2009, ANNEE BEDEROTIQUE – 2

Avec la nouvelle collection EROTIX, les éditions Delcourt cherchent à frapper un grand coup en pénétrant l’univers de la bd érotique. Placé sous le signe de la qualité, voire du raffinement, cette collection entend renouer avec une édition pour adultes ambitieuse et décomplexée.

Avec trois titres publiés à ce jour, s’impose une ligne éditoriale cohérente et audacieuse, qui fait le choix de rééditer des albums marquant du genre, sans jamais tomber dans la facilité ou la vulgarité.

- « Emmanuelle » adaptée par Guido Crepax

- « Iron Devil« de Frank Thorne

- « Les 110 pillules » de Magnus

Le premier élément à signaler, qui est aussi une source d’intérêt bédéesque manifeste, repose sur la qualité graphique d’une collection qui édite des albums conçus en noir et blanc avec une réelle élégance. Magnus a choisi un graphisme inspiré des miniatures indienno-persannes, donnant par la même une coloration de type Kama Sutra à son œuvre, là où Crepax joue de la finesse évanescente du trait pour mieux transcender ses audaces. Quand à Frank Thorne, le maître des comics, il recourt à une approche totalement syncrétique, conservant une mise en page très américaine, alliée à un traitement pictural européen, et pour tout dire, méditerranéen.

Un autre point d’intérêt ressort au choix de l’exotisme qui préside au lancement de cette nouvelle collection. Et ce, à trois niveaux au moins. Concernant d’abord le cadre des aventures exposées : l’Asie capiteuse d’Emmanuelle entre alors en correspondance avec la Chine médiévale des Song, les 110 pillules se déroulant au début du XIIe, sous le règne de l’empereur artiste Hui Tsung. Dépaysement encore de la métropole décadente d’Iron devil, sorte de New York futuriste, navigant entre le retour à une sauvagerie primitive et des affres sociaux très contemporains. L’exotisme se manifeste encore dans le large panorama international des auteurs convoqués, en un improbable métissage mondialisé, croisant les références françaises et latines (Emmanuelle Arsan, Crepax, Magnus) aux univers de l’underground américain. A ce titre, signalons de nouveau la vitalité du genre en Italie aussi bien qu’aux Etats-Unis, avec deux contextes culturels bien différents, mais néanmoins propices à l’essor de l’érotisme, ce qui semble être de moins en moins le cas de la France. Exotisme enfin des personnages raffinés, baroques et provocants, capables d’aller au bout des audaces interdites à leur semblables.

Il reste à signaler un certains nombre de procédés qui ressortent à la sublimation d’œuvres visuellement et thématiquement très explicites, mais traitées sur un mode artistique ambitieux (ce qui distingue peut-être la pornographie de l’érotisme, le plus débridée soit-il). Pris isolément, de nombreuses scènes ont tout pour choquer crument le lecteur le plus averti, un large panel de pratiques sexuelles étant parcouru, notamment chez Frank Thorne. Pourtant, la maestria du trait, la complexité des psychologies et la densité des scénarios renvoient bien à une véritable dimension artistique.

De même, les auteurs ont pris soin de s’inscrire dans des univers mis à distance tant par la dimension du récit (où s’entrechoquent constamment jusqu’à se mélanger en un tout indiscernable la réalité et le fantasme chez Emmanuelle, la part de l’exagération des récits des cénacles masculins arrosés des 110 pilules, ou la saga épique à forte connotation mythologique d’Iron devil) que par l’éloignement du sujet (aussi bien temporel et géographique que social et culturel au cœur de trois œuvres qui relèvent d’autres genres, en une approche cumulative : historique chez Magnus, récit d’initiation et de voyage pour Arsan-Crepax, anticipation apocalyptique chez Thorne) ou l’impossibilité fréquente de séparer la part du l’imaginaire de la réalité (drogue, rêve éveillé, changement de dimensions spatio-temporelles).

On retrouve au final tous les procédés habituellement en cours dans le fantastique classique, destinés à semer le trouble dans l’esprit du lecteur et à brouiller l’ordre des références. Des scénarios érotiques traités sur un mode fantastique, auxquels s’ajoutent une nette dimension philosophique sur la nature de l’âme humaine mais aussi le statut complexe, fragile et hasardeux de toute vie sexuelle, quels qu’en soient les tenants et les aboutissants : peut-être le secret d’une transgression psychologiquement acceptable et d’une réalisation artistiquement libérée ?

Concluons sur la qualité de l’ensemble au sein de l’univers des productions pour adultes, en précisant que la collection conserve une incontestable dimension sulfureuse, offrant des audaces, qui, pour ne plus recéler la part scandaleuse de l’époque de leurs publications, n’en demeurent pas moins à réserver à un public majeur et averti.

J D
A suivre …

Voir aussi « Le coin du Patrimoine BD » consacré à Guido Crépax : http://bdzoom.com/spip.php?article4067
et celui consacré à Magnus : http://bdzoom.com/spip.php?article3992

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