Dessinateurs de République Démocratique du Congo : à l’Est également

Cela peut sembler étonnant à bien des égards mais, en réalité, la bande dessinée congolaise n’est pas uniquement d’origine kinoise.

Les auteurs de BD qui commencent à se faire connaître en Europe ne sont pas tous originaires de Kinshasa et un bon nombre d’entre eux vient de l’est du pays, les trois provinces du Kivu, bien sur (Goma, Bukavu et Kindu dans le Maniema), mais aussi le Katanga (Lubumbashi) et la province orientale (Kisangani).

Parmi les anciens, Barly Baruti est originaire de Kisangani où, avant de devenir une des chefs de file de la BD congolaise, il a débuté dans la musique au Centre Culturel Français de l’époque (devenu une alliance entre temps) et en créant des motifs textiles pour une entreprise locale. C’est également le cas du jeune Dody Lobela mais aussi celui d’Asimba Bathy, dessinateur et fondateur de nombreuses revues de bande dessinée (Disco magazine, dans les années 80, Le numéro un, par la suite, et maintenant Kin Label, la seule revue de BD actuelle d’Afrique Centrale). Thembo Kash et Hallain Paluku Bien que né à Kinshasa en 1977] sont tous les deux originaire de Butembo Kash a grandi à Béni, autre ville du Kivu]. Le scénariste Pie Tshibanda et les dessinateurs Tchibemba f. interview sur http://www.africultures.com/php/index.php?nav=article&no=8216. Mais Tchibemba et Tshibanda, bien que nés et élevés à Lubumbashi sont toutefois considérés comme étant originaires du Kasaï oriental.]] et Joseph Nsenga Dessinateur de RD Congo, le bout du tunnel et Couple modèle, couple maudit chez Coccinelle BD.] viennent de Lubumbashi.

A propos de cette dernière ville, l’historien de la BD Hilaire Mbiye faisait remarquer que Alama, une revue de BD, permit de découvrir une flopée d’artistes et scénaristes de qualité, artistes dont la liste est conséquente : « Nkomby Gokk, Mutonji wa Mutonji Keta, Mukiny Nkemba, Tshitadi Miji, Kanyimbo Kalend, Kainda Kalenga, Ingure Gingwe, Bisanga Moket, Mulanda Diangala, Kipili wa Kipili et Bongo Liz à titre de dessinateurs. Et comme scénaristes Kyungu Mwana Banza, Ilunga Nkulu, Musangu Mutambay, Luwale Mwashi, Kayembe Kibambe Lele et Katumbe Manyonga. http://www.talatala.cd/spip.php?article55 ]] » Cette liste est d’autant plus impressionnante que Alama ne connut qu’un seul numéro !! Ce qui laisse deviner l’importance du potentiel d’artistes et de dessinateurs locaux. Toujours à Lubumbashi, Mwana Shaba Junior ; le magazine des jeunes de la Gécamines Société générale des carrières et des mines. Société d’état gérant une grande partie des exploitations minières de la province du Katanga . Elle fut créée en 1966 pour remplacer l’Union minière du Haut Katanga] , très populaire entre 1965 et 1992, a édité durant des années une planche intitulée « Mayele » Mayele a été créé par deux ingénieurs belges. La série fut reprise par la suite par des dessinateurs « zaïrois ».,] ainsi qu’une série éducative, « Les gens de Zoba« . C’est d’ailleurs dans la capitale du Katanga qu’a été édité l’un des tous premiers albums de BD publiés en RDC : « Cap sur la capitale de Tchibemba » (1986). Durant ces mêmes années 80, plusieurs autres albums y ont été publiés. En matière d’ouvrages commerciaux, on peut noter « Alerte à Kamoto ou un accident dans la mine » (1989) et « Les Refoulés du Katanga » (1995) de Tshibanda et Nsenga. Les différentes campagnes de lutte contre le Sida et les MST ont également permis la parution de plusieurs BD de sensibilisation, dont certaines étaient le fruit d’une seule maison d’édition, « Etoile de Noël » : « Le Sida dans nos écoles » et « Zaïrois, aide toi et le ciel t’aidera » (les deux en 1992) ainsi que « Ne tue pas maman avec le Sida » (avec une version en swahili). Ces deux albums, plutôt de bonne qualité, étaient l’œuvre d’un bédéiste installé au Katanga, bien que né à Kikwit (à l’ouest du pays) : Michel Bongo Liz Mazaza. Celui-ci produira d’autres bandes dessinées, toujours des albums de commande pour des causes sociales, « L’Enfant, un don de Dieu « (Ed. Don Bosco, 2002) et « L’histoire de deux amis » (1997).

Il n’est évidemment pas le seul, d’autres produiront ce même type de BD, comme Kausas en 2002 qui dessinera deux albums entièrement en swahili. Un personnage comme Albert Ilunga Kaye, à la fois dessinateur, homme politique et pasteur, s’est même servi de la bande dessinée pour éditer une demi-douzaine de brochures en noir et blanc, avec comme ambition de réveiller les consciences : « Burundi : Démocra-crash !« , « Les aventures du sergent Ngoyi Pierre : Le 112ème bataillon du colonel Eustache Kakudji« , « Rwanda : L’enfer sur les mille collines » (2003), « Transi-story volume I : transition en péril » et « Les aventures de Monzanga : Cap sur Johannesburg » (2004). Le mouvement qui a édité son travail, portait un nom évocateur : « Debout Congolais ! »

Une planche de Sérpahin Kajibwami dans le n°7 de la revue Kin Label :

Malgré les massacres, les déplacements de population, la pauvreté et la misère, toutes les difficultés auxquelles les dessinateurs de ces provinces sont confrontés depuis de nombreuses années, cette tradition reste donc très vivace. La revue Kin Label, éditée dans la capitale et qui en est à son 7ème numéro, est un bon exemple de cette forte présence des dessinateurs émigrés à Kinshasa en provenance de l’est du pays. Parmi l’équipe dirigée par Asimba Bathy, on trouve ainsi: Jules Baïsole, Didier Kawende, Gédeon Mulamba et Jason Kibiswa. En se frottant à la régularité d’une publication, ces jeunes aristes se professionnalisent et représentent incontestablement l’avenir de la BD congolaise. L’un des plus doués est sans doute Jason Kibiswa, dont le talent est parfaitement décrit par Alain Brezault : « Malgré sa jeunesse, Jason Kibiswa possède un trait déjà affirmé, d’excellentes qualités graphiques qui devraient lui permettre de réussir dans la BD. Ses planches sont intelligemment découpées, avec de très pertinentes ellipses et un choix judicieux des cadrages…Fiches personnelles rédigées par Alain Brezault] ». Le Premier Prix Africa Comics 2007-2008, organisé par Africa e Mediterraneo, a été décerné à Jason Kibiswa dans la section « Histoire de migration ».

Dans le Sud Kivu, 12 dessinateurs se sont regroupés en une association, l’ABBUK (l’Association des bédéistes de Bukavu) qui a son siège à l’Alliance française de la ville. En dehors de travaux de commandes locales qui leurs permettent de subvenir à une partie de leurs besoins, ils ont réalisé une BD collective intitulée « Contes de chez nous« , à l’initiative d’un prêtre de la région, grand amateur du 9ème art : le père Fernand Mertens ].
Séraphin Kajibwami (né en 1979) est l’une des têtes émergentes de cette association. En France, les habitants de Petit-Quevilly, ville située à coté de Rouen, ont pu découvrir durant le mois d’octobre 2008, une exposition composée de ses planches et de ses photographies. Enfants d’Afrique plongeait dans le quotidien d’enfants du Kivu qui jouaient, allaient à l’école et vivaient leur vie d’enfant comme partout dans le monde. L’exposition était pilotée par Robert Wazi Nandefo, directeur des éditions Mandala. Elle sera renouvelée en avril 2009 à Elbeuf. De 1998 à 2007, il produit une BD en noir et blanc de 12 pages, » Katu et Sawa Sawa » pour une ONG spécialisée dans les droits de l’homme. Comme il le dit lui-même : « Cette BD a été réalisée pour sensibiliser nos populations des villages environnant la ville de Bukavu où se trouvaient les forces rebelles, pour leur prise en charge contre les exactions sous différentes formes en appliquant des méthodes de la non violence active…
Echange de courriels avec Alain Brezault en 2008] » En 2005, il reçoit le Mongita d’or, soit le premier prix du concours de BD du 5ème salon africain de la BD et de la lecture pour la jeunesse de Kinshasa. En 2007, sort son premier album, « Les trois derniers jours de Monseigneur MunzihirwaAvec la participation de Charly Tshimpaka et Asimba Bathy pour la mise en couleur.] » , où il évoque la figure de l’évêque de la ville de Bukavu assassiné en 1996 par un tueur à gage. Véritable œuvre d’engagement, cet album revient sur les causes de ce drame et explique la situation de Bukavu à l’époque. Depuis, il a rejoint l’équipe de Kin Label et continue à travailler comme consultant pour une ONG américaine (Search for common ground – Centre Lokole) pour laquelle il produit des affiches, des BD éducatives, des boîtes à images ou des panneaux éducatifs. L’autre nom connu est celui de Flavien Ntangamyampi (né en 1960). Il a produit plusieurs BD de sensibilisation pour la GTZ (coopération allemande) de 1994 à 2000, puis dessiné des livrets de 16 pages dans une revue intitulée Kacheche spécialisée dans l’éducation environnementale. Flavien Ntangamyampi est l’un des rares à avoir publié trois albums : « Les aventures de Kilimali« , en 2 tomes publiés par Les missionnaires d’Afrique Mertens, Fernand et Ntangamyampi, Flavien, Les aventures d’Akilimali : La Mère de Patrick. – Bukavu : Missionnaires d’Afrique, 2000. – 47p. puis des mêmes auteurs, les aventures d’akilimali 2 : le van noir. – Bukavu : l’église en détresse, 2002. – 47p.] en 2000 et 2002 (le troisième est en préparation) et un ouvrage de 56 pages, sur les différentes formes de violence, « Matumu, le conflictuel » (2005) qui faisait partie d’une série de feuilletons dessinés, d’une douzaine de pages en moyenne.

Une autre association est active dans le même domaine. Il s’agit de l’UJADP/Erica ], qui édite un bulletin trimestriel : Vision à suivre. Comme pour les dessinateurs de l’ABBUK, l’UJADP s’est donné comme objectif de mettre le talent de ses membres au service de la sensibilisation à la paix et au développement à travers l’art. Leur petit journal fourmille de jeux, d’articles et de planches de BD. Celle-ci est donc perçue comme un moyen de toucher les masses. C’est ce qu’explique le jeune Koroman dans un éditorial du premier numéro : « La BD s’avère un outil important, un moyen médiatique puissant de sensibilisation, capable de toucher des populations tant urbaines que rurales, alphabétisées qu’analphabètes… » Chaque numéro fait campagne en faveur de la paix, de la sécurité et du développement dans les deux provinces du Kivu.

Une autre association de bédéistes réside dans la capitale provinciale du Katanga : le Vicanos club, dont le siège est situé à l’Espace Culturel Francophone de Lubumbashi. Cette association organise des expositions, des ateliers et ses membres publient dans des revues locales dont, en particulier, la revue pédagogique Ecole pour tous, mais aussi dans la presse quotidienne, ce qui permet aux membres de l’association de manifester leurs talents à travers le dessin de presse et la caricature : David Mas, Sammy Baloji, Michel Kabangu, Tommy Hill, Théo et Trésor Tshamala (Tetshim). En décembre 2006, ils ont organisé l’exposition Crayons de cuivre et en avril 2009, se tiendra le premier festival en faveur de la BD et du dessin de presse à Lubumbashi et qui portera le même titre : Crayons de cuivre. Un des leaders de cette association est le jeune Tetshim, déjà cité plus haut dans cet article. Né en 1980 à Kinshasa, il vient s’installer à Lubumbashi avec ses parents en 1991. Dès l’âge de 16 ans, il dessine « La dot reportée« , une BD de sensibilisation sur la prévention du SIDA. Il devient journaliste-caricaturiste au bi-mensuel L’Etendard, à l’hebdo L’Essor du Katanga ainsi que sur une chaine de télévision locale, Mwangaza. En 2008, il reçoit le Prix Spécial du Jury lors du concours de BD organisé par l’ONG italienne Africa e Mediterraneo. De nos jours, Tetshim est considéré comme un des dessinateurs les plus remarquables de la nouvelle vague des bédéistes congolais. Il a exposé ses planches et a encadré deux stages sur la BD africaine à Lyon en novembre ] et octobre 2008 et prépare actuellement un album BD, « Saison Rouge », avec l’écrivain scénariste Alain Brezault.

Une planche inédite de « Saison rouge » :

De cette façon, tous ces jeunes trouvent dans ces « campagnes de sensibilisation à la résolution pacifique des conflits » un moyen de travailler et d’exprimer leurs talents.
Il s’agit d’une situation classique dans un pays où la quasi-majorité des dessinateurs vivent essentiellement de travaux alimentaires.
Néanmoins, le constat est là, c’est dans ces provinces isolées, éloignées de la capitale, martyrisées par 15 années meurtres et d’horreurs, que sont en train d’émerger des futurs grands de la BD congolaise et africaine. Cette situation fait naître un sentiment d’espoir : même dans les pires situations de guerre civile et d’instabilité politique, la vie continue et les artistes arrivent à produire ce qu’ils ont de meilleur afin que vive la BD congolaise !!!!!!

Christophe Cassiau-Haurie

Remerciements à Alain Brezault, Asimba Bathy, Séraphin Kajibwami et Flavien Ntangamyampi.

Galerie

Une réponse à Dessinateurs de République Démocratique du Congo : à l’Est également

  1. Jason KIBISWA dit :

    Merci Christophe,
    A travers cet article, je viens d’apprendre beaucoup de choses sur la Bd Congolaise, je viens de combler les trous d’air que j’avais dans la connaissance de l’histoire de la BD Congolaise…
    Merci beaucoup à Alain Brézault, Asimba Bathy et à toute l’équipe de l’Association BD KIN LABEL.
    Courage les potes, on ira très loin!
    Longue vie à la BD Congolaise!

    Merci infiniment!!!

    Jason KIBISWA

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