COMIC BOOK HEBDO n°91 (03/10/2009)

Cette semaine, CORALINE est toujours là?

CORALINE (éditions Au Diable Vauvert).

Les fans de Neil Gaiman n’auront pas manqué avant cet été d’aller découvrir la version cinématographique de Coraline dans les salles obscures. Ils n’auront pas manqué de voir non plus combien cette sortie fut accompagnée d’éditions ou de rééditions concernant cette œuvre, dont la sublime adaptation en bande dessinée de P. Craig Russell parue aux éditions Au Diable Vauvert. Car, faut-il le rappeler, Coraline est avant tout un roman. C’est de cette adaptation en bande dessinée dont nous allons parler ici, après la tempête médiatique, tranquillement. Coraline est une œuvre-phare de Gaiman, et il y aurait beaucoup à en dire, mais tant de choses ont déjà été dites et écrites sur cette création qu’il semble un peu vain de la présenter à nouveau. Pourtant, on a lu et entendu un peu toujours les mêmes choses, des évidences, des enfoncements de portes ouvertes (sans jeu de mot)… Car après avoir dit que Coraline revisitait le mythe d’Alice au pays des merveilles, que c’est une œuvre qui ne prend pas les enfants pour des idiots, qu’on y retrouve tout le génie et la subtilité de Gaiman, qu’a-t-on dit ? Pas grand-chose, je le crains… Certes, tout ceci est vrai, mais ce ne sont que des évidences qui s’arrêtent à la surface, car Coraline offre bien plus que cette approche des apparences… Je n’aurai pas la prétention ici de faire une thèse sur cette œuvre, ni d’en tirer toute la moelle psychanalytique. Mais il est un peu usant d’entendre tout le monde crier au génie d’une seule et même voix monocorde, avec les mêmes mots, les mêmes avis. On a l’impression que Gaiman pourrait faire caca sur une table que toute l’intelligentsia y verrait une seule et même audace, ne tenant compte que du seul nom de Gaiman et de son passif de haut niveau pour justifier un acte qu’on voudrait artistique. Pourtant, il faut bien avouer que sa vision des Éternels de Kirby était loin d’être réussie, par exemple (et c’est un fan absolu du grand Neil qui vous parle, vous devez le savoir, j’en suis pénible, parfois, si vous lisez cette chronique depuis un moment). Mais bref.

C’est vrai que Coraline est une belle œuvre, qu’on y retrouve tout le talent et l’inspiration merveilleuse de Gaiman. Mais Coraline est tout sauf une simple revisitation d’Alice, ou bien un roman terrifiant pour jeunes lecteurs. C’est – il me semble – une grande œuvre, car elle donne la possibilité aux lecteurs (jeunes ou non) de plonger à nouveau dans une grande tradition littéraire anglophone mêlant gothique et terreur, avec l’humour et le second degré en plus. Certes, il y a Carroll, puisqu’il y a passage d’un univers à l’autre, que Coraline ouvre la porte comme Alice passe de l’autre côté du miroir ; mais de Carroll et d’Alice il n’y a que ça (ah, et peut-être le chat). Le reste fait plus penser à Ann Radcliff, Oscar Wilde (pour l’humour et la classe) ou Chesterton, Le Fanu, et tous les maîtres de l’horreur où pointait une psychologie de la terreur, au-delà du seul apprentissage du passage à l’âge adulte exprimé par ce grand enfant que fut le si sublime Lewis Carroll… Non, Coraline n’est pas Alice. Elle est son arrière-petite-fille qui ne serait pas dupe, coincée dans un cauchemar bien réel, bien loin du sommeil et de l’inconscient. Elle a beau dormir ou se réveiller, la barrière entre les réalités reste toujours immuable et se rappelle à son bon souvenir, pour ne jamais la quitter. Et si tout semble bien finir et que Coraline a réussi à s’extirper du cauchemar, elle sait très bien que tout ceci est loin d’être un fantasme. En fait, Gaiman a exploré Carroll pour en tirer une expérience concrète, transformant ses prérogatives subconscientes en expérience concrète et consciente de la fantasmagorie. Alice, en rêvant, expérimente la logique absurde des adultes, et ce qu’il faut être pour exister en notre monde, dans les normes implacables de la société, en en révélant la nature absurde et grotesque, voire violente et intolérable. Coraline, elle, sait déjà tout ça. Elle explore plutôt son propre subconscient, et découvre quels monstres sont déjà tapis en elle, combien elle n’échappe pas à la folie du monde, malgré son innocence présumée. Et se fait peur elle-même, en expérimentant tout ce qui se cache mais s’articule déjà tout au fond de son âme. Elle a, finalement, bien plus de pouvoir sur les choses qu’Alice. Ce qui est peut-être bien plus effrayant, puisque le cauchemar ne s’arrête pas pour autant. Et même si à la fin du roman Gaiman l’extirpe enfin de cette spirale horrifique, l’expérience restera ô combien réelle pour la jeune fille, ancrée en elle pour toujours comme ayant été vécue et non rêvée.

Je m’emballe, je m’emballe, et je m’aperçois que je n’ai même pas parlé de la bande dessinée en elle-même, ni même dit de quoi cette œuvre parle… Une jeune fille déménage avec ses parents dans une grande maison où une porte semble murée : elle finira par la traverser, et découvrir que se cache derrière une autre version de cette maison, de ses parents (dont les yeux sont remplacés par des boutons), apparemment bien plus agréable, merveilleuse, mais qui s’avèrera terrifiante, la coinçant dans une réalité cauchemardesque… Ne m’en voulez pas trop de cet oubli, ou de ce décalage… Car au fond, que pourrais-je vous en dire, de cette œuvre magnifique, à part qu’elle est une totale réussite, que vous devez absolument la lire, et qu’il est un peu vain de vous en parler alors que le simple fait d’ouvrir l’album et de commencer à le lire est un plaisir insensé… Si, je pourrais tout de même vous en dire quelques mots… Dire que cette réussite n’est pas vraiment une surprise, puisque Gaiman et Russell n’en sont pas à leur première collaboration, et que ces deux-là s’entendent à merveille lorsqu’il est question d’art, de littérature, de beauté graphique et de poésie (Russell avait merveilleusement adapté Les Mystères du meurtre de Gaiman en bande dessinée, et a participé à l’aventure Sandman). Dire que les dessins de Russell sont toujours aussi beaux, fluides et précis, réalistes mais débordants d’un bel imaginaire. Que les couleurs de Lovern Kindzierski sont d’une grande et agréable subtilité. Que les éditions Au Diable Vauvert – qui publient aussi des romans de Gaiman depuis des années et qui ont réédité le sublime Violent Cases, première collaboration de Gaiman et McKean – aiment vraiment cet auteur et mettent tout leur talent et leur passion pour faire partager cet amour aux lecteurs français. Qu’ils en soient remerciés, remerciés encore et encore… et toujours.

Cecil McKINLEY

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