COMIC BOOK HEBDO n°66 (21/03/2009)

Cette semaine : Suite et fin de la vague Watchmen avec le film, mais aussi un superbe ouvrage revenant sur la création de ce chef-d’?uvre?

WATCHMEN (Warner Bros)

Évidemment, quand on est un fan d’Alan Moore, que la première lecture de Watchmen est restée à jamais gravée dans sa mémoire comme étant l’un des rares et grands moments où l’on a l’impression de lire le noyau même de ce qu’est la bande dessinée grâce à une science de la narration époustouflante, quand on a tant été séduit par la richesse du propos exprimé par ce scénariste génial dans ce comic mythique, eh bien on ne peut qu’avoir un peu la trouille d’aller en voir l’adaptation cinématographique… Surtout lorsqu’on sait que Moore a tellement été dégoûté de toutes les adaptations de ses œuvres au cinéma (From Hell, The League of extraordinary gentlemen, Constantine et V for Vendetta) qu’il finit par refuser que son nom apparaisse au générique de tout film reprenant son travail et de toucher des droits. Mais bon… On peut espérer qu’un jour quelqu’un arrive à faire l’impossible : adapter Alan Moore sur grand écran ! Car comment adapter le travail d’un scénariste dont l’écriture se porte sur autant de plans de conscience différents ? Comment exprimer l’essence de ses ramifications labyrinthiques ? Comment rendre le fond et la forme en ne perdant rien de la richesse de construction narrative ? Pas impossible peut-être, mais sacrément difficile !!! De là à penser que les précédents réalisateurs ont réellement pris ces paramètres primordiaux en question pour les intégrer dans leur mise en scène, il ne faut pas non plus rêver, car ce qui finit souvent par primer c’est un certain lissage nivelant vers le bas. Alors… C’est bien joli, tout ça, mais que penser de l’adaptation de Watchmen par Zack Snyder ? À vrai dire, ça fait plusieurs jours que me pose la question…

Dans son ensemble, le film est séduisant, et l’on retrouve bien la trame de l’histoire. Mais en même temps il ne raconte que le fil du récit de Moore, sans jamais explorer les différents niveaux de narration que celui-ci avait instaurés dans cette œuvre, faisant justement d’elle ce qu’elle est. On ne se sent pas perdu par rapport au comic – et certaines séquences s’attachent vraiment à rendre l’ambiance de la série – mais les séances de combat, par exemple, trop too much dans la dynamique et l’esprit jeu vidéo clip, engendrent des « fautes de goût » faisant soudainement basculer le film dans la mouvance des gros films hollywoodiens pour jeunes adultes et adolescents pop cornés. C’est d’autant plus regrettable que cela arrive souvent après une scène assez réussie : un semi succès, en pointillés… Cette esthétique de la violence est même une sorte de non sens par rapport à l’esprit de l’œuvre qui aurait demandé quelque chose de plus suintant et brut, sombre, sans cascades de galipettes. Pareillement, on peut être assez séduit par la photographie du film, l’image ayant ce je ne sais quoi d’ « ancien », mais tout reste propre, bien rendu. Encore une fois, cela ne suinte pas. Et Watchmen est une œuvre qui transpire. On ne peut qu’applaudir le casting qui s’approche vraiment de très près du physique des personnages de papier (avec une mention spéciale pour Jackie Earle Haley, superbe avec sa gueule cassée dans le rôle de Rorschach) et apprécier à juste titre les jolies cuisses de Malin Akerman dans son costume en latex, mais certains choix musicaux tombent un peu comme un cheveu sur la soupe. Il y a beaucoup de bonnes idées, assez chouettes, mais on reste un peu sur sa faim, comme si on nous en avait trop dit, ou pas assez… Que c’était bien Watchmen, mais pas vraiment Watchmen, qu’on a watché… Oui, car bien évidemment : Who watches the Watchmen ? C’est ce que nous allons voir tout de suite.

WATCHING THE WATCHMEN (Panini Comics, 100% Marvel)

Disons-le tout de suite, cet ouvrage est une pure merveille, indispensable à tout fan de Watchmen, remarquablement mis en pages par les graphistes Chip Kidd et Mike Essl. Bien plus qu’un beau livre accumulant les « dessins bonus », cet album est une véritable plongée dans le processus créatif de l’œuvre. C’est souvent beau, réellement passionnant, ouvrant devant nos yeux ébaubis les carnets de travail de Moore et Gibbons, dans un foisonnement structuré de croquis, textes, brouillons, recherches, manuscrits, découpages, esquisses, commentaires, documents et dessins rares, images en tous genres… C’est passionnant et jouissif (avec par exemple de nombreux essais de taches d’encre sur papiers pliés afin de créer des motifs pour le masque de Rorschach).
Au milieu d’une iconographie très abondante, le texte de Dave Gibbons revient sur l’histoire de cette bande dessinée, de sa rencontre avec Alan Moore à l’après Watchmen. Ainsi, nous apprenons de l’intérieur comment le projet a vu le jour, entre les hasards éditoriaux et les rencontres, les envies, les difficultés. En complément du témoignage de Gibbons sur les différentes réflexions qu’il eut avec Moore dans l’élaboration de Watchmen, nous avons le plaisir de pouvoir admirer des documents historiques : la feuille sur laquelle Gibbons et Moore ont dessiné leurs idées de base lorsqu’ils s’étaient rencontrés la première fois pour parler du projet, les scripts de Moore avec les indications, des notes, des images qui leur ont servi pour trouver certaines idées, des recherches de couleurs, de forme, de physique des personnages, etc., etc., etc. : n’en jetez plus c’est trop beau !

Une grande partie de l’ouvrage présente – pour chacun des douze chapitres qui constituent la série – les planches miniatures que Dave Gibbons réalisait sous forme de roughs, nous dévoilant la manière dont il a abordé le découpage en tenant compte des contrastes pour la composition générale ; le stade suivant étant de réaliser une maquette de petit format mais encrée de manière plus précise avant de réaliser les planches finales. Chacune de ces étapes est bien représentée dans le livre, nous permettant de juger de l’exceptionnel professionnalisme et du talent de Dave Gibbons : regardez bien, nous avons la chance de voir comment ce grand dessinateur a travaillé pour arriver au résultat escompté, durant plus de deux ans. Beaucoup des planches de croquis présentes dans le livre sont vraiment de toute beauté, les crayonnés de Gibbons s’avérant aussi beaux que puissants, possédant une qualité de trait d’une grande précision. John Higgins, le coloriste, nous donne aussi son témoignage sur la manière dont il a envisagé son travail sur Watchmen : avec passion et science, faisant preuve d’un souci du détail absolument effarant. Des couleurs envisagées avec le même sérieux et la même précision que le scénario et les dessins, comme l’indiquent aussi les guides couleurs reproduits dans ces pages et les précisions de Higgins : un travail de titan, jusqu’à la nouvelle colorisation qu’il a réalisée par informatique en 2005. Et puis nous lirons de géniales anecdotes, notamment sur la photo de Mars où Gibbons vit une forme de Smiley. Il y a même un passage racontant les différentes étapes de l’édition de Watchmen en France. Mais nous verrons aussi comment les premières réactions positives firent place à des problèmes de droits et de produits dérivés dont furent écartés les créateurs, même si Dave Gibbons a préféré esquissé ces temps difficiles plutôt que de les expliquer en détails, afin de ne pas plomber la superbe de l’œuvre. La conclusion de tout ceci ? Ou-vra-ge in-dis-pen-sa-ble !!!

Cecil McKINLEY

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