COMIC BOOK HEBDO n°109 (13/02/2010)

Cette semaine, BLACK SUMMER, de Warren Ellis et Juan Jose Ryp.

BLACK SUMMER (Milady Graphics)

Je l’ai rappelé ici même plusieurs fois, depuis le 11 septembre 2001, les auteurs de comics – que ce soit aux États-Unis ou en Grande-Bretagne – explorent plus que jamais le visage actuel de l’Amérique pour en tirer des œuvres miroirs. Cela semblait inévitable, même si les premiers temps on pu craindre qu’un tabou absolu freinerait ou travestirait la pensée. Le traumatisme du 11 septembre (et le contexte politique désespérant dans lequel il s’inscrivit) a changé la donne, y compris dans les comics où – même jusque chez Marvel – on eut résolument quelque chose à dire : dans Civil War, Captain America fut finalement assassiné sur les marches du tribunal où il allait être jugé parce que cette emblème de l’Amérique refusa d’obéir à son gouvernement… Y a comme un hiatus… Depuis le(s) règne(s) de(s) Bush, l’Amérique semble avoir la gueule de bois. Et réalise toujours plus à quel point ce qu’elle s’était donné comme moyen d’exister avec ce(s) président(s) là l’a plus meurtrie, anéantie, qu’autre chose, puisque le « bien » engendra le mal, en quelque sorte. Depuis 2001 sont donc apparues des œuvres intéressantes, gonflées, passionnantes, ayant toutes en commun un certain regard critique sur la politique contemporaine des États-Unis et une réflexion sur les causes et les effets du 11 septembre : le touchant Pride of Baghdad de Brian K. Vaughan et Niko Henrichon, l’impressionnant DMZ de Brian Wood et Riccardo Burchielli, le troublant Ex Machina de Vaughan et Tony Harris, pour ne citer que ceux-là…

S’il y a bien un auteur de comics qui entend mettre son grain de sel dans les absurdités violentes de notre monde actuel pour le disséquer par l’outrance, c’est bien Warren Ellis. Je ne vous ferai pas l’affront de vous rappeler toute la rage avec laquelle Ellis a réinstauré la justice en ce bas monde dans The Authority, et son regard cru, acide, trivial et désespéré sur la politique et les médias dans Transmetropolitan, par exemple… Avec Black Summer, il signe une œuvre plus emblématique qu’il n’y paraît, sur bien des points. J’ai lu et entendu à gauche à droite quelques belles critiques sur cet ouvrage, mais pratiquement toutes se ruant pour citer Watchmen en référence évidente de cette œuvre. Dire cela, c’est peut-être succomber un peu vite à des réflexes à la mode, pas forcément faux, mais pas forcément vrais non plus, et surtout c’est faire des compliments qui amoindrissent l’originalité intrinsèque de l’auteur. Car, certes, oui, bien sûr, évidemment, le thème du super-héros allant au-delà de la morale pour imposer la paix et le bien à l’humanité dans un justice radicale a été si magistralement exprimé par Moore dans son œuvre maîtresse que celle-ci a ouvert la voie à nombre de créations ayant depuis apporté leur pierre à cet édifice. Mais, même si ce thème se retrouve dans Black Summer, je n’arrive pas à trouver dans cette œuvre un lien direct, si évident que cela, avec Watchmen. Je trouve que justement, Warren Ellis est un grand auteur car on sent en lui une grande cohérence et une vraie puissance des prérogatives de son œuvre. Avant d’être super-héroïque ou non, watchmenien ou pas, Ellis est avant tout un regard acide sur l’humanité, mettant souvent en exergue les ignobles manipulations de ceux qui ont le pouvoir. Black Summer a autant de ramifications avec Watchmen qu’avec une certaine bande dessinée de science-fiction à la Métal Hurlant, ou Nietzsche… Car même s’il s’agit de super-héros, la problématique de base est proprement nietzschéenne : l’humanité est-elle capable de gérer son existence en étant responsable et forte, ou va-t-elle continuer de croire aux bienfaits d’une démocratie supposée la protéger des dictatures alors qu’elle continue à voter pour des tyrans ? L’esprit dans lequel tout ceci s’articule est si particulier à Ellis que la principale influence qui apparaît tout de suite est sa propre série culte The Authority, qui explore le thème des limites du combat contre le mal en mettant les pieds dans le plat. D’ailleurs, cet univers de « politique-action-spectaculaire » assez violent qu’a mis en place Ellis a lui aussi fait école, puisque parmi les successeurs du bouillonnant Anglais sur la série, Ed Brubaker et Dustin Nguyen avaient exploré avec talent ce qui arriverait si des super-héros costauds s’installaient à la Maison Blanche… On n’est pas loin de Black Summer

Je trouve que Black Summer est une œuvre charnière importante, pour Ellis. Le fait qu’il l’ait publiée chez le petit mais charismatique éditeur Avatar des années après son départ de The Authority (alors qu’il aurait peut-être encore eu des choses à y dire), lui permet de boucler la boucle avec ce spectre encombrant dans un vrai espace de liberté, ou plutôt de recentrer les choses, de faire le point, de se redire à lui-même ce qu’il a fait, et de s’en amuser sérieusement tout en installant quelques jalons hypothétiques… Il y a toujours l’humour et la violence, les dialogues percutants, un vrai sens du rythme alternant angoisse psychologique et représentation crue de la violence sur grand écran. Il y a quelque chose d’un peu définitif, dans cette œuvre. Ellis dit ce qu’il pense de la politique de l’Amérique de Bush, et n’a pas envie de mâcher ses mots. Certes, Georges W. n’est jamais nommé, mais il semblerait que ce soit bien lui qui ait été assassiné par un super-héros excédé, au début de l’album… Nous sommes en 2006, et John Horus, encore maculé du sang présidentiel, annonce son crime à la face du monde en soulignant le fait que désormais les super-justiciers châtieront aussi les gouvernants qui engendrent le 11 septembre ou la guerre en Irak… Le peuple américain doit donc élire un nouveau président, viable celui-là, sous peine de subir les foudres d’Horus. Mais les choses se compliquent quand les autres membres du groupe de justiciers les Sept Armes auquel il appartenait commencent à péter les plombs eux aussi. Après quelques incidents assez graves et mortels dus à l’attitude ambiguë de certains surhumains, la tension monte dans l’opinion publique, les médias et le monde politique, avec cette peur tangible de devoir subir une extrême violence de la part de ceux qui sont censés nous défendre. Évidemment, je ne vous en dirai pas plus afin de ne point éventer les richesses de ce comic qu’on dévore de manière jouissive tellement Ellis a bien huilé la machine… Et puis il y a les images ! Et là aussi, on est gâtés, car le scénariste est accompagné d’un dessinateur avec lequel il travaille en confiance : Juan Jose Ryp (les deux hommes collaborent souvent ensemble pour Avatar, notamment sur des titres comme No Hero, Wolfskin ou Anna Mercury). Ryp est un dessinateur assez étonnant, au style à la fois « sale » et fluide, solidement charpenté, flirtant avec Bryan Talbot et Geof Darrow. L’influence de ce dernier se ressent évidemment dans les doubles pages où explose la violence dans de grandes visions panoramiques : Ryp (dont le graphisme se rapproche alors terriblement de celui de Darrow, presque comme un hommage), ne lésine pas sur les détails et dessine absolument tout avec précision, dans une folie si exhaustive qu’elle en donne le tournis. Le trait a envahi l’image et se tue à tout définir. C’est assez fascinant. Le talent de Ryp participe pleinement à la qualité de l’ouvrage, son style médical convenant parfaitement au propos et laissant comme un arrière-goût de malaise. Ce qu’il y a d’intéressant, c’est que finalement, malgré un postulat heurtant le bien fondé de notre système, une succession de scènes et d’actions violentes – voire gores –, un retour d’Ellis le dynamiteur, Black Summer est peut-être le livre le plus moral de cet auteur. Et c’est dans cette contradiction et cette lucidité que s’exprime le meilleur de cette œuvre. Félicitons-nous donc de l’excellente initiative des éditions Milady qui permettent aux lecteurs français de se plonger dans cet été très noir…

Cecil McKINLEY

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