Ricky, Lucien, Gillou et les autres… Margerin à Métal ! (deuxième partie)

Suite de l’interview de Frank Margerin, au sujet de sa période Métal hurlant, par Jean Depelley. Cette interview, réalisée le 11 janvier 2002 par téléphone, a été approuvée par l’artiste : elle était destinée à un livre américain sur Métal hurlant qui n’a, hélas, jamais pu voir le jour.

bdzoom.com : Il y a un intérêt sociologique dans tes bandes dessinées, pour la génération des années 1970 qui a grandi dans la mouvance rock et BD et qui a connu tous ces plans-là. As-tu un intérêt pour la sociologie ?

Frank Margerin : Tout cela s’est fait un peu inconsciemment…  J’ai au début raconté des BD plutôt traditionnelles, j’essayais de faire de la SF, le type de dessins qu’on publiait dans ce journal. Et quand est arrivé le numéro spécial rock [n°39 bis, mars 1979] dirigé par Philippe Manœuvre, je me suis souvenu du groupe Los Crados, des répètes, des personnages… En cherchant des idées, je me suis dit : « il y a des trucs que jai vécus et qui me semblent marrants à raconter ». Ça s’est fait comme ça, il n’y a pas eu de calcul. Je ne me suis jamais posé en sociologue, ni en quoi que ce soit… C’est après, en lisant les critiques, que je me suis lu être le « sociologue de la banlieue ». Je trouvais cela ridicule, parce que ma banlieue à moi était d’une autre époque – avec ce côté insouciant de la période yé-yé – et à la fois un peu cartoon. C’est certainement vrai qu’en puisant dans mes souvenirs d’enfance et d’adolescence, j’ai occulté – mais sans vouloir le faire pour autant – tous les problèmes de drogue, de racisme, de violence qu’il pouvait déjà y avoir dans les banlieues. À l’époque, ça n’existait pas vraiment comme aujourd’hui. Quand on a commencé à me dire que ma banlieue n’était pas la vraie banlieue, je le savais bien… On ne peut pas me faire cette critique-là, car jamais de ma vie je n’ai cherché à parler des problèmes de la banlieue actuelle…

Publicité pour Nestlé, en 1993.

bdzoom.com : En plus de l’aspect social, on sent toujours une tendresse, un bonheur, un amour pour tes personnages…

Frank Margerin : C’est marrant parce que dans les années 1980, ce n’était pas bien vu et on me l’a souvent reproché. J’ai eu des critiques là-dessus, que c’était trop gentillet… Ce n’est que par la suite que les gens ont pris conscience que c’était un atout…

bdzoom.com : C’est comme lorsqu’on relit Franquin, il y a ce petit monde des années 1960 et ses personnages attachants. Ce même côté tendre est présent dans tes BD…

Frank Margerin : Oui, quand je lisais des BD, ce n’était pas pour me prendre la tête, mais pour me détendre et m’amuser. Ma nature propre est d’être optimiste et d’aimer la vie et les gens. Je ne pouvais changer ma nature simplement pour faire plaisir à des personnes qui auraient voulu que je sois méchant. De toute façon, on ne peut pas plaire à tout le monde… Donc, autant faire ce que l’on a vraiment envie. Après les gens suivent ou ne suivent pas… En ce qui me concerne, je vois des milliers de défauts dans mes BD. Pas trop sur le fond, mais sur la forme. Je trouve que cela aurait pu être mieux dessiné, mieux retranscrit, que les dialogues auraient pu être mieux écrits. Maintenant, c’est vrai que j’aurais envie de tout redessiner. Je vois toutes les maladresses, les traits mal faits. Mais dans dix ans, je penserai peut-être la même chose de ce que je fais maintenant…

Strips parus dans le quotidien Le Matin de Paris, en 1982.

Strips parus dans le quotidien Le Matin de Paris, en 1982.

Strips parus dans le quotidien Le Matin de Paris, en 1982.

bdzoom.com : Vers la fin de Métal hurlant, les histoires deviennent un peu plus longues, voire même à suivre, notamment lorsque Lucien s’embourgeoise, avec sa copine étudiante [« Lulu s’maque », 1987]. Y avait-il une politique éditoriale de te faire aller vers ce type d’histoires  pour album ?

Frank Margerin : On m’a toujours vraiment laissé faire ce que je voulais. C’est moi qui ai eu envie de me donner ces petits challenges. Je commençais à un peu faire le tour des petites histoires de 4 à 6 pages, et j’ai eu envie de voir ce que donnerait un « long métrage », si j’en étais capable et si cela m’amusait. Je me suis donc lancé là-dedans sans vraiment écrire de scénarios, car c’est quelque chose que je maîtrise mal. Autant j’arrivais à retomber sur mes pattes avec 4-6 pages, autant là j’ai beaucoup souffert, même si cela m’amusait !Quand j’ai commencé la première page, je ne savais absolument pas où j’allais… Dans la trame que je m’étais donné, il était question des rapports entre Lucien et une fille, et je me suis rendu compte au bout de trente pages que la fille n’était toujours pas arrivée ! (rires) Il fallait se dépêcher ! À la fin, je me suis demandé ce que j’allais faire de cette fille. Je ne pouvais pas la faire disparaître comme ça ! C’est pourquoi elle reçoit une bourse pour aller étudier en Amérique et le tour est joué ! Tout cela s’est fait dans l’improvisation la plus totale et, quand l’album est sorti, j’avais des angoisses terribles. En même temps, je cherchais un petit peu la provocation ; j’avais déjà fait raser sa banane à Lucien à son retour du service militaire. Et là je le colle avec une petite intello ! Tous ces changements m’ont amusé intérieurement. À côté de ça, je ne savais pas du tout où j’allais et si j’allais m’en sortir…

Planche originale de « Lulu s’maque », 1987.

bdzoom.com : Est-ce ta technique habituelle de travailler sans scénario ?

Frank Margerin : Technique, c’est beaucoup dire… Disons que je n’aime pas construire un scénario sur papier, du début jusqu’à la fin, avec seulement des textes et sans faire le moindre dessin. Je fais des tonnes de petits croquis avec des gags sur un thème que je me donne. Dans ce cas, c’était « Lucien cherche du boulot », « Lucien cherche une copine »… Je note plein d’idées et quand j’ai suffisamment de matériel, je construis l’histoire un peu comme une étagère, pour mettre tout cela dedans. Ça m’amuse car si je construis d’emblée le scénario, j’ai peur de m’ennuyer, car il n’y a plus qu’à dessiner ce que j’ai écrit. Avec ma méthode, je cherche toujours… Des fois, je trouve avec une certaine jubilation, après je re-sèche à nouveau. Ce n’est jamais ennuyeux… Malgré tout, lorsque j’ai travaillé sur des scénarios de Dionnet [dans « Tranches de Brie »], tout était très bien écrit et je ne me suis pas ennuyé. Mais bon…

bdzoom.com : Lucien finit par s’embourgeoiser, il change, il vieillit, il devient un peu plus mature… Toi aussi ?

Frank Margerin : Je projette toujours quelque part un peu de ce que je suis, dans les histoires de Lucien. Je roule toujours en moto, je fais toujours à peu près les mêmes choses… C’est maintenant plutôt le physique qui coince un peu, sinon dans ma tête, j’ai l’impression d’avoir toujours 20 ans ! Je ne les ai malheureusement plus… Cela se ressent certainement dans Lucien. Effectivement, les histoires sont peut-être moins délires, plus construites et plus sages…

bdzoom.com : Après Métal, tu as travaillé pour la télévision où tu as fait une série de dessins animés dans laquelle on voit apparaître le personnage de Manu.

Frank Margerin : J’ai fait ce travail parallèlement à la bande dessinée. Je n’ai jamais été une « machine » à faire des BD et ne veux pas enchaîner un album après l’autre. Si cela se faisait un peu du temps de Métal hurlant, c’est parce que tous les mois je faisais une BD et qu’à la fin de l’année, ça faisait l’album. À partir du moment où Métal s’est arrêté, je me suis amusé à toucher un petit peu à tout. J’avais plus de temps et moins de pression. À ce moment-là, j’ai fait du dessin animé, des décors et des costumes pour un spectacle [l’opérette Colorado jouée à Lille entre mars et avril 86], j’ai participé à toutes sortes d’aventures parallèles à la BD…

Manu avait été créé pour le dessin animé. En fait, les gens du studio d’animation de Saint-Yrieix (à côté d’Angoulême), voulaient faire des adaptations de Lucien. Mais j’avais envie de faire autre chose, d’autres personnages… Finalement, je n’ai qu’à moitié changé le personnage, parce qu’à part la tête, Manu, c’est Lucien : même jeans, baskets et Perfecto ! Il est un peu plus jeune et plus teigneux. Ce n’était pas un virage à angle droit, mais un chemin parallèle, tout au plus. C’était aussi une façon de protéger Lucien d’un éventuel échec, si cela n’était pas concluant. Le dessin animé est sorti sur la 5 de Sylvio Berlusconi, qui a connu les problèmes que l’on sait… Il a donc été déstabilisé dès sa sortie. Il est passé par la suite sur la 2 avant 19 heures, pour ensuite être diffusé le mercredi matin, dans un programme pour enfants, entre deux dessins animés japonais, et ce au moment de la grande période des mangas ! Le pauvre Manu était un peu noyé là-dedans… En plus, le format de 8 minutes passait mal, parce que toutes les autres séries étaient beaucoup plus longues. Il est donc passé un petit peu inaperçu. J’aimerais bien pouvoir lui redonner sa chance. La qualité était moyenne de toute façon !

BDZoom : On reconnaissait bien ton trait et ton univers, dans la série…

Frank Margerin : Oui, c’était un petit peu bancal au niveau de l’animation, mais cela convenait à mon style de dessin (rire) !

bdzoom.com : Sur quoi travailles-tu actuellement (rappelons que nous sommes en janvier 2002) ?

Frank Margerin : Je travaille sur un nouveau personnage qui s’appelle « Momo le coursier ». C’est une sorte de Lucien, mais version Beur, puisque son vrai nom est Mohamed. Par le biais de son métier, il est amené à faire des petits boulots, à aller chez les gens, à bouger pas mal… Il est les trois quarts du temps sur sa Vespa … Ce sont des histoires de deux pages et quelques-unes un peu plus longues. Ce sera édité chez Albin Michel [dans LÉcho des Savanes]. Il n’y a plus beaucoup de journaux [de BD en France] et j’avais vraiment envie de refaire de la presse. Sortir un album m’est difficile si je ne suis pas motivé par un délai, car je dessine quand l’envie me prend. Par contre, si j’ai des pages à rendre à la fin de chaque mois pour un magazine, c’est plus motivant…

bdzoom.com : Comment vois-tu rétrospectivement tes années à Méta?

Frank Margerin : J’ai beaucoup de bons souvenirs… D’abord, c’est une époque où on découvrait la BD en même temps qu’on la faisait. Nous étions à la fois les témoins et les acteurs. Rien n’était calculé… Lucien est arrivé en marge d’autres projets et plein de choses se sont faites sur le tas… Tout un mouvement de BD rock prenait forme sous l’impulsion de Manœuvre, avec des gens comme Tramber et Jano, Dodo et Ben Radis ou Serge Clerc… C’était des années dorées. Il y a eu un engouement terrible pour la BD. Je m’en rends compte maintenant, avec le recul… J’étais invité partout, plein de gens voulaient me rencontrer. On était des petites « Stars », des gens du show-biz et du ciné venaient aux expos pour nous voir… C’était marrant… Maintenant,  les gens sont passés à autre chose. La BD a toujours ses admirateurs, mais ça s’est calmé. Il n’y a plus la folie qu’il y avait à cette époque… Je me souviens d’une séance de dédicaces où le stand menaçait de s’écrouler ! Il y avait des gamins qui poussaient, qui étaient hystériques ! J’étais caché, j’avais des piles de bouquins au-dessus de ma tête, prêts à me tomber dessus ! C’était rigolo, mais en même temps, c’était démesuré… À cette époque, il y a eu tout et n’importe quoi. S’il y a eu une crise aux débuts des années 90, ce n’est pas pour rien !

Afiche pour le Festival "Blues sur Seine" 2001 (novembre 2001).

bdzoom.com : As-tu été publié dans la version américaine de Métal hurlant, Heavy Metal ?

Frank Margerin : Une fois… Les Humanos ont vendu le titre à un éditeur américain et cela n’avait plus rien à voir…

Malheureusement, « Gros nez » n’a pas vraiment connu le territoire américain.

Jean DEPELLEY

avec un tout petit peu de Gilles Ratier pour l’iconographie, lequel vous rajoute deux planches publicitaires peu connues, rien que pour le plaisir des yeux… Pour la première partie de ce dossier, cliquez ici : Ricky, Lucien, Gillou et les autres… Margerin à Métal ! (première partie).

Publicité pour Malabar, en 1979.

Et toujours, rien que pour le plaisir, voici une info exclusive communiquée par Jean-Luc Muller que l’on remercie au passage :

Ce dernier a réalisé quelques vidéos avec Frank Margerin,  notamment le clip qui accompagnait son arrivée chez Fluide.

Or, lors de sa dernière visite à son atelier, notre dessinateur lui a raconté une anecdote amusante que beaucoup ignorent : sa maman avait posé avec lui en bébé pour le magazine Jeune Maman et puis, il a aussi été le bébé Blédine. Mais sa carrière de bébé-star s’est arrêtée là !

Du coup, Jean-Luc nous a envoyé 2 photos en exclu, où Frank pose avec un magazine comportant la fameuse pub…

Par ailleurs, voici le lien d’une chronique de son blog où Jean-Luc raconte ses différentes rencontres avec Frank et où on trouve les liens vers des clips tournés avec lui : http://mandrake-de-paris.blogspot.fr/2009/11/margerin-histoire-dune-rencontre.html

Ou encore le clip Le Retour de Lucien tout seul :

Galerie

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