Bande dessinée et littérature, l’Afrique aussi?

L’adaptation d’?uvres littéraires en bande dessinée est un phénomène banal en Occident. On ne compte plus les albums tirés de romans célèbres, faisant partie du patrimoine mondial et qui ont occupé nos esprits. De Victor Hugo à Conan Doyle, la liste est longue. La sortie récente du Petit prince de Saint-Exupéry, mis en image et découpé par Joan Sfar n’en est qu’un exemple de plus. Certaines ?uvres sont même essentiellement connues par la jeunesse grâce à ces adaptations. L’adaptation en bande dessinée de films ou de séries télévisées est également un phénomène récurrent, que ce soit Star trek, Indiana Jones ou Arsène Lupin, entre autres?

L’Afrique connaissait déjà un peu ce phénomène. Plusieurs exemples le montrent.
Certains passages de la bible avaient été adaptés par les Editions Saint Paul au tout début des années 80 , dans l’ex-Zaïre et diffusés en français et dans les langues locales (en particulier le malgache ), dans plusieurs pays de la francophonie. Dans certains pays en particulier (Madagascar, par exemple) d’autres séries d’albums rendant hommage à des personnages de l’église, saints ou béatifiés, se sont parfois inspirés d’œuvres déjà éditées .
En RDC, toujours, Les Editions Saint Paul ont adapté plusieurs ouvrages locaux célèbres dans la série Contes et légendes de la tradition. Ce fut le cas pour des textes de Zamenga Batukezenga : Mami-wata à Lodja et Lata l’orpheline ainsi que les deux cranes et L’échelle de confusion . Zamenga scénarisera lui même deux de ses romans les plus célèbres : Un croco à Luozi , Bandoki , véritables best-sellers locaux vendus à des dizaines de milliers d’exemplaires aussi bien sous forme de roman que d’album BD . A la fin de sa vie, il sera d’ailleurs l’auteur d’une dizaine de scénarios originaux dessinés par Pat Masioni et Al’Mata dont Le mariage des singes à Yambi (1987), Pourquoi tout pourrit chez nous (1992), Belle est aussi ma peau (1995), L’Enterrement d’un chien à Kimpese (1996), Un paysan devient riche (1998), etc….
Autre écrivain congolais, Charles Djungu Simba a également vu plusieurs contes tirés de son ouvrage Autour du feu (1984), adaptés en bande dessinée dans le cadre de cette même collection : La belle aux dents taillées dans La belle aux dents taillées (1986), Kipenda-Roho garçon et Kipenda-Roho fille dans Kipenda roho, le démon-vampire et autres contes (1987) toujours avec le dessinateur Lepa Mabila Saye.
Enfin, Sambu Kondi, en 1985, a adapté un ouvrage local de Akambu, La vie de Disasi Makulo, qui raconte les aventures du premier clerc congolais à l’époque de la colonisation, depuis sa capture par des esclavagistes jusqu’à son baptême et sa vie religieuse irréprochable.
A l’Île Maurice, l’histoire de la bande dessinée locale a débuté par une adaptation littéraire dans un contexte bien particulier. En 1976, Rafik GULBUL parodie le milieu politique mauricien dans un ouvrage entièrement en créole, Repiblik z’animo, inspirée par la ferme des animaux de Georges Orwell, où la plupart des membres de la classe politique locale pouvait se reconnaître parmi les protagonistes animaliers. Cet album, aujourd’hui introuvable, était en réalité une critique du parti travailliste mauricien assimilé avec beaucoup d’humour par l’auteur au communisme.
Plus proche de nous, Jean Claude de L’estrac, directeur de L’express, le journal le plus populaire de l’île, édite en 1999, un livre pour enfants, L’histoire de Maurice racontée aux enfants, superbement illustré par Eric Koo Sin Lin. Il s’agissait, juste après les émeutes de février 1999, de faire passer le message de la diversité des origines au sein de la population mauricienne auprès de la jeunesse du pays. Du fait des conflits mémoriels entre les populations indiennes, africaines, européennes et chinoises, de la difficulté à faire émerger une histoire commune acceptée par tous sans occultations ni mensonges, l’histoire du pays n’est pas une discipline enseignée à l’école. Cet ouvrage cherchait donc à véhiculer un discours apaisé et réconciliateur et insistait sur le passé commun et la longue marche de la nation vers l’indépendance.
En novembre 2008, sort la version BD, à l’initiative de De L’estrac qui y voit l’occasion de toucher un nouveau public et permettre une meilleure appropriation de son message par l’image.
L’album est dessinée par le malgache Pov, l’un des caricaturistes vedettes du pays.
En 2006, un projet soutenu par l’Union Européenne a permis également la rencontre entre des oeuvres littéraires et le talent de dessinateurs africains. Il s’agissait du projet Valeurs communes qui avait pour mission d’évoquer les points communs entre les religions et la pensée laïque : tolérance, partage, respect de l’autre… Il se composait d’un guide didactique et de cinq albums publiés par les éditions italiennes Lai-Momo. Ceux-ci étaient le fruit d’adaptations de nouvelles d’auteurs européens par le franco-camerounais Christophe Ngalle Edimo, et dessinés par des bédéistes du sud : les ivoiriens Chrisany (L’exposé de Abdourahman Waberi) et Faustin titi (La réserve de Thomas Gunzig), les congolais Fifi Mukuna (Si tu me suis autour du monde de Carl Norac) et Pat Masioni (L’appel de Pascale Fonteneau) et le camerounais Simon Pierre Mbumbo (Hicham et Yseult de Carl Norac).
En 2000, à Mayotte, Nassur Attoumani a adapté sous forme de bande dessinée, Le turban et la capote, une pièce de théâtre qu’il avait écrite et qui avait été éditée aux éditions réunionnaises Grand Océan en 1997. Les dessins étaient du malgache Luc Razakarivony.

Les deux œuvres qui ont été édités dans le courant de ce mois d’octobre sont d’un tout autre registre et marquent une étape importante dans les relations entre la bande dessinée et la littérature en Afrique.

La première se situe en Algérie où Lazhéri Labter vient de publier Le dingue au bistouri, septième roman de Yasmina Khadra , auteur prolifique qui vient juste de publier son 22ème ouvrage, Ce que le jour doit à la nuit.
L’histoire de ce roman remonte à 1990, année où l’Algérie rentrait dans un cycle de la violence qui allait durer presque 10 ans. Il s’agit d’un roman policier publié par les Editions Laphomic (disparus de nos jours) à Alger. Il fut réédité dans la collection J’ai lu du groupe Flammarion en 2001. Le roman était signé du même nom que son principal protagoniste, le commissaire Llob. Yasmina Khadra, de son vrai nom Mohammed Mousselhoul, était militaire de carrière. Il a préféré garder l’anonymat pour des raisons liées au devoir de réserve de l’institution et pour se préserver aussi des représailles des terroristes islamistes. Par la suite, le commissaire Llob fera l’objet d’une trilogie parue entre 1997 et 1998 : Morituri, L’automne des chimères et Double blanc. Ecrite au comble de la guerre civile algérienne, ces ouvrages décryptent de l’intérieur les tenants et les aboutissants de l’horreur en cours. Dans Le dingue au bistouri, l’intrigue met en scène un serial killer, tueur de femmes, qui prend contact avec le commissaire chargé de l’enquête et entame avec lui un dialogue morbide où il lui annonce ses prochains meurtres. Comme l’écrit Patrick Galmel le 30 septembre 2005 sur le site Pol’art noir : « L’intérêt de ce roman tient plus à l’étude sociologique de l’Algérie qu’à l’intrigue elle-même où on relèvera quelques faiblesses. Yasmina Khadra décrit un pays qui se recroqueville sur lui-même et qui va bientôt sombrer dans une violence aveugle. Placé au cœur du système (même si on ne le sait pas encore, pas même au moment de la réédition française), l’auteur aborde de l’intérieur les transformations qu’il vit au quotidien : « Il y a des jours où je me dis, honnêtement, que les trente années d’indépendance nous ont fait plus de tort que les centre trente-deux années de joug et d’obscurantisme ». »
Tiré à 2500 exemplaires, vendu à 10 €, l’album a déjà été pré – acquis pour 2000 exemplaires ministère de la Culture. L’album a été lancé dans le cadre du 1er Festival international de la bande dessinée d’Alger où une centaine de copies se sont écoulées. Le reste sera vendu en librairie. Cette adaptation a rencontré l’assentiment total de l’auteur qui a encouragé l’éditeur dans son entreprise. Pourtant bien que le nom de Khadra soit présent sur la couverture, l’adaptation de cet ouvrage doit surtout au dessinateur Mohamed Bouslah et à ses 40 années de métier. C’est en effet en 1964 qu’il publie ses premiers dessins dans Alger, ce soir, journal qui avait remplacé Dernière heure. Par la suite, en 1969, il fait partie de l’équipe qui lance M’Quidèch. Il y crée et anime les personnages H’Bibo et le Professeur Skolli tout en contribuant à la rubrique De nos montagnes. Dans les années 70, il dessine plusieurs séries dans des journaux locaux. Puis, à partir de 1982, sort le premier de ses albums, Quand résonnent les tam-tams, suivi de La Ballade du proscrit puis en 1989 de Pour que vive l’Algérie ! L’éditeur Lazhéri Labter en est à sa première production sous son nom, mais en 2004 en tant que directeur des Editions Anep, il avait réédité les 3 albums de Mohamed Bouslah alors épuisés.

L’autre ouvrage inspiré par un roman africain est un classique de la littérature centrafricaine, L’odyssée de Mongou de Pierre Sammy-Mackfoy, actuellement au catalogue de l’éditeur français Sepia. Ancien instituteur, plusieurs fois Ministre de l’Education Nationale, co-fondateur de l’Association des écrivains centrafricains, Chevalier de la Légion d’Honneur, celui-ci est actuellement le président du Haut Conseil de la Communication de Centrafrique et accessoirement le président de l’Alliance française de Bangui. Mais Sammy-Mackfoy est surtout l’un des plus grands hommes de lettre du pays, avec Etienne Goyémidé .
Né en 1935 à Bangassou dans l’Est du pays, Mackfoy a également une longue carrière dans l’éducation, carrière durant laquelle il a rédigé de nombreux manuels scolaires pour les écoles centrafricaines. En ce qui concerne sa carrière littéraire, celle-ci est riche de 5 titres : Mongou, fils de Bandia (Armand Colin – 1970), L’odyssée de Mongou (Hatier – 1982), Papillon bleu (ACCT – 1985), Les illusions de Mongou (Sépia – 2002) et son dernier, De l’Oubangui à La rochelle (L’Harmattan – 2003).
L’histoire de L’odyssée de Mongou se déroule à l’époque coloniale. Mongou, le héros assiste à l’arrivée des Européens dans son village. Cette rencontre lui ouvre de nouveaux horizons et lui permet de partir à son tour à la découverte de l’Europe. La 4ème de couverture résume la problématique de cet ouvrage qui est aussi une réflexion sur l’exode : « Jusqu’à l’arrivée de Danjou, l’univers des Bandias s’arrêtait aux collines et à la ligne de forêts qui limitaient Limanguiagna, leur village. Mais voilà que l’étranger était arrivé, ouvrant une brèche dans leur isolement, apportant avec lui la vision d’un autre monde. Ce fut l’éveil, l’éclosion d’une conscience nouvelle, l’ouverture sur l’extérieur. C’est donc cette aventure pleine de péripéties que nous fait vivre Mongou, l’intrépide chef bandia, inspiré par l’esprit de ses glorieux ancêtres. » L’adaptation BD a été éditée par la maison Les rapides, unique structure éditoriale centrafricaine de droit privé à ce jour.
Créée en novembre 2007 avec l’appui de l’Alliance française de Bangui, Les rapides travaillent dans la micro-édition (tirages autour de 250 exemplaires) et sont venus combler un vide durement ressenti par le milieu littéraire local.
Le dessinateur de cette adaptation est Didier Kassaï, auteur émergent du 9ème art local, qui a déjà fait l’objet de plusieurs articles dans Africultures , et qui voit une chance de publier enfin son premier album individuel après plus de 10 années de carrière. Kassaï a reçu, pour son travail, un petit soutien financier : « j’ai tout juste bénéficié d’une aide à la création à hauteur de 550 euros (matériel et prise en charge pour trois mois) octroyé par l’alliance française, car les éditions les rapides ne disposent d’aucun fond pour la publication ni pour payer le travail. Je toucherai par la suite 6 pour cent sur chaque album vendu » mais également technique de la part de Vincent Carrière, médiathécaire de l’Alliance française, co-auteur du scénario : « Je me suis documenté grâce à la médiathèque de l’Alliance française, j’ai aussi bénéficié de l’aide de Vincent qui me fournissait certaines images des années 1914-1920 tirées d’Internet ; J’ai collaboré avec lui sur le découpage et c’est lui encore qui a fait la correction des textes, échangé des coups de fil avec l’auteur pour régler certains petits détails (habillement, traits des personnages, les cases de l’époque pré – coloniale…) »
Vendu à 12 000 Fcfa (environ 18,50 €), ce qui ne destine pas cet album au grand public, les ventes se feront à la demande et les exemplaires seront tirés sur l’imprimante de l’Alliance.

Ces deux derniers cas ont une importance symbolique très forte. En effet, les sorties BD de L’odyssée de Mongou et Le dingue au bistouri relèvent d’une démarche différente des précédentes. Dans ce cas, l’édition de ces albums s’apparente à une valorisation du patrimoine littéraire du continent. Editées, réalisées par des professionnels africains, ces deux sorties sont une forme de reconnaissance pour les deux auteurs et pour leurs œuvres. De plus, le recours à la bande dessinée, même si dans ces cas précis il reste onéreux pour la moyenne des bourses algériennes et surtout centrafricaines, permet de toucher un autre public que le public de lecteurs habituels. Le passage par l’image et le dialogue en bulles permet en effet une meilleure appropriation de l’œuvre par des lecteurs non francophones ou qui sont rebutés par un ouvrage écrit. De même, publiés dans les pays concernés, ces deux albums rapprochent ces deux écrivains d’un public local qui, sinon, doit s’en remettre à des éditions étrangères pour en prendre connaissance avec toutes les difficultés d’approvisionnement qui en découlent pour les librairies locales. Enfin, dans ces deux cas, c’est bien l’œuvre en elle-même qui prime. La bande dessinée n’y est pas juste un média astucieux pour diffuser des messages de tolérance ou de respect (c’est le cas du projet Valeurs communes ou de L’histoire de Maurice racontée aux enfants, etc….), parler de politique (Repiblik z’animo) ou faire de la propagande religieuse (Contes et légendes de la tradition). L’œuvre, dans ce cas là, est déclinée sur les deux supports que sont la bande dessinée et le roman. Bonne nouvelle pour la littérature du sud qui y gagne des lettres de noblesse, c’est aussi une bonne nouvelle pour la bande dessinée africaine qui, pour une fois, sort des traditionnels sentiers battus que sont les albums didactiques ou les recueils de dessins de presse. Puisque l’Afrique se raconte dans les romans, puisqu’elle se raconte aussi au cinéma, il est aussi temps qu’elle se raconte dans la BD….

Christophe Cassiau-Haurie

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2 réponses à Bande dessinée et littérature, l’Afrique aussi?

  1. Marie Manuelle da Silva dit :

    J’ai essayé de me procurer les BD (je travaille sur l’adaptation littérature/BD) mais je n’ai trouvé aucun moyen de les acheter à partir du Portugal où j’habite. Auriez-vous un tuyau?
    merci
    MM

    • Anonyme dit :

      Pour la BD algérienne, passez par le site de Lazhari labter, l’éditeur.

      Pour la Bd centrafricaine, écrivez à l’auteur : Didier KassaI :
      kassai2009@yahoo.fr

      Il vient de temps à autres en France, alors tentez votre chance, elle vaut dans les 18 € plus les frais de port.
      CCH