COMIC BOOK HEBDO n°60 (07/02/2009)

Cette semaine : CLAUDE MOLITERNI, THE MAN FROM OUTER SPACE.

« Show must go on ». Oui, je sais. Après deux semaines d’absence sur BDzoom, votre chronique préférée (non non, ne faites pas les modestes) est enfin de retour. Je sais que pour certains internautes cet interlude fut des plus cruels, poussant certains au désespoir, d’autres au nihilisme, voire au kryptonisme. Je sais que ce n’est pas très professionnel – et je m’en excuse platement auprès de vous toutes et tous – mais la disparition de notre ami Claude Moliterni m’a si profondément affecté que je n’ai pas réussi à écrire une ligne depuis sa mort. Je ne pouvais décemment pas revenir au comics sans parler de Claude qui était FOU de bande dessinée américaine depuis toujours. Quel meilleur hommage lui rendre que de lui consacrer cette chronique qui n’existerait pas sans lui… La semaine prochaine, retour total à la normale avec un ouvrage de tout premier ordre : L’Encyclopédie Vertigo.

Comme je viens de le dire, Claude Moliterni a toujours aimé les comics. De Yellow Kid à Superman en passant par Frank Miller, Peanuts (nous nous interpellions souvent en tant que « Chuck » et « Linus »), Bill Sienkiewicz, David Lloyd, Gabriele Dell’Otto (et j’allais en rajouter mais la liste serait trop longue), la production anglophone l’a toujours fait vibrer ardemment. La bande dessinée qui l’avait le plus marqué dans sa jeunesse avait été Le Voyage dans une pièce de monnaie, une aventure de Brick Bradford (Clarence Gray et William Ritt) : son goût pour la bande dessinée était inextricablement lié à son amour précoce de la science-fiction, genre se dévoilant alors souvent par le « mythe des terres lointaines ». Oui, Claude était un fou de science-fiction, il avait fait de nombreuses expos sur ce genre en bande dessinée dès 1967; une passion qui s’étendit aussi grandement au cinéma (sa connaissance du sujet était aussi éclectique qu’impressionnante). De Brick Bradford à Tarzan, Prince Valiant et Flash Gordon, il n’y a qu’un pas que Claude franchit rêveusement. De fait, Hogarth, Foster et Raymond furent des dessinateurs primordiaux pour son goût des comics, et en particulier pour la science-fiction et le fantastique. Il parlait de ces bandes dessinées avec tant d’emphase que certains l’affublèrent d’une réputation de « vieux nostalgique » qui était resté bloqué à l’âge d’or des comics. Le problème, c’est que ces mêmes personnes se vantaient souvent d’avoir découvert un « nouvel auteur génial » dont Claude avait déjà parlé depuis plus de dix ans… Exemple concret avec Kent Williams : dans le numéro 19 de Spot BD (février 1988), Claude s’exclama : « Kent Williams, c’est génial ! ». En 1990, aux éditions Comics USA, parurent certes les quatre volumes de Metldown, mais il faudra vraiment attendre les années 2000 pour qu’Emmanuel Proust édite Tell me, Dark, Blood ou récemment The Fountain, et que ces « spécialistes » découvrent que cet artiste immense existe bel et bien. Je pourrais accumuler les exemples, mais n’oublions pas qu’à la fin des années 60, lors de ses fameuses réunions de la S.F.B.D. (parfois rejointes par le club « Creepy » !) au Musée des Arts Décoratifs, Claude parlait déjà de Jack Kirby, de Tom Sutton, Frazetta, Al Williamson, etc., etc… Et n’oublions pas non plus qu’il publia dès 1969 le Spirit de Will Eisner dans sa revue Pogo !

Eisner me permet une transition que je désespérais de trouver… Car si les auteurs américains ont commencé à venir à Angoulême, comme le grand Will dès les années 70, c’est bien grâce à Claude qui – en 1972 – organisa un congrès de bande dessinée à New York, embarquant avec lui une pléiade de dessinateurs français et européens pour un rendez-vous exceptionnel avec les dessinateurs américains, permettant des rencontres improbables et géniales : Steranko, Gigi et Forest dessinant un Tac au Tac ensemble, Greg parlant avec Stan Lee et sa femme, Carmine Infantino et Robert Gigi dissertant sur des dessins, Loro se marrant avec Harvey Kurtzman, ou Hugo Pratt rencontrant son maître : Milton Caniff. Il y eut aussi Druillet, Gil Kane, Tillieux, Neal Adams, Hergé, Brant Parker… On imagine comment a dû se sentir Jean-Pierre Dionnet se retrouvant au milieu d’Archie Goodwin, Stan Lee, Dick Giordano, Adams, etc., lui qui écrivit ses premiers articles sur les comics dans la revue Phénix ! Bref. Le rapprochement entre les auteurs du vieux monde et des States doit beaucoup à des aventures telles que celle-ci, souvent élaborées avec démesure et passion. Claude avait vraiment des « amis américains » avec qui il partageait sa folie des comics, parlant par exemple de la narration avec Will Eisner pendant de longues heures. Au festival de Turin, il passa d’excellents moments avec Roy Thomas, et au mois d’octobre dernier, il me téléphona alors qu’il était au festival d’Amadora, au Portugal :

- Allo, Linus ?
- Oui, bonjour, Chuck. Comment allez-vous ?
- Je suis à Amadora, c’est génial, je m’éclate, et là je suis en train de manger avec l’un de vos amis…
- L’un de mes amis ? Mais… Qu’est-ce que vous…
- Tenez, je vous le passe !


Et, médusé, sans avoir pu dire un mot de plus, je me suis retrouvé avec Dave McKean au bout du fil, qui ne comprenait pas plus que moi ce qui se passait. On a parlé brièvement mais amicalement, et il me repassa Claude.
- Mais Claude, mais ça va pas, la tête ? Dave n’est pas un ami : je l’ai interviewé une seule fois et je suis intimidé à mort !!!
- Et alors ? Ça ne vous a pas fait plaisir, de parler avec lui ? Il se souvient bien de vous.
- Vous déconnez, là…
- Non non… On passe un très bon moment, il me parle de son projet de film…

Voilà, il était comme ça, Claude… En raccrochant je lui en ai voulu pour de faux, et puis j’ai éclaté de rire, me disant que vraiment, ce Moliterni, quel specimen ! Et puis ce n’est pas tous les jours qu’on a Dave McKean au téléphone qui vous demande si ça va…
Lors de ses nombreux voyages, Claude a rencontré les plus grands auteurs de comics. Au tout début de notre amitié, alors que nous parlions fougueusement de l’esthétique des premiers épisodes de Spider-Man signés Lee et Ditko, Claude me dit très tranquillement : « Je l’ai bien connu, Stan Lee, à un moment… Il a même fait une préface pour l’un de mes albums… » Je le regardai avec des yeux incrédules, pensant intérieurement qu’il amplifiait peut-être un peu les choses pour m’épater. Mais lorsque Claude me sortit l’album en question (Scarlett Dream : Araignia, éditions Serg 1972), je vis ceci sur l’une des premières pages :

Bon… Bah… Ok… Là on peut pas lutter, j’crois…


Sa passion des comics – de super-héros ou non – était inextinguible, et nous pouvions parler pendant des heures de Gil Kane, Sam Keith, Grant Morrison, Neil Gaiman, Alan Moore, de Marvel Zombies ou des X-Men. Oui, contrairement à ceux qui le pensaient « out », en matière de comics, Claude savait parler de Ben Templesmith, Warren Ellis, Bill Sienkiewicz, John Cassaday, et frétillait de curiosité lorsqu’il apprenait qu’un nouveau film sur les super-héros allait sortir : il avait la soixante-dizaine plutôt branchée à donf, vibrant comme un fou et lançant des « oh ! » et des « ah ! » lorsque je lui parlais de Civil War. Je n’oublierai jamais la tête que fit un monsieur de l’âge de Claude (environ 75 ans) assis près de nous au restaurant lorsque Claude me lança soudain : « Vous avez vu, dans le dernier Wolverine, holala, il y va fort, là, Simone Bianchi : à un moment, Logan soulève le type et SHLAF, dispersé avec les griffes ! » Quand Claude joignit le geste à la parole en se servant de son couteau, j’ai cru que le type allait s’étouffer avec ses rognons, devant se sentir soudainement très très très vieux… J’en ris encore… Jusqu’au bout Claude aura aimé les comics, arpentant les librairies spécialisées pour acheter un album toujours indispensable. Sa dernière folie était l’achat des volumes de l’intégrale de Krazy & Ignatz (Krazy Kat) chez Fantagraphics, que nous compulsions longuement en nous marrant, émerveillés. Je lui dois beaucoup. Je lui dois tant. Nous avions récemment monté une exposition sur les adaptations des comics de super-héros au cinéma de 1939 à aujourd’hui ; les relations entre cinéma et bande dessinée étaient l’une de ses marottes qu’il ne cessait d’explorer. Il m’a permis de monter une expo rétrospective sur Sandman, de faire une conférence sur le comic book, d’interviewer Neil Gaiman, McKean, Bryan Talbot, et d’écrire ici-même ces chroniques sur les comics… Et puis je pourrais encore dire tant de choses… Tant de choses… J’avoue que l’amour de Claude pour les comics – notamment lorsqu’il me parlait de super-héros – a été l’une des facettes de cet homme qui m’a le plus touché, car alors on sentait dans son regard une pétulance qui faisait de lui une sorte de super-héros à la jeunesse éternelle…

Tu me manques tellement, Chuck…

Linus

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2 réponses à COMIC BOOK HEBDO n°60 (07/02/2009)

  1. Mariano dit :

    Encore un bien bel et nécessaire hommage à l’ami Claude.

    Bravo et Merci

  2. Delvallé dit :

    Claude,

    Ta disparition a été trop soudaine. Tu manques cruellement au monde de la BD que tu aimais tant et auquel tu as tant apporté.

    Tu me manques aussi à moi, ton ami.
    J’espère que tu riras encore de nos gag de là où tu te trouves.