COMIC BOOK HEBDO n°71 (25/04/2009)

Cette semaine : SPÉCIALE SANDMAN !!! Pour fêter la sortie du dixième et dernier volume de la série Sandman en français, votre chronique hebdomadaire préférée se fait élastique afin de vous proposer un véritable dossier sur cette œuvre, suivi de la critique de ce fameux dernier volume et du volume 2 qui est sorti en mars dernier (Panini continuant son travail de réédition de l’intégrale de cette œuvre). En toute fin d’article, vous trouverez enfin une biographie de Neil Gaiman, sans autre image qu’un portrait de l’auteur, sans dessins, précise et aride, sans émotion, avec plein plein de mots partout, sans rien qui puisse égayer vos rétines avides et ravies, histoire de tester votre amour véritable de la lecture.

SANDMAN : UNE CREATION UNIQUE

Considérée par beaucoup comme étant l’une des plus brillantes bandes dessinées de la fin du 20e siècle, Sandman est une œuvre emblématique créée par le scénariste britannique Neil Gaiman et conçue graphiquement par Sam Keith. Publiée chez DC Vertigo entre 1988 et 1996, cette œuvre singulière a amené un lectorat intellectuel à se pencher plus sérieusement sur les comic books grâce à sa nature profonde et intelligente, sa qualité d’écriture, son sens extêmement inventif du récit, donnant toutes ses lettres de noblesse aux comics.
Sandman est une œuvre qui ne s’explique pas, qu’il n’y a pas à expliquer : la seule chose à faire est de la lire, car même les réflexions les plus pertinentes ne sauront jamais amener au lecteur toute l’étrangeté du ressenti éprouvé à la lecture de cette bizarrerie sublime. Un jour, Neil Gaiman avait néanmoins tenté de définir en une phrase cette œuvre de plus de 2000 pages : « Le Seigneur des Rêves découvre que chacun doit changer ou mourir, et prend sa décision. » Si vous ne connaissez pas encore ce chef-d’œuvre, une présentation un peu plus fournie est nécessaire : Sandman (appelé aussi Dream, Marchand de Sable, ou Morphée) est l’entité qui règne sur le Royaume des Rêves. Ce héros qui n’en est pas un, ni bon ni méchant, est là pour maintenir justement l’ordre des choses, même s’il ne peut que nous inspirer de la sympathie par son caractère profond, sa compassion et sa présence mystérieuse. Il appartient à la famille des Éternels (intemporelles et omnipotentes entités à côté desquelles nos dieux et croyances ne sont que folklore) qui régissent la vie et la mort avec toutes les dimensions que ces dernières impliquent. Cette famille est constituée de Desire, Despair, Destiny, Delirium, Death, Destruction (qui s’est retiré de ses responsabilités pour se consacrer à la création), et bien sûr Dream. Chacune de ces entités symbolise une notion inhérente à nos existences humaines : ce ne sont pas des personnages, ce sont des concepts incarnés. L’idée de génie de Gaiman est de ne pas avoir figé ces concepts dans leur existence : ils sont eux aussi en proie aux choix à faire pour continuer d’être là, infléchissant ainsi le sens des valeurs qu’ils expriment et symbolisent. Ainsi Gaiman nous fait comprendre que les vérités existentielles avec lesquelles nous respirons ne valent quelque chose que si elles évoluent, au-delà de toute certitude. Une idée ambitieuse, donc. L’ensemble de l’œuvre nous conte différents moments de « l’existence » de Sandman à travers le temps, et les interactions qui se nouent et se dénouent entre le monde réel et le monde rêvé, entre l’humanité et les forces cachées qui la transpercent.

Apparue fin 1988 – début 1989, cette série est plus qu’une série : c’est une œuvre à tiroirs, pleine et infinie, se déployant en elle-même par des ramifications multiples échappant aux repères habituels d’une certaine narration linéaire. À l’instar du Finnegans Wake de James Joyce, la lecture de cette œuvre peut se commencer à n’importe quelle période, chaque cycle se suffisant à lui-même tout en étant intimement lié à son passé ainsi qu’à son futur. Sandman est une expérience de lecture unique où nous devons laisser au vestiaire tout ce que nous pensions savoir du réel et de l’irréel, obligés de réadapter nos schémas mentaux à de nouvelles possibilités, de nouveaux équilibres. Pourtant ce n’est pas le grand chambardement des sens qui annihilerait toute compréhension, non, au contraire, tout cet univers est régi par une intention des plus cohérentes dans l’omniprésente ouverture de son possible. Car le fantastique et la rationalité prennent ici des visages rarement rencontrés ailleurs, ils communiquent ensemble et se construisent selon des paramètres qui se révèlent toujours à nous par un état de fait, une logique, une idée qu’on ne soupçonnait pas : autrement dit le rêve de tout lecteur digne de ce nom.

Chez DC Comics, Sandman est à Vertigo ce que Superman fut à Action Comics : une pierre angulaire, un symbole, une identité. Cette œuvre a reçu de nombreux Awards, dont certains prix littéraires qui n’avaient auparavant jamais récompensé de bandes dessinées ! Il faut dire que Sandman, par l’extrême qualité de son écriture et le profond contenu de son univers, a ouvert la porte des comic books à bon nombre d’intellectuels et autres lecteurs exigeants qui avaient jusqu’alors une piètre opinion de ce genre artistique (je pense qu’ils refusaient plutôt de regarder en face une évidence dérangeante pour leur tenue intellectuelle !). Outre l’écriture et le découpage – de très haut niveau – de Neil Gaiman, l’originalité de Sandman réside aussi dans le fait que ses 75 épisodes aient été réalisés par des dessinateurs différents, par alternance et retours, crayonnés et encrages, créant une identité visuelle multiple, toujours différente et pourtant étrangement homogène. Quelques dessinateurs ont – surtout au départ – réalisé plusieurs épisodes d’affilée ; mais c’était toujours en coréalisation avec un autre dessinateur ponctuel, qui lui-même travaillerait ensuite avec un précédent complice de ceux-ci sur la série. Les premiers et principaux dessinateurs de Sandman ont été Sam Keith, Mike Dringenberg et Malcom Jones III. En tout, ce ne seront pas moins de 35 artistes qui vont se succéder sur la série. Outre les trois premiers dessinateurs que j’ai déjà mentionnés, en voici quelques autres qu’il convient de citer : Chris Bachalo, Michael Zulli, Kelley Jones, Charles Vess, Jill Thompson, Colleen Doran, Dick Giordano, Shawn McManus, Bryan Talbot, P. Craig Russell, Vince Locke, et même Kent Williams ou Jon J. Muth. Plus qu’un intéressant mélange des traits, ces collaborations symbolisent et expriment les multiples facettes visuelles inhérentes à la diversité flamboyante qu’offrent le rêve, les rêves, le cauchemar, les cauchemars. Les songes sont polymorphes, donc Sandman est visuellement changeante, adéquation parfaite entre l’expression graphique et la nature floue en vases communiquants de notre inconscient libéré dans le rêve. Oui, je sais, ce sont de grandes phrases, mais Sandman est une grande lecture.

Rares sont les bandes dessinées qui ont un tel pouvoir de séduction ; dès le départ, dès les premières planches, quelque chose s’opère, même si les dessins peuvent surprendre par leur côté décalé… Les mots de Gaiman, le rythme qu’il leur donne, l’onirisme qu’il insuffle dans son phrasé simple et précis, le découpage qu’il en tire pour construire chaque planche de bande dessinée, bref, l’extrême qualité de scénariste de Neil Gaiman nous prend à la gorge, sensible tout autant que rudoyant. Lorsque l’on commence à s’immerger dans les planches de Sandman, quelque chose nous happe, nous invite avec une insistance toute en nuances, envoûtante, à explorer des strates et des sentiments ultimes, à la frontière de ce que nous comprenons et de ce que nous ressentons. Parfois onirique, parfois effrayant (certains épisodes foutent vraiment les chocottes), ou bien poétique, réaliste, délirant, chaque chapitre de l’histoire de Sandman est une nouvelle incursion dans notre nature humaine, un révélateur de nos sédimentations conscientes et inconscientes, personnelles et collectives. C’est effectivement le cœur humain que dissèque et transfigure Neil Gaiman, en faisant fi de toutes les évidences érigées depuis une éternité comme étant LA VÉRITÉ. Dès lors, on s’aperçoit vite que l’univers recréé par Gaiman nous plonge dans un grand trouble, les tenants et les aboutissants de nos croyances et de nos repères n’étant plus si clairs que ça. Qu’est-ce qui est vécu ici-bas, qu’est-ce qui ne l’est pas..? Qu’est-on en train de lire, au juste ? Un songe, une réalité qui s’étiole, mais toujours çà et là cette humanité qui perdure avec toutes ses folies, ses espoirs, son amour et ses haines dévorant le quotidien. La force de cette œuvre est qu’elle ne juge jamais sans pour autant rester neutre, elle narre, et échappe aux pièges des ficelles psychanalytiques pour se porter tout entière vers le fabuleux qui règne en chacun de nous, cet organe fossile oublié. En cela Sandman échappe à toute tentative analytique, restant intrinsèquement une essence à parcourir sans en chercher la finalité, donc la fin, donc le message. Le seul message qui puisse venir étant celui où – après avoir lu l’un des albums de la série – vous rêverez de votre lecture, vous mettant en abîme avec l’œuvre, créant vous-même un nouveau lien entre l’imaginaire et la vie réelle dont se nourrit l’imagination de créateurs de bandes dessinées. La lecture de Sandman est aussi un rêve éveillé…

Rappelons enfin qu’on ne peut décemment pas aborder l’art de Sandman sans parler du complice de toujours de Gaiman : j’ai nommé le génial Dave McKean. McKean, si enclin depuis toujours à exprimer l’ineffable par son art constitué de différentes techniques ouvrant de superbes perceptions, était la personne rêvée pour exprimer toutes les nuances de visions et d’intentions de Gaiman au sein de cette œuvre monumentale. Il a supervisé la maquette de l’ensemble de l’œuvre, ainsi que l’intégralité des couvertures, créant ainsi une continuité et une cohérence esthétiques à cette œuvre aux mille visages picturaux. Son travail exceptionnel offre un somptueux écrin à la série qu’il hante littéralement de son talent exceptionnel, développant ses visions successives de Sandman dans des créations graphiques époustouflantes où peinture, photo, dessin, collage, objets et travail informatique se mélangent dans d’étranges beautés pénétrantes. Ce foisonnement intimiste engendre des richesses visuelles qui marquent profondément notre rétine sensible, réveillant en nous des sensations qui échappent aux mots… Une merveille…

LA NEBULEUSE SANDMAN

Sandman est une œuvre qui – malgré sa nature infinie – a bel et bien un début et une fin sur le papier. Au bout de 75 épisodes constituant plus de 2000 pages réparties sur dix volumes, le lecteur est invité à quitter cette création comme on émerge d’un rêve, le dernier opus étant lui-même intitulé The Wake. Mais l’extraordinaire richesse de l’univers créé par Neil Gaiman dans Sandman appelle bien évidemment une multitude de possibilités créatrices, chaque personnage, chaque contexte, chaque temporalité contenant en soi d’infinies ramifications à explorer. D’ailleurs, à l’époque de Sandman, Gaiman avait déjà commencé à décliner cet univers avec deux mini-séries consacrées à Death, la délicieuse sœur de Dream : The High Cost of Living (1993) et The Time of your Life (1996). Une fois la grande aventure terminée, il se replongea dans l’univers de Sandman pour signer en 1999 un superbe livre illustré par Yoshitaka Amano (The Dream Hunters) où il traita le personnage dans l’esprit d’un conte japonais. Puis, en 2003, il revint à une forme plus proche de la série, en épisodes de bandes dessinées, avec l’album Endless Nights où chaque histoire est dédiée à l’un des membres de la famille des Éternels ; on retrouve dans cet album des signatures prestigieuses et parfois inattendues : Manara, Prado, ou Sienkiewicz, par exemple… Ce titre constitua un volume 11 un peu annexe à la série, édité chez Delcourt en 2004.

Selon cette même logique d’univers à décliner, DC Comics-Vertigo proposa dès 1993 différentes séries plus ou moins longues inspirées de Sandman, réalisées par d’autres auteurs que Neil Gaiman. L’une des plus déroutantes fut Sandman Mystery Theatre qui dura de 1993 à 1998, inaugurée par Matt Wagner et Guy Davis, située dans le New York de la fin des années 30 (les dessins de Davis transcendèrent littéralement la série). Jill Thompson, elle, réalisa en 2001 un ouvrage reprenant l’idée des Little Endless (les Éternels lorsqu’ils étaient enfants). The Dreaming (1996-2001) fut un titre intéressant, entièrement dédié à l’univers du Royaume des Songes créé par Gaiman et dont les superbes couvertures furent réalisées par Dave McKean. Notons enfin le concept de The Sandman Presents qui proposa différentes mini-séries mettant en scène des personnages forts et emblématiques de Sandman, comme Lucifer, Thessaly ou le Corinthien, mais aussi des univers propres à l’esprit de ce chef-d’œuvre inclassable. Il est intéressant et rassurant de constater que même s’il n’a pas interdit à d’autres auteurs de s’emparer de l’univers de Sandman pour en exprimer leurs propres visions, Gaiman n’a pas pour autant tiré sur la ficelle afin de profiter à outrance de la réputation de cette œuvre en créant des suites vaines au récit, respectant l’espace et le temps de sa création en la laissant telle qu’elle doit être.

DERNIÈRES PARUTIONS

Le dixième et dernier tome de Sandman est donc enfin sorti ce mois-ci, bouclant la boucle infinie pour le plus grand plaisir de tous les admirateurs fous de ce chef-d’œuvre. C’est assurément un grand moment. Intitulé VEILLÉE MORTUAIRE , cet ultime opus referme donc la boîte de Morpheus tout autant qu’elle ouvre le concept à l’infini, miroir du lecteur éveillé puis endormi, rêvant dans son lit ou dans son livre. Ne croyez surtout pas que je vais commencer à vous raconter quoi que ce soit des histoires de ce dernier volume, tenant par-dessus tout à vous en laisser découvrir la saveur dans sa plus grande pureté. Je peux seulement vous dire que c’est Michael Zulli qui dessine ce dernier cycle avec une très belle finesse de trait, réalisant des images fortes, intenses, subtilement mis en couleurs par un Daniel Vozzo très inspiré, comme on dit. Deux « épilogues » viennent refermer l’écrin, comme deux pierres précieuses, aussi opposées que complémentaires, synthèse finale de la liberté et de la richesse de cette œuvre : Exils, réalisé au pinceau et à l’encre de chine dans la tradition asiatique et épurée du sumi-e par le très talentueux Jon J Muth (magnifique travail) et où il est question d’un vieil homme, d’un petit chat et du désert gris oriental, et La Tempête, réalisé dans un style « gravure » par le merveilleux Charles Vess (aidé de Bryan Talbot, John Ridgway et Michael Zulli), où Neil Gaiman revient encore et toujours à l’un de ses auteurs favoris : William Shakespeare. Et pour finir par le début, dans la grande tradition du nonsense anglais, je vous conseille vivement de lire la très belle préface de Mikal Gilmore. Voilà… C’est toujours un peu triste lorsque les choses s’arrêtent. Alors pour celles et ceux qui ne veulent jamais arrêter de rêver, reprenez donc l’œuvre depuis le début, et replongez sans fin dans les méandres de cette merveille…

Justement, pour les fans qui n’auraient découvert Sandman que par l’édition de Panini et qui n’auraient pas pu se procurer les albums antérieurs au volume 5, cet éditeur continue la réédition des premiers volumes à un beau rythme. Après le premier tome paru en novembre dernier, vous pouvez depuis quelques semaines vous procurer le deuxième tome, intitulé LA MAISON DE POUPÉE . Regroupant les épisodes 9 à 16, ce volume est encore emprunt de l’esprit et de l’atmosphère de départ, avant la charnière du volume suivant (Domaine du rêve). On y trouve des histoires merveilleuses et horrifiques, dans des ambiances graphiques noires et âpres. C’est très beau. Parfois très angoissant. Toujours impeccablement raconté, superbement dessiné. Et quelques bijoux insurpassables. Comme d’habitude, différents artistes se relaient selon les épisodes, facettes complémentaires d’une globalité fragmentée : Mike Dringenberg, Malcolm Jones III, Chris Bachalo, Michael Zulli et Steve Parkhouse. La Maison de poupée, c’est l’histoire de Rose Walker, de sa mère, de la mère de sa mère, croisant la route d’une pléiade de personnages plus ou moins fantastiques, plus ou moins redoutables, entre rêve et réalité. Et puis il y a le frère de Rose, Jed… Des histoires de famille débordant sur l’irréel, revenant sans cesse à la rudesse de la vie vécue, jusque dans ses aspects les plus sombres… On notera de beaux hommages à Little Nemo, à Muybridge, au premier personnage DC de Sandman, à L’Heure des sorcières, et nous tremblerons face à l’horreur de certains récits où sévissent le terrible Corinthien ou un grand méchant loup humain. Nous ferons la connaissance de Chantal et Zelda, les deux sœurs-araignées, et nous écouterons le grand écrivain Gilbert Keith Chesterton nous raconter des histoires bizarres et étonnantes… Que vous dire de plus, à part que la préface de cet album est signée Clive Barker et que toutes les couvertures originales sont reproduites ? Eh bien qu’on attend vite le volume 3 !!!

NEIL GAIMAN, UNE BIOGRAPHIE DE REVE

Neil Gaiman, le créateur de Sandman, est né à Portchester (Angleterre) le 10 novembre 1960. En partie grâce à sa mère, il acquit très tôt le goût de la lecture et de l’écriture, puisqu’il écrivit son premier poème avant même d’avoir quatre ans (!). Son enfance, il la passa à lire de longues journées sous une table, s’ouvrant petit à petit à des auteurs d’œuvres classiques ou fantastiques comme Lewis, Shakespeare, Branch Cabell ou Tolkien. En 1967, un ami de son père lui prêta une boîte remplie de comic books américains : Batman, Superman, Hulk, Spider-Man… Ces bandes dessinées impressionnèrent fortement le jeune Neil, et ces visions modernes de surhommes hauts en couleurs – mélangées à ses lectures d’œuvres littéraires traversées par les mythes fantastiques du vieux continent – furent déterminantes pour le monde créatif du futur auteur (c’est même là le terreau essentiel, la clé de tout, pour ainsi dire). Il arpentera ensuite les bibliothèques scolaires où il lira avec avidité les livres d’Edgar Wallace et bien sûr de Gilbert Keith Chesterton qui le marquera profondément. À 15 ans, il répond au conseiller d’orientation de son école qu’il veut « écrire des comic books américains ». La réponse négative de ce dernier aura pour effet un écoeurement tel que Gaiman ne lira plus de comics pendant neuf ans. Il lira en revanche les livres de SF de Zelazny, Moorcock ou Delany, entre autres…

En 1980, ses premiers essais d’écrivain ne sont guère concluants et il se tourne alors vers le journalisme en rédigeant des articles pour Time Out, City Limits, The Observer et The Sunday Times of London Magazine. En 1984, il écrira une biographie du groupe Duran Duran. Au mois de juin de cette même année, alors qu’il attendait un train à la Victoria Station de Londres, il jette un coup d’œil sur les comics d’un marchand de journaux ; en tombant sur le n°26 de The Saga of the Swamp Thing, série alors reprise par Alan Moore, il se sent à nouveau séduit. Le mois d’après, il feuillette ce n°26. Il finira par acheter le n°28 pour le lire tranquillement : le travail de Moore l’enthousiasme, et ses neufs années d’abstinence s’effacèrent totalement puisqu’il retournera dès lors régulièrement à Londres pour acheter des comics : « C’était comme revenir à une vieille flamme et découvrir qu’elle était encore belle. » Sa passion renaît, mais il continue néanmoins d’écrire des articles cinématographiques. En 1985, Gaiman ne fait pas que se marier, il écrit avec Kim Newman Ghastly Beyond Belief, une anthologie de citations « terribles » de science fiction qu’il envoie à Alan Moore. À la grande surprise de Gaiman, Moore lui répondra personnellement : ce sera le début d’une grande amitié. Plusieurs mois après, Gaiman invite Moore à la British Fantasy Convention de Birmingham. Il en profite pour l’asséner de questions sur la « fabrication » d’une histoire de comics. Il y a pire, comme prof ! Mettant en application les conseils du grand Alan, Gaiman s’essaye à un premier script pour Swamp Thing (qui sera partiellement utilisé dans le n°51). Encouragé, il réécrit un script intitulé Jack in the Green.

En 1986, il écrit plusieurs histoires dans le magazine anglais 2000 AD, et fait la rencontre ô combien décisive d’un jeune artiste nommé Dave McKean pour qui il va enfin réaliser son vieux rêve : écrire un vrai grand scénario de bande dessinée. Les deux jeunes hommes s’entendent à merveille, et proposent un projet au magazine Escape : Violent Cases… Septembre 1986, à la UK Comic Art Convention, Gaiman rencontre Karen Berger, une éditrice américaine de chez DC Comics qui a déjà travaillé avec Alan Moore et à qui il enverra par la suite le script Jack in the Green. Cinq mois après, Berger revient en Angleterre avec Dick Giordano (vice-président de DC) et tous deux écoutent les projets de Gaiman et McKean qui aimeraient notamment travailler autour d’un personnage oublié de l’univers DC : Black Orchid. Gaiman parlera aussi de son envie de revisiter un autre personnage : le Sandman de Joe Simon et Jack Kirby. Moore, McKean, Berger : cette triade providentielle fera entrer définitivement Gaiman dans une nouvelle vie, celle qu’il avait au fond toujours espérée : écrire des comics… Il arrête le journalisme (il faut dire qu’entre les réécritures des éditeurs et leurs demandes commerciales, le cœur n’y est plus du tout) et se consacrera désormais entièrement à l’élaboration de livres et de scénarios. 1987 : sortie de Violent Cases et du livre Outrageons Taies from the Old Testament ; en octobre de cette même année, il commence à échafauder le projet « Sandman », sans se douter qu’il travaillera sur cette saga jusqu’en… janvier 1996 ! En 1988, il publie le livre Don’t Panic, mais aussi deux comics qui le hisseront au rang des scénaristes les plus remarquables du genre : la mini-série Black Orchid (de novembre 88 à janvier 89), et le premier numéro de Sandman, qui paraîtra en décembre. La machine à rêver est bel et bien lancée, et Gaiman accède rapidement à la gloire…

La suite de cette biographie ressemble à une bibliographie tant Gaiman est prolifique et touche-à-tout… si prolifique que nous ne nous attarderons que sur ses œuvres les plus marquantes. Tout d’abord les comics… Avec Dave McKean, son compère de toujours, il enchaînera chef-d’œuvre sur chef-d’œuvre, dans une complémentarité frôlant l’osmose : en tout premier lieu, comme il a été dit plus haut dans l’article, McKean assurera la maquette intérieure et l’intégralité des couvertures des 75 numéros de Sandman. Puis viendront les remarquables graphic novels Signal to Noise (1992, adapté à la radio par la BBC et distribué en CD en 2000) et The Tragical Comedy or Comical Tragedy of Mr Punch (1994). En 1997 et 2003, ils signent deux livres pour enfants : The Day I Swapped my Dad fot Two Goldfish et The Wolves in the Walls (adapté au théâtre en 2006 par le National Theatre of Scotland). Enfin, en 2005, Gaiman écrira le scénario de Mirrormask, premier film de McKean.
En dehors des ouvrages issus de l’univers de Sandman, Gaiman a écrit de nombreux scénarios de comics chez différents éditeurs (DC Comics-Vertigo, Dark Horse, Marvel, Eclipse…). En 1989 : Secret Origins ou Swamp Thing Annual puis, en 1990, Hellblazer et la mini-série Books of Magic en quatre parties respectivement dessinées par John Bolton, Scott Hampton, Charles Vess et Paul Johnson. La même année, il se penche sur la série Miracleman avec la complicité de Mark Buckingham. En 1993, Gaiman entame la mini-série The Children’s Crusade, et crée le personnage d’Angela pour la série Spawn, une création qui lui apportera quelques ennuis et qui finira par un procès entre Gaiman et Todd McFarlane. En 1994, il écrit la mini-série Alice Cooper : The Last Temptation, dessinée par Michael Zulli. En 1997, il signe l’adaptation de son roman Stardust, illustrée par Charles Vess. Il sortira ensuite Harlequin Valentine, mis en images par John Bolton (2001), et Murder Mysteries, l’adaptation d’un de ses textes dessinée par P. Craig Russel (2002). L’année suivante il revisite les super-héros Marvel dans 1602 avec Andy Kubert et Richard Isanove. En 2004, accompagné de Michael Zulli, il publie Creatures of the Night, puis, en 2006, il reprend avec John Romita Jr la série The Eternals créée par Jack Kirby.

Mais, ne l’oublions pas, Neil Gaiman est aussi écrivain. Et là non plus il ne chôme pas. Ne citons que les principaux : Good Omens (1990), écrit avec Terry Pratchett ; Neverwhere (1996), qui fut aussi une série télévisée en six parties diffusée sur la BBC avant d’être adaptée en bande dessinée par Mike Carey et Glenn Fabry en 2005 ; Smoke and Mirrors (1998) ; Stardust (1999) ; American Gods (2001), à juste titre très remarqué ; Coraline (2002) ; et Anansi Boys (2005). Son dernier livre est sorti récemment, illustré par McKean (The Graveyard Book).

Enfin, cette biographie serait incomplète si je ne parlais pas de l’intérêt de Gaiman pour les autres arts avec qui il entretient de fructueuses relations. Nous avons déjà vu les ramifications qu’il tisse avec la radio mais aussi le cinéma et la télévision (de Mirrormask à Neverwhere en passant même par l’écriture d’un scénario pour la série Babylon V ou bien l’adaptation anglaise des dialogues de Princesse Mononoke d’Hayao Miyazaki). Il a aussi co-écrit le scénario du film Beowulf et les adaptations de ses œuvres pour le grand écran (Coraline, Stardust). Mais Gaiman ne s’arrête pas là. Il a sorti plusieurs disques où il lit et adapte certains de ses textes, passant de l’écrit à la parole avec une certaine jouissance, parfois accompagné de musique comme celle du groupe The Flash Girls pour qui il a écrit des paroles de chansons (il en a aussi écrites pour Alice Cooper, et est très ami avec Tori Amos). D’ailleurs, l’un de ses derniers livres, Fragile Things, est sorti à la fois en format papier et audio. Gaiman a aussi réalisé un faux documentaire sur John Bolton, ou écrit des textes inspirés des sculptures de Lisa Snelling. Mais quand est-ce qu’il dort, cet homme-là ?

Cecil McKINLEY

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