« Bulletproof », premier album de Bd namibien

Il existe peu d’albums de BD édités en Afrique australe. Il ne s’agit pas forcément d’un problème d’ordre économique mais plutôt culturel. Dans cette partie du monde d’influence anglo-saxonne, le médium majeur du 9ème art reste les revues et autres journaux d’informations générales qui proposent régulièrement des strips et des planches à leurs lecteurs.

C’est donc avec un réel plaisir que l’on accueille « Bulletproof » de Erik Schnack. Cet album est en effet la première bande dessinée namibienne de l’histoire. Indépendant depuis 1990, peuplé de 2 millions d’habitants pour 825 000 Km2, la Namibie a été une colonie (plus exactement un protectorat) de l’Afrique du sud de 1915 à 1990, suite à une décision de la Société des Nations (SDN) de faire passer la colonie allemande du « Sud-ouest africain » sous mandat de l’Afrique du sud. Celle-ci en demandera vainement l’annexion en 1946 et la considèrera comme une province durant de nombreuses années. Tout cela n’a sans doute pas permis un climat propice au développement de l’art dans ce pays longtemps rural et sous peuplé (à peine 1 million d’habitants à l’indépendance). Erik Schnack, auteur de ce premier album, est un des rares artistes émergents de cette jeune république. Diplômé des beaux arts de l’université du Cap en 1993, il a reçu plusieurs prix nationaux en matière de film d’animation et de sculpture et mène une active carrière de plasticien. Il a déjà fait une incursion dans le domaine du 9ème art, puisqu’il avait publié en 2007 une histoire (le titre était Bunny drag) dans une revue nommée Mwati, créée par des poètes, écrivains, cinéastes et photographes. En dehors de Erik Schnak, il n’y a que des caricaturistes, comme Dudley Vial ou Ndeshi, mais pas d’auteurs de BD.

Son album fait référence à un épisode précis de sa vie. A la fin des années 80, alors que la Namibie était encore sous la dépendance de son voisin du sud, Schnack fut enrôlé comme jeune appelé du contingent dans l’armée sud africaine (South African Defence Force) et expédié à la frontière angolaise. L’Angola était à l’époque un régime communiste, dominé par la personnalité du président Dos Santos (toujours au pouvoir à l’heure actuelle) et soutenu par les soviétiques. Car, c’est bien la géopolitique qui explique le fait que la Namibie ait été la dernière colonie africaine, les américains la préférant sous l’orbite sud-africain, aussi détestable soit-il, que tombant entre les mains d’un régime communiste. La chute du mur de Berlin fera automatiquement sauter ce verrou et permettra la mise en œuvre l’année suivante de la résolution 435 (votée en 1979), qui prévoyait l’indépendance de la Namibie. Dès 1989, à l’annonce de la future indépendance de leur pays, les conscrits namibiens refusèrent de continuer à porter l’uniforme de l’Afrique du Sud, pays qui, de toute façon, n’avait jamais été le leur. Schnack raconte l’histoire de l’un d’entre eux, Hansie. Celui-ci, au départ peu doué pour la vie militaire, est la risée de ces camarades et la tête de turc des officiers. Peu à peu, sous la pression, complètement endoctriné, il deviendra une machine de guerre, une implacable bête à tuer, l’une des plus efficaces de l’armée. Devenu à moitié fou, il finira par retourner son arme contre ses camarades puis par se suicider.

L’analyse de « Bulletproof » (que l’on pourrait traduire par l’expression : à l’épreuve des balles) ne peut évidemment pas être détachée de son contexte. On l’oublie souvent, mais l’apartheid ne concerna pas uniquement la seule Afrique du sud, la Namibie vécut également sous un tel régime entre 1959 et 1979. De même cette ancienne colonie allemande fut, en 1904, le théâtre du premier génocide du 20ème siècle avec l’extermination par la soif du peuple hereros regroupé par l’armée allemande dans des camps de concentration. Tout cela pèse évidemment sur l’inconscient collectif et sur les relations entre noirs, au pouvoir actuellement, et la minorité blanche (environ 6,5% de la population) très active économiquement et dont fait parti Erik Schnack. Ce sujet est donc de mémoire récente et pas encore digéré par tout le monde. Le fait qu’il ait été lancé au Franco Namibian Cultural Centre (FNCC) ne relève évidemment pas du hasard, ce lieu très vivant, ayant la réputation d’être un espace culturel où les choses qui s’y déroulent ne pourraient avoir lieu ailleurs… Mais tout cela ne doit pas cacher l’incontestable qualité graphique de ce bel album grand-format (34 cm sur 24) en noir et blanc. Erik Schnack a mis 18 mois pour le dessiner entièrement à la main avec un stylo japonais noir inkgel. Le résultat, tout en contraste, est brillant et donne une atmosphère inquiétante à l’ouvrage. L’auteur y caricature les expressions du visage, au détriment parfois du réalisme, masi tout cela donne un rendu saisissant de vérité.
Peut-on y voir pour autant, la naissance d’un courant d’un 9ème art propre à la Namibie, à l’image de ce qui se fait en Afrique du sud ? Rien n’est moins sur. Auto-publié, Bulletproof a été tiré à 1000 exemplaires et ne sera vendu (au prix de 100 N$, ou 10 €, soit la fourchette moyenne pour un livre en Namibie) que dans quelques points de vente de la capitale : au FNCC, à la National Art Gallery of Namibia, au Studio 77 (studio photo d’un photographe angolais qui est également un espace culturel alternatif), à deux librairies de Windhoek, dont la librairie Book Den (la plus grosse du pays). La situation des librairies n’est en effet pas très bonne dans le pays : pas de réseau de diffusion, concentration des lieux de diffusion sur Windhoek, omniprésence des librairies religieuses et surtout un quasi-monopole de l’éditeur britannique Gamsberg et McMillan en termes d’offre éditoriale. Pourtant, Bulletproof a rencontré un certain succès d’estime, puisque l’auteur a pu vendre 148 exemplaires lors de la soirée de lancement. Mais le problème de la diffusion va très vite se poser pour cet objet qui passe pour un OVNI auprès des professionnels du livre, peu habitués à écouler ce type de production.

Si cette BD fait sens dans le pays, il n’est pas sur qu’elle soit réellement exportable en dehors des frontières, en particulier du fait du langage utilisé qui est un mélange d’anglais et d’afrikaans. Cette langue est la plus utilisée en Namibie, en particulier par les « colored ». C’est d’ailleurs la langue utilisée par les bédéistes du groupe Bitterkomix qui ont fait l’objet d’une exposition au dernier festival d’Angoulême. Elle reste cependant peu compréhensible pour les étrangers et le recours au petit lexique mis obligeamment à disposition en fin de volume rend la lecture malaisée.
Enfin, si cette plongée dans l’histoire douloureuse de ce pays était sans doute nécessaire pour les générations futures, elle rajoute une difficulté particulière aux non-initiés.
Néanmoins, n’allons pas bouder notre plaisir. Les Bd engagées en Afrique sont tellement rares, et celle-ci est réellement de bonne facture.
Espérons qu’il y aura une suite à ce premier album….

Christophe Cassiau-Haurie
Tamarin
Juin 2009.

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