« Murena » T9 (« Les Épines ») par Philippe Delaby et Jean Dufaux

C’est peu dire que « Les Épines », 9ème tome de la série « Murena », toujours signé par Jean Dufaux et dessiné par Philippe Delaby, était particulièrement attendu. Car, après les 4 volumes introductifs du « Cycle de la mère » et les 4 composants le « Cycle de l’épouse », voici s’ouvrir l’avant-dernier cycle de la saga. « Murena », un chantier de longue haleine dans la mesure où Delaby ne dessinera qu’à partir de 2015 les 3 tomes suivants d’affilée, puis entamera le 4ème et ultime cycle. Avec « Les Épines », les lecteurs découvrent donc les prémices de la reconstruction de Rome, suite au grand et dévastateur incendie de juillet 64. La Cité, toujours plus impériale selon les souhaits de son maître Néron, est aussi le théâtre perfide des intrigues de cour, des méandres politiciens, des haines, des amours et des vengeances. Qui sera rendu responsable de l’incendie ? Juifs ou Chrétiens ? En couverture, violence sadique et sexualité éruptive se déchaînent… de manière polémique !

Publiée le 11 avril sur le blog de l’éditeur Dargaud sous le titre « Polémique : croquons la pomme avec Murena », l’annonce de la parution d’un album en deux versions (normale/censurée en juin 2013, et non-censurée en fin d’année) considérablement alimenter les débats entre bédéphiles. Car, outre un inévitable effet mercantile (deux achats au lieu d’un), ce sont les raisons initiales invoquées qui posent question : la société californienne Apple aurait demandé à Izneo, diffuseur français de bandes dessinées numériques, de retirer de leur application iPad « tout contenu jugé pornographique », sans plus précision… Parmi les 1 500 titres retirés figurent les anciens tomes de « Murena », série adulte et réaliste où les personnages nus et les scènes sexuelles sont explicites. Notons que Delaby avait déjà été contraint en 2005 de retoucher certaines planches lors de la traduction américaine de la série, alors rebaptisée « Swords of Rome ». Très diffusée dans le secteur scolaire et saluée par les historiens, « Murena » pose depuis ses débuts (à l’instar des « Passagers du vent » ou de certaines séries historiques publiées chez Glénat) le problème de son adéquation avec un lectorat plus ou moins mature.

Une interrogation légitime ? (couverture de Casemate n°60, juin 2013)

Au sein de ce 9ème tome, « l’épineuse » question s’est posée pour l’éditeur de diffuser ou non la scène érotique mettant en scène le principal protagoniste, Lucius Murena. En optant pour une double sortie, Dargaud s’est donc laissé le choix – historique pour une série de BD aussi reconnue – de reproposer ultérieurement une version longue et non censurée (nouvelle couverture, deux planches et cahier documentaire – sur la sexualité à Rome… – supplémentaires) : comme l’explique Jean Dufaux : « Deux planches d’une scène sexuelle, pourtant bien en dessous de ce qui se pratiquait dans la Rome antique, ont posé problème à l’éditeur. Dargaud a préféré les exclure de l’album et les publier au sein d’un tirage plus confidentiel à paraître en novembre. Cette édition sera enrichie d’un cahier sur la sexualité romaine, écrit par Claude Aziza, éminent spécialiste de l’Antiquité. »

Deux couvertures donc, qui posent aussi question.

En couverture de la présente version (censurée), le lecteur découvre en effet, de manière la plus directe, une extraordinaire scène de violence : voila exposé le détail d’un crucifiement (ou crucifixion), montrant une main ensanglantée se tordant de douleur, un long clou venant juste d’être enfoncé à hauteur du poignet du condamné. La scène raconte encore l’histoire d’un homme sans visage (on découvrira la condamnation de Pierre en lisant l’ouvrage). Est-il déjà mort ? Ou vient-il d’être mis en croix ? Nul ne le sait, mais chacun devine et ressent un supplice inhumain, où le sol pierreux, les cordages autour du bras, le sang versé et la mort imminente (ombre noire en haut et en bas du visuel) amplifie la teneur symbolique du drame en train de se jouer. Outre une extrême violence quelque peu inédite en couverture d’un album de bande dessinée franco-belge publiée par un grand éditeur, on pourra voir – plus ou moins consciemment – dans le dessin du pouce une connotation sexuelle assez évidente. Cette symbolique parcourt de fait aussi bien l’intrigue de ce 9ème album que ses visuels ou son titre (« Les Épines », sans jeu de mot douteux !), dans la mesure où l’on y retrouve l’alliance de quatre thèmes associés : une forme phallique agressive, également associée à la morphologie de l’anguille… ou de la murène ; la dualité entre la mort et la vie/la renaissance ; le possible soulagement, une fois les douleurs passées ou retirées.

Crayonné de Ph. Delaby pour les premières cases de la planche 1

Dans la saga « Murena », l’empereur Néron a du sang sur les mains sans être l’archétype du tyran sanguinaire et dépravé. Dépeint au contraire comme un jeune homme de bon sens, Néron est déchiré entre la raison, la passion et ses responsabilités politiques. Un homme dont la cruauté obligatoire, compte tenu du contexte de l’époque, le dispute à la bonté sincère. Selon les ressorts de la tragédie antique, le jeune empereur, manipulé par un entourage vil et sournois, sombre peu à peu dans la folie : à l’origine de la mort de ceux qu’il aimait (Britannicus), ayant ordonné la mort de sa mère qui sapait son autorité, le voila désormais poussé, sous la pression populaire, à signer l’arrêt de mort des Chrétiens et de Saint Pierre qu’il aime profondément. Comment ne pas penser, dans un cadre historique plus large, à l’indécision du préfet Pilate qui fut contraint pour maintenir l’ordre public de tuer un fameux Nazaréen, 60 ans auparavant ?

Le Caravage, La crucifixion de Saint Pierre, 1600

Avec cette première couverture, la crucifixion du premier pape de la chrétienté est donc montrée dans toute sa cruauté (non censurée !), avec des détails qui en font le pivot de l’histoire, voire de la série. Rappelons que ce châtiment s’appliquait à l’époque plus particulièrement aux criminels et révoltés (dont l’esclave Spartacus et ses hommes, en – 71 av. J.-C.). Les clous étaient plantés dans les pieds (une fois les jambes pliées sur le coté) et dans les poignets (humérus), afin que le condamné reste bien fixé malgré le poids de son corps qui déchirerait à la longue les tissus de la main, ce qui lui permettrait de s’échapper sans blessure véritablement mortelle. La mort survenait après une longue agonie de plusieurs heures ou jours, durant lesquels le supplicié alterne entre la suffocation et l’asphyxie, dans la mesure où sa position comme l’angle de son corps et de ses bras l’empêchent de respirer correctement ou de trouver un appui quelconque. Précisons que les auteurs ne suivent pas ici la tradition chrétienne qui veut que l’apôtre Pierre ait été crucifié la tête en bas, par humilité et par refus d’être mis à mort dans la même position que le Christ.

Recherches pour la 2ème version de la couverture.

Visuel final pour la couverture non censuree, à paraitre fin 2013

La seconde couverture des « Épines », à paraître en novembre 2013, est aux antipodes de la première et se résume à une sulfureuse vision du haut du corps athlétique de Murena, étreint et caressé par la séduisante Claudia. Cette liaison érotique est symbolisée au-delà des éléments par une frise mosaïque aux motifs enlacés, couvrant le pan de mur de la villa romaine, et par les branches épineuses suspendues au-dessus des personnages comme une troublante menace. Nous retrouvons sans mal dans ce visuel tous les éléments précédemment évoqués.

Visuellement, entre planches et couvertures, le talent des auteurs de « Murena » est de pouvoir rendre psychologiquement crédible le drame des décisions et gestes évoqués, et leurs conséquences aussi bien pour les coupables que pour les victimes. Pourquoi ce récit au long cours est-il si puissant ? Parce qu’il mêle habilement au roman de l’Histoire la réalité d’une politique impériale complexe et la naissance d’une religion dont on connait l’importance dans la suite de l’humanité. A la fin de « Murena », comme le révèlent toutes les couvertures de la série, les personnages sont épuisés, brisés, hantés par leurs propres démons et en quête d’une rédemption dont on sait qu’elle ne viendra pas. La chute est déjà annoncée : c’est celle inhérente à la Tragédie.

Philippe TOMBLAINE
« Murena » T9 (« Les Épines ») par Philippe Delaby et Jean Dufaux

Dargaud (11, 99 €) – ISBN : 978-2505016526

Cf. l’analyse de couverture du tome T1 de « Murena » sur le site « C’est en couverture ! » : http://couverturedebd.over-blog.com/article-26194345.html

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