mourir de rire !

(Rires)

Talbot : Oui, beaucoup de personnes sont surprises par cette scène, mais pourtant, il me semble que lorsqu’on lit Tintin, on sent bien que ce chien est triste, qu’il y a quelque chose qui le mine… Alors je me suis dit que c’était normal de lui consacrer une page et demie ainsi…

McK : Il y a évidemment des références anglaises, dans Grandville, comme l’ours Rupert, mais il y a aussi beaucoup de références franco-belges, à part Milou, comme Bécassine ou Spirou… Qu’est-ce qui vous attire, dans ces arts populaires du début du XXe siècle venus du continent ?

Talbot : Je suis très intéressé par les débuts de la ligne claire, avec Hergé, mais aussi tous les différents styles qu’on trouvait dans les livres d’illustration. Le prochain Grandville aura lui aussi droit à son lot de références (vous pourrez y admirer ce que j’ai fait à Degas !).

McK : Comment décidez-vous de ces références que vous insérez dans le récit ? Vous y réfléchissez longuement pour trouver la parfaite symbolique, ou…

Talbot : Non, elles viennent naturellement, quand je suis en train d’écrire l’histoire. Cela se décide quand je compose les scènes, de manière spontanée et évidente…

McK : Grandville est un curieux mélange entre dessin animé, peinture, littérature populaire, dans une violence plus brute qu’esthétique qui engendre le mouvement : tout ça fonctionne très bien ! Il y a un rythme narratif prompt à accélérer ou ralentir la vitesse de lecture dans une belle fluidité…

Talbot : Oui, il fallait que ce soit excitant, c’était important…

McK : Ce rythme va-t-il être maintenu dans les prochains volumes de la série, ou allez-vous passé à d’autres vitesses de narration ?

Talbot : Je vais continuer à jouer sur le rythme… Vous savez, c’est très difficile, de maintenir une vraie excitation dans le découpage, il ne faut pas aller trop vite ou trop lentement, il y a les ombres, les lumières… J’essaye vraiment de travailler de plus en plus la composition de chaque case, de chaque planche, ainsi que le développement des plans, leur enchaînement, afin d’obtenir un flux assez puissant pour engouffrer le lecteur dans la suite des événements.

McK : Lorsqu’on regarde l’évolution de votre œuvre jusqu’à Grandville, on s’aperçoit que votre trait tend à se simplifier de plus en plus au fur et à mesure que le travail sur la couleur s’intensifie en complexité, devenant de plus en plus riche.

Talbot : Oui, c’est important pour moi de travailler ainsi la couleur en volumes, afin de donner du relief, pour ne pas avoir de couleurs « plates ».

McK : Quelle place la couleur a-t-elle prise dans votre processus créatif ? Lorsque vous dessinez, vous pensez déjà aux couleurs qu’il faudra mettre ?

Talbot : Oui, quand je dessine, j’ai les couleurs en tête, que je crée ensuite sur ordinateur.

McK : Et est-ce que cette « pensée chromatique » a changé votre style, votre façon de dessiner ?

Talbot : Oh oui, je suppose… Mais il a fallu que je m’éduque à toutes les nuances techniques de la mise en couleurs par informatique… De plus, c’est très long à faire : à peu près quatre jours de travail pour mettre une planche en couleurs !

McK : Et… ça reste quand même un plaisir, pour vous ?

Talbot : Euh… oui, un plaisir quand c’est fini !

(Rires)

McK : La grande chance que nous avons, lecteurs français, est que cet album contient une postface assez riche, presque un dossier sur Grandville que vous avez réalisé spécialement pour les éditions Milady.

Talbot : Oui, c’est vrai, même l’édition anglaise ne contient pas de postface. On m’avait demandé des croquis, des recherches, mais j’ai préféré parler de mes références, de présenter mes sources et mes influences. Par contre, j’ai mis ce dossier en ligne sur mon site internet (http://www.bryan-talbot.com), traduit en anglais.

McK : Profitons de cette postface pour rappeler que même si le titre « Grandville » est évidemment un hommage au grand dessinateur français si connu pour ses dessins anthropomorphiques, Albert Robida fait aussi partie de vos influences, pour ce projet. D’une manière plus générale, cela reflète encore une fois votre goût pour l’imagerie fantastique et de science-fiction… Est-ce qu’un artiste comme Robida a durablement pétri votre imaginaire ?

Talbot : Oh oui ! Au milieu des années 70, j’avais acheté un livre sur les illustrateurs de science-fiction. J’y ai découvert le travail de Robida, extraordinaire, c’était un pionnier. Je l’ai découvert avant Grandville.

McK : Est-ce que Milady va continuer à publier Grandville ?

Talbot : Oui, je pense que le prochain volume sortira en fin d’année, ou début 2011…

McK : Très bonne nouvelle ! Où en êtes-vous, de l’écriture des prochains volumes ? Avez-vous déjà écrit l’ensemble de la série ?

Talbot : Pour l’instant, j’ai mes histoires pour les trois prochains volumes.

McK : Et allez-vous y travailler sans discontinuer, ou bien allez-vous alterner avec d’autres projets que vous auriez en tête ?

Talbot : Eh bien en fait, après avoir fini le deuxième Grandville, je m’attaquerai à un projet de science-fiction traitant du… fascisme.

McK : Bon, eh bien cher Bryan, je vous remercie beaucoup pour cette interview, ça a été un vrai plaisir, comme toujours avec vous !

Talbot : Merci, à la prochaine fois !

(Transcription et traduction de Françoise EFFOSSE-ROCHE)

GRANDVILLE vol.1 : INSPECTEUR LeBROCK DE SCOTLAND YARD (éditions Milady)

Tandis que des complots politiques se trament et que des attentats éclatent, l’inspecteur LeBrock, blaireau de son état et fin limer de Scotland Yard, suit les traces d’un assassin en compagnie de Roderick, son assistant tout autant que souriceau. En partance pour Grandville, la plus grande cité du monde, ces deux enquêteurs retors vont tenter de remonter la piste du criminel, persuadés que l’enjeu est plus important qu’il n’y paraît, puisqu’il semblerait que certaines factions de la police impériale soient mêlées à l’histoire… Et qui sont ces mystérieux Chevaliers de Lyon ? Une secte politique ? Un regroupement fasciste agissant dans l’ombre ? Talbot entretient les échos à notre histoire contemporaine la plus paranoïaque et la plus dangereuse : il est en effet question ici de la manipulation des masses quant à la xénophobie, le spectre d’un pays vu comme l’ennemi et produisant des armes de destruction massive, le fameux « point d’impact » où s’élevait la Tour Robida avant de s’effondrer sous l’assaut d’un dirigeable, sans parler de Jean-Marie Lapin et autres éléments sans équivoque…

Contrairement à d’autres auteurs, Talbot n’a pas tout centré autour de l’imagerie steampunk (machines de science-fiction archaïques, fumées, vapeur, vitesse…) pour constituer cet univers. Ici, le steampunk est le concept, non le sujet, ce qui redonne ses lettres de noblesse au genre en lui apportant de la nuance. Un certain second degré fait aussi la différence, brouillant quelque peu l’étiquetage que souhaiteraient certains. Mais entre Grandville, Tarantino, Rupert, Conan Doyle et Robida, les influences citées par Talbot ont déjà de quoi donner le tournis ! Et c’est tant mieux. Talbot n’est jamais meilleur que lorsqu’il pétrit son matériau aux multiples ramifications, souvent sensibles, intelligentes, outrancières ou délirantes. Nous sommes dans le récit policier fantastique pur, dans la grande tradition des romans populaires, et pourtant Talbot dynamite tout à chaque coin de planche, réinventant sans cesse les choses pour les aborder sous un angle malin et redoutablement précis.

Dans Grandville, le trait de Talbot s’avère plus souple et puissant que jamais, apte à exprimer le mouvement tout comme le poids de l’angoisse, et les chairs qui se déchirent. Un trait qui incarne, allant à l’essentiel, porté par un travail de couleurs qui ne devrait pas faire regretter à Bryan tout le temps qu’il y passe… On appréciera aussi les insertions de tapis, motifs, tissus au sein des décors intérieurs. Les détournements d’œuvres d’art sont autant de petits bijoux qui parsèment le récit de leur clin d’œil réjouissant : tableaux historiques aux visages remplacés par des têtes d’animaux, détournements d’affiches (La Dame aux camélias d’après Mucha, avec dans le rôle-titre Sarah… Blaireau !), ou reconstitutions de tableaux (celle d’Un bar aux Folies Bergère de Manet est un pur régal). Les private jokes et allusions sont souvent savoureuses, comme Bécassine qui est traitée de « Pâte à pain » par l’inspecteur LeBrock, une « espèce de chimpanzés glabres qui a évolué dans la ville d’Angoulême ».

Après vous avoir vivement conseillé de vous procurer Grandville, il ne me reste plus qu’à vous en souhaiter une excellente lecture. Et soyez rassurés, comme l’indique l’album, aucun animal n’a été blessé lors de la réalisation de cet ouvrage…
Vive Bryan, vive l’Angleterre, vive Milady!

Cecil McKINLEY

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