LA BANDE DESSINEE AU KENYA

Au Kenya, l’essentiel de la production en matière de bandes dessinées se trouve dans des hebdomadaires comme l’Independent ou The Leader par exemple, ainsi que dans de petits tabloïds clandestins de deux à huit pages (aussi appelés « presse à sensation ») vendus à la sauvette dans les rues de Nairobi.

Ronéotypés, photocopiés, reproduits par stencil, ces journaux publiés de façon irrégulière ont pour source des rumeurs et comportent des articles et des dessins anonymes basés sur les prouesses sexuelles et les activités corrompues des politiciens. Les magazines et bandes dessinées locales n’ont pas eu autant de succès que les dessins humoristiques paraissant dans les journaux, même si deux entités relativement récentes, Communicating Artists Ltd (CAL) et l’éditeur Sasa Sema ont tenté d’inverser cette tendance. CAL est un forum pour les dessinateurs, illustrateurs et artistes créé en 1996 par plusieurs illustrateurs renommés comme Madd, Odoi, Gado et Kham. Sasa Sema fut l’œuvre quasi-exclusive de Lila Luce, une touriste américaine qui ressentait le besoin de fournir aux Kenyans (et plus globalement, à tous les africains) des bandes dessinées faites au Kenya et parlant de ce pays.

En une courte période, CAL s’est engagée dans un grand nombre d’activités : le sponsoring d’expositions de bandes dessinées et de conférences, la mise en place de projets d’animation, l’encouragement de jeunes caricaturistes à l’aide de rémunérations honnêtes, la publication de magazines de dessins humoristiques et de bandes dessinées. La publication de l’African Illustrated, un magazine humoristique mensuel en octobre 1997 fut l’un des premiers projets du groupe. Edité par Kelemba avec l’aide d’Odoi, l’African Illustrated ne tint pas la promesse qu’il avait faite de « perdurer » : sa parution cessa après trois numéros, faute de publicitaires, car ces derniers furent effrayés de son contenu hautement satirique. CAL essaya une nouvelle fois de publier un journal humoristique, cette fois-ci intitulé Penknife, mais sans plus de succès : il y eut toutefois 16 numéros (du 13 décembre 2002 au 4 juillet 2003), mais le journal n’arriva jamais à atteindre son objectif à savoir devenir un journal hebdomadaire. Malgré de grandes avancées depuis les années 1990, la caricature et le 9ème art kenyan souffrent de maux traditionnels en Afrique : le manque de débouchés suffisants pour des dessinateurs toujours plus nombreux, des échelles de paiement irrégulières et parfois inégales, des sujets tabous tels que la religion, l’autocensure de la part des journaux et magazines, des caricaturistes qui tentent de gagner leur vie tout en gérant les relations avec les éditeurs, le manque de respect de la part des lecteurs et de certains éditeurs ignorants, des possibilités de formation insuffisantes, la tendance des dessinateurs à imiter les maîtres sans développer leur propre style, la concurrence des ventes d’ouvrages étrangers, la crise d’identité des caricaturistes, le tribalisme présent dans la société, affectant ce que l’on considère comme la culture et l’embauche et l’incapacité à faire perdurer les magazines de dessins caricaturaux humoristiques. Parmi les bandes dessinées proposées dans l’African Illustrated, on peut retrouver « La Ninna » de Celeste, une des rares bandes dessinées feminines en plus de « The Concrete Jungle » de Kham et « The Mermaid of Motaba » d’Odoi.

Depuis 2004 et grâce au soutien de CAL, Penknife est reparu sous la forme d’un insert de quatre pages dans le Sunday Standard, proposant de grands dessins semblables à ceux de la rédaction, et quelques bandes dessinées, notamment « Golgoti », une histoire d’aventure d’Odoi. Des bandes dessinées de CAL sont commandées par les ONG dans le but d’éveiller la conscience sociale des populations, comme c’est déjà le cas en Afrique du Sud, Tanzanie, Mozambique et ailleurs en Afrique. Un exemple en est Pop-Ed, qui fait partie de la Série d’Histoires Dessinées du Fonds des Nations Unies pour la Population (FNUAP) ; le numéro 7 de cette série consacre 40 pages pleines sur 52 à des dessins brillamment colorés et des bandes dessinées humoristiques à thèmes, sur des sujets tels que le SIDA, la consommation de drogues, le sexe, la famille et ses problèmes etc. Bon nombre de ces dessins résultent des efforts du dessinateur Odoi, qui a travaillé avec le finlandais Leif Packalén à la publication de BD destinées à développer le pays et à la formation de dessinateurs à travers toute l’Afrique. Odoi crée principalement des histoires d’aventure.

C’est entre 1996 et 2000 que Sasa Sema connut son âge d’or, lorsque la maison d’édition publia neuf bandes dessinées créées localement en quadrichromie et imprimées sur du papier glacé de belle qualité. Les bandes dessinées de Sasa Sema ont un tirage initial de 4 000 exemplaires et sont principalement vendues au Kenya, même si quelques exemplaires atteignent les voisins tanzaniens et ougandais, ainsi que l’Angleterre et les Etats-Unis. Les artistes touchaient un pourcentage d’environ 10% des ventes ainsi que des avances (appelées royalties). Parmi ces albums, au moins 5 étaient en swahili : Gitonga de Stano (Stanislas Olonde) sorti en 1996, Manywele de Tuf (Samuel Mulokwa Masawi) en 1998, Safari ya anga za juu de Anthony Mwangi en 1997, Macho ya mji de Ruth Wairimu Karani en 1997 et Abunawasi de Gado (Godfrey Mwampembwa) en 1996. Ce qui n’empêche pas certains d’entre eux de publier en anglais. C’est le cas de Anthony Mwangi (The alien) et de Tuf Mulokwa (Komerera, The runaway bride). Malgré certains succès au départ, la sortie des titres s’arrêta en 2000, malgré des séries en cours signées Gado et Tuf (Samuel Mulokwa). Selon Lila Luce, la défaillance de la production se justifie par deux facteurs : l’absence de travaux en attente, car les dessinateurs gagnaient davantage d’argent en travaillant pour les journaux, et le choix de Sasa Sema de se consacrer à des séries aux thèmes différents, principalement destinées aux enfants et à visée éducative. Un autre de ses problèmes consistait à trouver des histoires capables de sensibiliser un public africain plus large que le Kenya et adaptables culturellement aux pays voisins. Elle cita comme exemple Gitonga qui utilisait des dessins de personnes mâchant de la mirra, une drogue douce populaire au Kenya, mais illégale en Tanzanie. Le livre ne fut d’ailleurs pas mis en vente là-bas. Cependant, Lila Luce a vu une partie de son rêve se réaliser : les librairies proposent à la vente des titres de Sasa Sema et le Ministère de l’Education en a conseillé cinq comme livres potentiels pour l’enseignement. Enfin, deux ouvrages, Abunuwasi de Gado et Manywele de Tuf, ont été réimprimés. Preuve, s’il en est, que publier dans une langue africaine n’est pas un obstacle à la vente dans certaines parties du continent. Ces réussites, bien que limitées, font la satisfaction de Lila Luce, qui ne rencontra que scepticisme lorsqu’elle mit en place cette idée d’éditer des bandes dessinées locales.

Si cela peut apparaître comme un échec aux yeux de certains observateurs, le bilan éditorial de Sasa Sema est tout de même porteur d’espoir pour le développement de la BD en Afrique de l’est. Les ventes ont démontré qu’il existait un marché fiable, en particulier pour les albums produits dans une langue comme le swahili, langue de communication dans cette partie de l’Afrique. Enfin, les créateurs ont pu percevoir des droits d’auteurs, aussi minimes soient ils. En ce sens, la situation kenyane apparaîtrait comme un paradis aux yeux des auteurs d’Afrique francophone qui survivent difficilement de commandes institutionnels ou d’expédients sans intérêts et pour lesquels le nombre d’albums commerciaux édités est très faible.

Au royaume des aveugles…

Christophe Cassiau-Haurie

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