« Choker » par Ben Templesmith et Ben McCool

Quand un Ben anglais rencontre un Ben australien, ça peut faire de belles étincelles. C’est le cas avec ce « Choker » de McCool et Templesmith, un polar noir, acide, lorgnant vers la farce tragique…

Ça crève les yeux : Ben McCool a ficelé son scénario pour Ben Templesmith, sur un plateau d’argent. En effet, on retrouve dans « Choker » tout ce qui lui tient à cœur : noirceur contrebalancée d’humour provocateur, ambiance policière décalée, moments d’horreur grand-guignolesque, outrance des caractères et amertume. Après le mythique « Fell » (dont on attend désespérément une suite depuis des années) et « Wormwood », Templesmith revient donc dans un polar macabre et déjanté où rien n’est aussi simple qu’il y paraît. Le privé Johnny « Choker » Jackson a l’air d’être une brute épaisse sans trop de psychologie ni de finesse… Mais au fur et à mesure du récit, on découvre un personnage bien plus sensible et complexe que celui qu’il présente aux yeux du monde. Ce qui aurait pu devenir une embardée sauvage dans la violence spectaculaire devient par conséquent un véritable portrait en creux du héros, dans la grande tradition du polar classique où le commentaire off du détective privé instaure une proximité avec le lecteur (procédé judicieusement utilisé par le scénariste qui n’en use ici qu’avec parcimonie, engendrant une belle efficacité narrative car nuancée et non systématique). Ben McCool a bien repris les grands archétypes du polar américain de l’âge d’or pour bâtir son intrigue, déployant au-delà de l’histoire la personnalité d’un looser confronté à un dilemme semblant inextricable. Ancien flic ayant subi le programme secret Homme Plus (qui doit « améliorer » les membres de la police en les transformant en super-officiers, mais qui a déclenché une mutation handicapante chez Jackson), notre anti-héros tente de retrouver sa vie d’avant en acceptant une mission le réintégrant dans le corps de la police. Mais il va très vite se rendre compte qu’il est coincé de tous côtés, n’ayant que peu de marge de manœuvre pour réussir à renaître par le biais de cette mission. Les figures d’assistants et de faire-valoir sont attribués au chétif et couard Seaton Price et à Flynn Walker, une flic forte en gueule et assez borderline au niveau violence… Un casting de psychopathes pour une histoire de fous : tout va bien.

 

On tremble et on s’amuse fort, comme d’habitude avec Templesmith. Les deux Ben ont semble-t-il créé l’univers de « Choker » de concert, dans une belle entente et une émulation communicative. L’essai est réussi, car ce qu’il y a de plus appréciable dans cette œuvre, paradoxalement, c’est bien que Templesmith n’en a pas fait des tonnes, que ni lui ni McCool n’ont été tentés d’impressionner leur monde en proposant du délirant à tout rompre, gratuitement, par facilité ou amusement. Non, ici, l’auteur et l’artiste ont fait preuve d’une sobriété relative semblant se porter impérativement sur la trame même du récit et la personnalité des personnages plutôt qu’à toutes les dingueries qui pourraient être envisagées en pareil contexte. Il en découle une certaine justesse de ton et une honnêteté de propos qui fait plaisir à lire. Bien sûr, on aura droit çà et là – et dès la première planche – à des situations ou à des blagues bien scabreuses, éloges de l’injure et de l’édifiant, mais d’une manière globale McCool et Templesmith nous plongent avant tout dans le quotidien blafard d’un flic fatigué (mais pas désabusé), dans la chronique d’une intimité polluée par une vie plus subie que choisie face à la violence calculée d’un ennemi insaisissable. Au sein de cette mission, il est bien sûr question d’arrêter et de mettre hors d’état de nuire l’ennemi redoutable, mais en filigrane se détache un challenge pouvant s’avérer bien plus difficile et périlleux : retrouver et tenir sa propre dignité humaine.

 

On retrouvera bien entendu l’incandescence et la noirceur du style de Templesmith, mais encore une fois il est bon que celui-ci n’ait pas caboté en faisant du Templesmith à outrance, revenant à cette sobriété que l’on apprécia tant dans « Fell ». Bon, je ne peux pas vous assurer que vous ne verrez pas de sang ni de tête qui vole dans cet album, c’est vrai, oui, ok, mais malgré tout je maintiens : Templesmith n’a pas exploité sa fameuse exubérance à tout va, s’appliquant à proposer un univers cohérent qui tienne la route et ne noie pas l’histoire. De toute évidence, il y a là le potentiel pour de futurs épisodes et une vraie série…

Cecil McKINLEY

« Choker » par Ben Templesmith et Ben McCool

Éditions Delcourt (14,95€) – ISBN : 978-2-7560-2320-5

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