COMIC BOOK HEBDO n°80 (11/07/2009)

Cette semaine, un comic parfois tragic : STRANGERS IN PARADISE?


STRANGERS IN PARADISE tome 3 : LA BELLE VIE (éditions Kyméra)
Non non, vous ne rêvez pas, c’est bien le tome 3 de Strangers in Paradise qui vient de paraître, quelques mois après le tome 12. Ceci s’explique tout simplement par le parcours éditorial français compliqué qu’a connu cette œuvre jusqu’à sa reprise par les éditions Kymera. Les trois premiers volumes furent publiés chez Le Téméraire en 1999, les quatre suivants chez Bulle Dog en 2002 et 2003, avant d’atterrir enfin chez un éditeur qui maintiendra une vraie continuité à partir de 2005 : Kymera. Les sept premiers tomes étant épuisés, Eric Bufkens a donc décidé de les rééditer afin que les fans de ce petit bijou (et ils sont nombreux) puissent disposer de l’intégralité de l’œuvre dans une vraie cohérence d’esprit et de forme (nouvelle traduction, nouvelles couvertures), donnant une homogénéité bienvenue à la série. Bravo ! Il est tout de même étonnant de voir combien le parcours en France de Strangers in Paradise est similaire à d’autres grandes et belles œuvres du comic book (comme Sandman) : tortueux, alors qu’il devrait être évident ! Heureusement, les éditions Kymera poursuivent la publication de cette série qui s’est achevée aux États-Unis au numéro 90.


Si vous prenez le train en marche, voici un petit exposé du contexte de ce troisième volume : la fringante Katchoo est toujours amoureuse de Francine qui ne cesse de subir les avances de Freddie qui va pourtant très bientôt épouser Casey.Pour couronner le tout, alors que Katchoo tente de garder Francine pour elle, celle-ci doit faire face à David qui revient vers elle pour lui offrir son cœur. Bah on n’est pas sortis de l’auberge… Hein ? Quoi ? Que dites-vous ? « Ah, c’est ça, Strangers in Paradise, un vaudeville amoureux pour midinette… » Que nenni ! Détrompez-vous lourdement ! Strangers in Paradise, c’est bien plus que ça ! Certes, la trame est sentimentale, mais Terry Moore a su transcender le sujet d’une manière si humaine, originale, poignante, drôle et étonnamment juste, que le propos s’en retrouve lavé de tous les poncifs qu’on pourrait craindre de rencontrer ici. Mais il n’y a pas que ça, loin de là… Car Strangers in Paradise est bien plus qu’un mélo, c’est aussi une bande policière, une chronique intime, allant du drame au comique dans un équilibre narratif parfaitement ciselé. Narration… Le mot est lâché. Terry Moore est un très grand professionnel de la bande dessinée, il en connaît la science et les effets, et construit ses œuvres dans une réappropriation constante de la narration où il utilise plusieurs médiums, passant de la bande dessinée au texte illustré, opérant des coupures ou des ellipses graphiques fortes, jouant avec les structures du noir et blanc, sans oublier la présence de la musique par le biais de paroles de chansons écrites. Par exemple, en une seule et même image (page 43), Moore réussit à rendre hommage à Eisner et Miller avec une maestria qui laisse pantois de bonheur. Et les bonheurs sont nombreux, à la lecture de cette œuvre. On ne cesse d’être surpris par le plaisir intense que l’on ressent à suivre ces personnages dans leur quotidien un peu fou, plongeant dans leur intimité sans pour autant se sentir voyeur, mais presque participant à leur vie. Chaque page nous réserve une larme, un rire, un plaisir visuel ou une émotion intense. Strangers in Paradise est en fait un vrai petit miracle… N’ayant jamais peur d’aller jusqu’au bout des sentiments, sortant régulièrement du cadre pour prendre des directions toujours surprenantes, n’hésitant jamais à aller dans le délire ou bien l’introspection, cette création finit par échapper à toute étiquette, et c’est tant mieux, c’est sa force. Et comment ne pas être époustouflé par l’acuité avec laquelle Terry Moore réussit à disséquer le phénomène amoureux en en comprenant si bien les fonctionnements féminins et masculins…


Je ne veux pas trop vous parler de l’histoire en elle-même sur ce troisième volume afin de vous laisser le plaisir de (re)découvrir celle-ci le plus naturellement possible. Mais je vais tout de même me pencher sur quelques éléments retenant l’attention. L’ouvrage s’ouvre sur une Katchoo encore hospitalisée et bien mal en point après les dernières frasques vécues à cause de Darcy. Ses blessures sont encore importantes, ce qui permet à Moore de dessiner quelques scènes vraiment poignantes et de toute beauté. On lira avec avidité le dialogue entre Freddie et Chuck en train de boire un verre dans un bar. Il est intéressant de voir à quels moments Moore passe de la narration en cases à celle écrite, comprenant bien combien de longs dialogues peuvent être pénibles en bande dessinée lorsqu’il n’y a pas une réelle magie de l’image (présente mais non en conflit avec le texte), et comment l’avènement d’un dialogue écrit et illustré nous porte aussi vers d’autres émotions de lecture, nous faisant passer d’une ambiance à une autre, d’un temps à un autre… Tout ceci est remarquablement amené. Les deux mâles en lice pour faire leur cour à Francine et Katchoo sont diamétralement opposés : autant David est fin, sensible et compréhensif, autant Freddie n’est qu’un gros lourdaud pénible un peu trop queutard… Le contraste est saisissant, ce qui permet des correspondances par rapport aux profils féminins, et donc des situations très différentes sur les mêmes schémas. Nous finirons sur le mariage de Freddie et Casey à Hawaii qui… disons… est un peu… enfin… qui frôle le pathétique, quoi ! Une scène d’anthologie, digne de Mad, à hurler de rire. Bref, je m’arrête là, je crois que vous aurez compris que la seule chose que j’espère est que cet article vous aura donné envie de découvrir cette petite merveille… Bonne lecture, mes petits chéris.

Cecil McKINLEY

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