L’Espion de Staline

Ce qui frappe tout de suite dans cette subtile biographie de l’exubérant Richard Sorge, publiée dans la toujours très intéressante collection « Écritures » de chez Casterman, c’est le dessin expressionniste de cette dessinatrice hambourgeoise de 43 ans, très connue outre-Rhin car brillant par son éclectisme.

Son « Die Sache mit Sorge : Stalins Spion in Tokio », publié en 2008 aux éditions Carlsen et traduit ici sous le titre approprié de « L’Espion de Staline », est, en effet, avant tout, fort bien dessiné ; rappelant un peu le style des premiers romans graphiques sans parole dont les illustrations étaient gravées sur bois. Cette première approche positive permet d’ailleurs d’aborder, dans de bonnes conditions, les préliminaires narratifs, pas toujours évidents, de ce pavé de 240 pages. L’auteur(e) nous y retrace les cinq derniers mois de la vie d’un homme complexe, par l’intermédiaire de la vision de son amante la pianiste allemande Eta Harich-Steiner, alors qu’il fuit au Japon, en 1941, pour tenter d’échapper à la pression du régime hitlérien. Isabel Kreitz reconstitue la personnalité de cet Allemand alcoolique et homme à femmes, tenaillé par l’anxiété, qui n’hésitait pas à pronostiquer en public l’enlisement du führer en Russie. Né en 1885, ce journaliste communiste, farouche ennemi du régime nazi, vécut à Tôkyô à partir de 1933, ceci jusqu’à son exécution par les Japonais en 1944. Il se faisait passer pour le correspondant officiel du Frankfurter Zeitung et pour un adhérent du parti nazi, évoluant ainsi aisément dans les turpitudes des cercles diplomatiques. En réalité agent du Komintern, il livrait, à l’Union soviétique, des informations décisives de guerre qui eurent notamment pour effet de saper les efforts déployés par les Allemands pour détruire l’U.R.S.S. Or, au fur et à mesure que se renforcent les liens entre l’Allemagne et le Japon, le discours de l’ambiguë Sorge se radicalise, sa liaison avec la talentueuse pianiste défraye de plus en plus la chronique, et il finit par disparaître. Eta Harich-Steiner apprendra plus tard que Sorge, accusé d’espionnage, a été arrêté par les autorités japonaises et exécuté : une étude passionnante de la vie absurde de ces diplomates allemands vivant dans un isolement complet, certains s’opposant courageusement à l’idéologie nazie dominante alors que d’autres s’intéressaient davantage à leur prochain cocktail ou aventure amoureuse qu’à la politique…

Gilles RATIER

? L’Espion de Staline ? par Isabel Kreitz
Éditions Casterman (16 Euros)

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