COMIC BOOK HEBDO n°38 (23/08/2008).

Cette semaine, Batman à tous les étages !!!

Tremblez, petits internautes… L’été n’est pas fini, et une fois le soir tombé, d’étranges créatures viennent encore hanter l’air moite qui recouvre les villes grouillantes de son voile poisseux et vengeur… Les chauves-souris et les justiciers masqués sont alors plus que jamais de sortie : au programme de cette chronique, pas moins de 4 albums, 1 film et 1 publication kiosque dédiés à Batman. Si vous n’avez pas trop peur, suivez-moi, nous allons regarder tout ceci d’un peu plus près…
Bouh !

BATMAN : ABSOLUTE DARK KNIGHT (Panini Comics, DC Absolute).

On commence avec le gros morceau du gâteau, with the big book of the summer, le pavé dans la mare aux grenouilles, j’ai nommé bien sûr le monumental Absolute Dark Knight de Frank Miller. Monumental sur plusieurs plans précisément ici, puisqu’au-delà de ce que représente The Dark Knight Returns dans l’évolution et le mythe du personnage de Batman, l’ouvrage est lui-même colossal : 512 pages sous une belle couverture à jaquettes, dans un coffret noir et blanc de toute beauté, le tout en grand format. Absolute Dark Knight, car ce gros album reprend l’intégralité de The Dark Knight Returns et de sa suite The Dark Knight Strikes Again, nous proposant enfin un dossier de 68 pages autour de ces deux œuvres. Bref, du bel ouvrage, indispensable pour tout fan du Chevalier Noir, introduit par Frank Miller lui-même. L’intérêt de cette publication est multiple et bienvenu, ne faisant pas qu’appuyer la mouvance batmanesque du moment mais proposant bien une approche exhaustive de ce diptyque passionnant qui a tant marqué les esprits. En France, The Dark Knight Returns avait dernièrement été édité en 1999 chez Delcourt, on le trouvait encore, mais The Dark Knight Strikes Again (sorti en trois volumes sous le titre La Relève chez Éditions USA en 2002) commençait à se faire rare. Le présent album permet donc à celles et ceux qui auraient loupé quelque chose d’accéder à la totalité de cette œuvre, et à celles et ceux qui la connaissaient de la redécouvrir sous un nouveau jour, puisque cette édition est fort heureusement traduite par une seule et même personne, ce qui renforce la cohérence et l’homogénéité camouflée de cette création non pas double mais en dualité complémentaire, et permet de lire l’ensemble dans une belle continuité. Cette traduction est en plus de grande qualité, puisque c’est l’excellente Nicole Duclos qui l’a réalisée, réussissant parfaitement à rendre cet aigre-doux constant qu’on trouve chez Miller, entre farce désespérée et âpreté totale, ainsi que les différents tons contrastés utilisés successivement et de manière délibérée, de la tragédie à la tarte à la crème cynique en passant par certains sentiments, et bien sûr les invectives. C’est bien du Miller qu’on retrouve à la lecture, et c’est une bonne chose, vraiment, car avouons-le, allez, n’ayons pas peur, si l’on ne parle que de The Dark Knight Returns, qu’on repense à ce qu’a été Daredevil sous sa plume, on se dit que cette période des années 80 a tout de même été l’une des plus géniales pour Miller, non ? Après, il y a les belles expériences graphiques de Sin City, c’est vrai… Mais tout comme Miller a révolutionné Daredevil dès 1981 en rapprochant la série du thriller psychologique et policier, celui-ci a aussi révolutionné le personnage de Batman au milieu des années 80 avec ce fameux The Dark Knight Returns.

Pensons aux internautes qui ne connaîtraient pas encore cette œuvre, et prenons le temps d’une petite présentation générale tout en commençant à décortiquer quelques trucs… Lorsque débute The Dark Knight Returns, Batman a disparu de la circulation depuis dix ans. Vieillissant, restant dans l’ombre, il voit inexorablement Gotham s’enfoncer toujours plus dans la folie quotidienne. Les média, déversant constamment leur poison sur le monde, semblent avoir pris le contrôle des consciences et du débat public, les politiciens et l’armée rivalisent de couardise et d’hypocrisie, tout est soudoyé, vicié, détourné et retourné, et personne ne semble bouger. La criminalité ne cesse d’augmenter, avec quelques dangers publics notoires comme le gang des mutants, et c’est à l’acmé d’une canicule insoutenable que Batman va ressurgir tel un vieux rebelle révolté. Mais si Miller fait revenir Batman ainsi, ce n’est pas pour botter le cul d’un ou deux malfrats à la manque ni pour se bastonner joyeusement avec son pote le Joker. Non non. Si Miller fait revenir Batman ainsi, c’est pour tout péter. On n’est plus là pour jouer au super-héros (d’ailleurs pépère a mal à ses articulations, eh oui, la cape ça ne fait pas tout), on est là pour éradiquer tout ce qui engendre la violence et la misère, que ce soit bas ou haut placé, huile ou pas, gradé ou non, intouchable ou simple mais nécessaire rouage. Certes, le Joker apparaîtra tout de même, et nous aurons un combat, un beau, et nous frissonnerons et tout et tout, évidemment, mais le sujet de The Dark Knight Returns est ailleurs. Il est dans la conscience, quel que soit l’âge, de regarder le monde humain tel qu’il dysfonctionne et de voir ce qu’on peut faire pour le changer enfin. Il est aussi dans la transmission des valeurs de justice et de non acceptation de certains totalitarismes, mais plutôt dans l’esprit de l’inspecteur Harry, si vous voyez ce que je veux dire, et sans commencer à parler de Miller lui-même… Mais il n’y a pas que ça, Miller mêle à cette charge contre un certain visage de notre civilisation moderne une attaque en règle de tout ce qui a été engendré par le fameux livre du Dr Frederic Wertham Seduction of the Innocent, à savoir une chasse aux sorcières avec dans le rôle principal la bande dessinée et tout un pan de notre culture. Miller entend alors tourner en ridicule et dénoncer les agissements de tous les censeurs et malfaisants, qu’ils soient politiques, médiatiques ou psychanalytiques. Le Dr Wertham en prend pour son grade apparemment sous les traits du Dr Bartholomew Wolper, continuellement interviewé et déblatérant un discours édifiant où il compare par exemple Batman à une maladie sociale. Certains vont même jusqu’à le définir comme un socio-fasciste, d’autres, comme son vieil ami Superman (qui roule à fond pour le Président), en ont vraiment ras la casquette de la personnalité, des choix et des actes de Monsieur Batman le justicier masqué. Bref, le Chevalier Noir est aussi vieux et fourbu que révolté et plein de colère, et cette fois-ci l’ennemi est aussi définissable qu’impalpable, aussi individuel que collectif.

Avec The Dark Knight Returns, Miller a réussi à réinventer Batman tout en restant très très proche de l’esprit et de la mythologie du personnage, de son univers. On y retrouve toutes les figures emblématiques de la série, comme Alfred, le commissaire James Gordon, Harvey Dent, et bien sûr le Joker. Pour épauler ce Batman coriace mais vieillissant, Miller lui a donné un nouveau compagnon d’aventure, ou plutôt une compagne, puisqu’il s’agit de Carrie, une adolescente à la fois frondeuse et timide (plutôt culottée, la gamine !) qui s’avèrera tout à fait à la hauteur du costume de Robin qu’elle reprend. On sent que Batman (et Miller, c’est évident) aime beaucoup cette gosse et qu’il porte sur elle un regard, des attentions, une affection où beaucoup de choses sont en jeu, comme l’espoir, l’amour, le courage. L’autre personne à laquelle on pense dans ce comic est bien sûr Superman, puisque The Dark Knight Returns est aussi l’occasion d’une des plus formidables confrontations qui aient jamais eu lieu entre Batman et the Super Number 1. En faisant se combattre un héros semblant totalement à la solde du gouvernement et un autre qui continue à agir en électron libre, Miller fait non seulement se confronter deux super-héros mythiques, mais aussi deux symboles avec tout ce qu’ils véhiculent d’une certaine vision de l’Amérique. Superman et Batman ont toujours été complémentaires et antinomiques au sein de la mouvance contre le crime. Dès le départ, Superman a incarné le patriotisme et le courage de combattre pour la liberté, et Batman a stigmatisé toutes les peurs et les désir de vengeance. L’un sort le jour, l’autre la nuit… mais jamais ils n’avaient semblé aussi remontés l’un contre l’autre qu’ici où les deux vieux briscards déballent leur sac sans concession avant de se mettre une râclée d’anthologie. Il y aurait encore beaucoup de choses à dire sur The Dark Knight Returns, comme cette allusion à Hugo Pratt qui ne vous aura pas échappé, l’encrage efficace de Klaus Janson ou bien les magnifiques couleurs de Lynn Varley, sans parler du sens narratif de Miller, sublimé par un découpage incisif et ultra solide, mais je sens une petite pointe de fatigue dans vos yeux et le chemin est encore long avant la fin de l’article (bah oui).

Je sais, je n’ai pratiquement parlé que de The Dark Knight Returns et semble faire l’impasse sur The Dark Knight Strikes Again. L’impasse, certes, non, mais avouons que cette suite est plus anecdotique que l’aventure initiale, à n’en pas douter. Que les deux volets soient différents, cela se conçoit aisément puisque quinze ans les séparent, donc Miller a évolué, son style aussi, et le monde, aussi ; on ne pouvait s’attendre ni demander à ce que Strikes Again soit de la même mouture que Returns. Mais là… Miller a fait un peu le grand écart, tout de même. Si j’ai dit plus haut que The Dark Knight n’est pas une œuvre double mais en dualité complémentaire, c’est que – entre autres – Returns privilégie le fond à la forme alors que Strikes Again procède à l’inverse : c’est l’image qui prévaut ici, elle qui structure, raconte, définit le sens de ce que nous lisons, et l’histoire (même si elle se déploie dans la continuité directe et logique de Returns) n’est finalement plus très importante. Miller a fait de Strikes Again un immense terrain de jeu où il a laissé libre cours à ses envies graphiques, simplifiant, caricaturant, étalant ou fragmentant, le tout appuyé par un énorme travail chromatique de Lynn Varley qui s’en ai donné à cœur joie avec les couleurs flashy et les gros effets informatiques (ou alors il était sous LSD, ça on sait pas). Bref, le résultat, s’il peut surprendre et décevoir de prime abord, se révèle çà et là plein de très belles surprises esthétiques où la puissance est érigée en muse. Strikes Again est une sorte d’œuvre à la fois archaïque et glam, ultime et phosphorescente. À ce titre, pour tout amoureux de l’image, ce Dark Knight 2 réserve d’étonnantes visions et de curieux sentiments. Bien sûr, il y a aussi de chouettes idées (souvent assez jouissives), de l’outrance et du rentre-dedans, mais finalement ces quelques tranches de vie se déroulant trois ans après la fin de Returns, reliées les unes aux autres sans réelle articulation à part la menace, faisant se perdre le propos dans des jeux visuels se percutant avec frénésie, font qu’on reste un peu sur sa faim, se demandant où Miller veut en venir. On a l’impression qu’il veut taper encore plus fort sur la connerie des média et de la politique que dans Returns, mais ses outrances trop caricaturales desservent malheureusement le propos si formidablement développé dans l’œuvre initale, écrite avec toute la précision dont sait faire preuve cet auteur. Là c’est un peu le foutoir, mais bon, c’est beau quand même, hein… Pour la petite histoire, Carrie (habillée en mini fauve) est maintenant à la tête d’une escadrille de Batboys, le président des États-Unis n’est qu’une image de synthèse, un astéroïde géant va faire exploser la Terre et Superman aime autant Wonder Woman qu’il déteste Batman (ahlala, mais ils vont pas arrêter de se chamailler, ces deux-là ? Enfin, quoi, les gars, vous êtes du côté des gentils !). On retiendra enfin la trogne incroyable qu’a le vieux Batman après s’être fait tabassé méchamment, et l’hommage de Miller à de grands personnages oubliés comme Plastic Man ou le Creeper.

Pour conclure, vous trouverez en fin de volume une soixantaine de pages vous proposant de lire une partie de la proposition originale de Miller pour ce projet ainsi que quelques pages du scénario, mais aussi admirer de nombreux et beaux croquis, des planches crayonnées, des visuels, couvertures originales, objets, dessins rares… Un album complet et incontournable, vous l’aurez compris…

THE DARK KNIGHT (Warner Bros).

Je suis bien embêté, avec ce film, tiens… Que dire que dire… Disons que si on sent que DC entend bien ne pas s’effacer totalement devant Marvel tout en se rapprochant presque malgré elle d’un ton plus marvélien, ce Batman est moins excitant que les premiers films issus des studios Marvel, encore trop hollywoodien pour aller vraiment dans le Dark au lieu de se perdre dans le Knight. En premier lieu (et je passerai aux compliments ensuite), la mise en scène et la réalisation de Christopher Nolan est tout simplement… puérile, dirons-nous, et cela interfère quelque peu avec la noirceur du propos. La voix gutturale de Batman (limite ridicule : à côté, Tom Waits c’est Klaus Nomi) n’en fait pas forcément un Chevalier Noir. J’ai l’air vindicatif, mais il n’en est rien, il y a juste que certains passages du films sont assez pénibles, comme toute la première partie où l’on a droit à tout ce parcours de Wayne jusqu’aux enseignements guerriers et spirituels orientaux, servis par des dialogues pétris de poncifs et de naïveté : bof bof ! Et puis franchement, Christian Bale il est bien mignon, mais il n’y aurait pas une erreur de casting, là ? Il est bien pâle, bien fluet, bien lisse pour incarner un Bruce Wayne, non ? Certains moments sont très biens, d’autres beaucoup moins, le sentiment est vraiment mitigé… Mais en tout cas c’est mieux que Batman Begins qui était quand même assez craignos, non ? Les points positifs sont trois acteurs formidables qui à eux seuls sauvent le film de l’ennui : Michael Caine, toujours aussi impeccable dans le rôle d’Alfred (de toute façon Michael Caine est toujours impeccable dans n’importe quel rôle), Gary Oldman, qui incarne avec une humilité confondante et pour tout dire très émouvante le lieutenant James Gordon (on le voit bien plus que dans le premier opus, et c’est tant mieux car il est vraiment épatant), et enfin celui qui transcende littéralement le film, le regretté Heath Ledger (l’acteur a été retrouvé mort dans un appartement new-yorkais en janvier dernier alors qu’il tournait avec Terry Gilliam) qui interprète le rôle du Joker avec un talent extraordinaire. Ledger, aidé par un maquillage écrasé, brouillon, ruisselant, décollé, écaillé, étalé, un maquillage génialement décrépi nous offrant une vision du personnage terriblement proche et réaliste, entouré d’une chevelure d’un vert improbable, est certainement le meilleur Joker qu’on ait jamais eu au cinéma ! Avec cette interprétation magistrale, on est plus proche du Joker de l’Arkham Asylum de Morrison et McKean que de certaines bouffonneries caricaturales qui ont eu cours, vraiment. On sent que l’acteur s’est fondu au mieux dans la folie du personnage, et ses façons de se tenir, ses gestes, ses mimiques, ses intonations, ses tics et ses silences, ses regards sont remarquablement exprimés. Ledger a réussi à exprimer toutes les outrances sans que cela soit jamais surjoué ou dérapant dans la parodie, au contraire, il manie la folie du Joker dans un jeu grandguignolesque suffisamment inquiétant pour qu’on y porte toute crédibilité et qu’on se dise « oui, le Joker existe, il est bien là devant nous ». On retiendra notamment ce plan assez serré, court mais très intense, où le Joker fait le dingue en sortant le buste de la fenêtre d’une bagnole de flics qu’il a vraisemblablement piquée, roulant presque sans contrôler ce qu’il fait alors que d’autres voitures de police le poursuivent dans une ambiance caniculaire et hallucinante. Jack Nicholson avait été très bon, mais je vous assure qu’à côté de la prestation de Heath Ledger, c’est vraiment de la gnogotte ou du Walt Disney ! Je pense qu’il sera bien difficile de retrouver un acteur aussi investi et juste que Ledger pour reprendre le flambeau du rôle dans les prochains films… Bon, eh bien… merci, Heath, t’as été bien bien fou, sur ce coup-là…

SUPERMAN & BATMAN 9 (Panini Comics en kiosque).

Ce numéro contient un épisode de tout premier ordre signé par l’immense Grant Morrison, paru en avril 2007 dans Batman #663 et intitulé The Clown at Midnight. Cet épisode se présente sous la forme d’un texte illustré et non d’une bande dessinée; bien sûr, ce choix n’est pas anodin de la part de l’Écossais. On sait combien l’asile d’Arkham est important pour ce scénariste, puisque c’est dans ce lieu abominable qu’il décida de faire évoluer la trame de l’album qu’il écrivit pour Dave McKean et qui le projeta sur le devant de la scène des comics : j’ai bien sûr nommé le fabuleux Arkham Asylum (1989, déjà !). Lieu des fous dangereux où tout peut basculer à chaque instant, l’asile d’Arkham est un lieu où Morrison peut laisser libre cours à toutes ses expériences, toutes ses envies de percer à jour les petits secrets inavouables de chacun des personnages. Dans Le Clown de Minuit, Batman remonte la piste du Joker après que des crimes crapuleux portant son empreinte aient eu lieu dans les rangs des clowns, mais le Joker n’est plus qu’un infirme à l’allure de momie, cloué sur un fauteuil roulant dans une cellule de l’asile d’Arkham. Qui est réellement derrière ces crimes ? La jolie mais redoutable Harley Quinn, si amoureuse du Joker ? Évidemment je ne vous dévoilerai rien de l’intrigue… Le fait que Morrison ait choisi de présenter cette histoire sous forme de texte à illustrer plutôt qu’un scénario à transformer en planche dessinée dénote une intention de faire du texte autre chose qu’un simple réceptacle narratif, on commence à connaître l’oiseau. Morrison veut investir les mots comme la respiration de ses personnages, jusqu’à faire du texte même un personnage, peut-être le personnage principal de l’histoire, finalement. L’ouverture sur la scène d’enterrement chez les clowns est à ce point de vue tout à fait exemplaire et géniale : Morrison triture le rythme de son texte dans une obsession d’adjectifs, de répétitions, d’accumulations de détails et de phrases qui n’en finissent plus de rebondir jusqu’à creuser le bout du bout de l’idée symbolisée, l’exprimant sous toutes ses facettes, en fragments se complétant, jusqu’à accéder au noyau même des choses, dans une onde tournoyante et syncopée, jusqu’à la nausée, la suée, puis reprendre sa respiration. Un texte magnifique, donc, sombre et hypnotique, bénéficiant d’une très belle traduction de Françoise Effosse-Roche qui a réussi avec sensibilité et acuité à rendre toute la folie et l’obsession de Morrison, aussi bien dans le rythme que dans le choix du vocabulaire si « baroque » et pointilleux, respectant au mieux le texte de ce sublime auteur. Les images de John Van Fleet qui ornent avec force ce texte de fou constituent un écrin parfait pour cette histoire vénéneuse. Le talent de cet artiste à créer des images entre photo, création 3D, dessin et peinture, est assez époustouflant, et il nous offre ici de purs moments de terreur et d’angoisses visuelles. Impressionnant, et assez hypnotique aussi… Bref, un épisode dont vous ne ressortirez pas indemnes, mes p’tits batlecteurs !

BATMAN & DRACULA : PLUIE DE SANG (Panini Comics, Dark Side).

Bon, lorsqu’on voit les noms de Doug Moench ou de Kelley Jones sur la couverture d’un comic, on se dit qu’on a toutes les chances de trouver là un très bon moment de lecture, non ? Eh bien c’est une nouvelle fois le cas ! Les deux hommes ont réussi à créer une bande dessinée hybride entre deux genres, deux mondes, deux personnages qui semblent aussi éloignés que proches, dans un esprit de grande qualité. Et ce qui aurait pu n’être qu’un divertissement ou une curiosité se révèle être une vraie réussite en terme de récit d’horreur « classique », totalement respectueux des codes tout en ayant sa propre spécificité. Pour ce faire, Moench et Jones ont bénéficié de l’espace de création de la collection « Elsewolds » de DC Comics, collection où l’on peut transposer les héros connus dans tous les contextes possibles sans influer sur la logique des séries régulières. Ici c’est un Gotham forcément gothique que nous découvrons, avec néanmoins quelques apparitions technologiques nous rappelant certains films de la Hammer. Une sorte de monde parallèle où Batman se fond à merveille, et où la menace va venir du plus grand des vampires : le comte Dracula lui-même (mangez de l’ail avant de lire l’album) ! C’est vrai que l’image de la chauve-souris fait irrémédiablement penser à ces deux personnages, mais les faire se rencontrer était une autre paire de manche, difficile pari à manier. Chez Marvel, dans les années 70, on avait déjà vu Dracula débarquer dans quelques épisodes « team-up » et surtout dans la très belle série de Marv Wolfman, Gene Colan et Tom Palmer (mon dieu que c’était beau !) où Dracula rencontra notamment le Docteur Strange (c’était exactement en 1976). Ici, la rencontre entre l’homme habillé en chauve-souris et celui qui peut se transformer en chauve-souris semble plus évidente, mais il a fallu tout le talent de Doug Moench pour que l’ensemble ne tende pas plus vers l’un ou l’autre visage des deux univers mis en relation. On ne sent aucun heurt à la lecture du récit, au contraire, Moench a réussi à garder intactes la nature et la mythologie de Dracula tout comme celle de Batman, et les fait se rencontrer de manière assez subtile, évitant pas mal d’écueils en créant une vraie atmosphère, un climat inhérent à cette alchimie mise en place. On sent que Moench a pris beaucoup de plaisir à explorer l’univers fantasmatique des vampires, il y a une vraie essence gothique dans son scénario, et le trait incroyablement âpre et souple de Kelley Jones (toujours aussi doué pour les ombres et les lumières, la composition et la force du trait dans d’admirables finesses) magnifient le texte par des images d’une grande puissance d’évocation, souvent remarquables de justesse et de noirceur.
Un petit mot de l’histoire, tout de même… Dracula a décidé de venir investir la bonne vieille bourgade de Gotham, et pour ça il entend utiliser les miséreux de la ville afin de les transformer en armée de vampires chargés de semer le chaos. Argh ! Mon dieu mais c’est horrible !!! Y a-t-il un Batman dans la salle ? Bruce Wayne va s’associer avec un groupe de vampires rebelles afin de tenter d’endiguer les projets fous de Dracula, mais la tâche est rude et promet bien des surprises et des frayeurs, je vous l’assure !

BATMAN ET LE MOINE FOU (Panini Comics, DC Heroes).

L’année dernière nous avions eu l’extrême plaisir de découvrir la première mini-série de Matt Wagner consacrée à sa réinterprétation de Batman en hommage au Golden Age. L’album, intitulé Batman et les Monstres, avait été une excellente surprise, l’auteur de Grendel (mais aussi entre autres scénariste de Sandman Mystery Theatre) ayant su exprimer toute l’ambiance si spécifique à certains comics des années 40 s’inspirant encore grandement de toute l’imagerie déployée dans les pulps, notamment ceux contenant des récits angoissants et fantastiques. D’ailleurs, les magnifiques couvertures de Wagner reproduites en fin d’ouvrage montraient à quel point cette imagerie est restée présente dans l’esprit de l’artiste lors de la création de ces bandes dessinées, l’homme connaissant son sujet (des couvertures vraiment superbes, pulpesques en diable, admirables !). L’ensemble de la mini-série était de toute façon une vraie réussite, que ce soit dans l’esprit du scénario ou les dessins parfaitement abrupts de Wagner. Eh bien ce deuxième volume est tout aussi bon, n’ayez aucun doute, c’est un vrai bonheur, et les couvertures en fin d’ouvrages sont toujours aussi incroyablement belles. Ayant pour titre Batman et le Moine Fou, cet album tient toutes ses promesses. C’est toujours aussi beau, le style de Wagner tend vers une angoisse sourde et lancinante qui exprime parfaitement certaines ambiances de l’époque, le tout porté par un travail chromatique assez pertinent de Dave Stewart (qui officiait déjà sur Batman et les Monstres). Il y a quelque chose de fascinant dans cette manière qu’a Wagner de se réapproprier le mythe tout en le respectant avec grande finesse. Avec Sandman Mystery Theatre, Matt Wagner nous avait déjà démontré avec brio combien il était capable d’explorer et de faire revivre tout l’esprit d’une époque troublée où fantasmes et réalité se confrontaient à la guerre et au crime. L’hommage fait ici au Batman des débuts est vraiment réussi car évitant les évidences et les rappels trop appuyés : on sent Wagner heureux et libre de créer tout ce qu’il veut, ayant trouvé en lui une respiration en phase avec l’esprit et la forme traitée, et c’est vrai qu’à certains moments de la lecture on se retrouve plonger dans autre chose, une autre esthétique, une autre façon de raconter… un autre temps, peut-être. C’est très agréable. Dans Batman et le Moine Fou, le Chevalier Noir n’affronte plus les horribles monstres issus des horribles expériences de l’horrible Dr Hugo Strange, non, mais ce qu’il doit affronter est finalement peut-être encore plus horrible (aaaahhh !!!) ! Le Moine Fou, terrible méchant en costume à cagoule rouge, est à la tête d’une confrérie vouée au pouvoir régénérateur du sang, et donc assez porté sur le vampirisme. Le problème (outre le fait que s’appeler le « Moine Fou » et que sucer le sang des gens en robe de chambre rouge à cagoule est peut-être en soi un problème et qu’il faudrait consulter) c’est qu’à Gotham le nombre de victimes retrouvées mortes et vidées de leur sang commence à augmenter sérieusement. Ce bon vieux flic de James Gordon est là pour aider Batman à retrouver la trace du Moine Fou afin que tout se finisse bien, et rassurez-vous, tout finira bien, mes petits lapins… Ouf !

BATMAN/LOBO : MENACE FATALE (Panini Comics, DC Icons).

Après avoir refermé cet album à la première lecture, j’ai eu l’horrible surprise de me rendre compte que j’étais déçu. Et s’il y a bien quelqu’un qui aime Sam Keith ici, c’est moi, pourtant ! Mince alors ! Bon, c’est beau, mais euh… loin d’être aussi délirant que le Batman/Lobo qu’avaient réalisé Alan Grant et Simon Bisley en 2000, par exemple. Comme si Keith n’était pas arrivé à décoller. L’ayant lu il y a déjà quelque temps, et cette déception me turlupinant l’esprit, je n’ai pas pu m’empêcher de le relire pour en avoir le cœur net afin de ne point vous dire n’importe quoi aujourd’hui. Eh bien j’ai bien fait, car je reviens vers vous avec un meilleur sentiment. Attention, hein, je n’ai pas dit que c’était génial pour autant, mais bon, en relisant bien, même si l’on aurait aimé plus de substance dans le récit ou alors plus de pages pour étayer celui-ci, même si l’on aurait aimé que Sam Keith délire encore plus, il n’en reste pas moins que visuellement c’est quand même assez bluffant, que Keith reste Keith malgré tout, et l’on ne peut s’empêcher de rester admiratif devant certains dessins monstrueusement beaux, de s’extasier devant le remarquable travail de couleurs signé Alex Sinclair (vraiment magnifique), et d’avoir de toute façon le sentiment d’avoir lu quelque chose de bien spécial. Disons que c’est chouette mais que pour Keith c’est un peu fastoche, quoi… Quand on repense au travail de dingue qu’il avait fait pour Batman : Secrets, on ne peut qu’avoir quelques regrets, non ? Ne soyons pas injustes non plus : ses délires et son humour sont bien présents, mais je ne sais pas… c’est comme s’il s’était régulé, sur cette histoire. Une histoire toute simple, à la Alien : Batman est envoyé dans un vaisseau spatial à plus de sept années-lumière de la Terre afin d’éradiquer une épidémie qui semble ne toucher que les femmes, transformant ces dernières en furies assassines. Mais une fois télétransporté sur le vaisseau, Batman s’aperçoit que Lobo est aussi à bord : aïe aïe aïe ! Quand cet engin de malheur intergalactique est de sortie, c’est rarement pour une compétition de Scrabble ! Comment ces deux personnages durs à cuire vont-ils cohabiter, et surtout comment vont-ils faire face au virus extra-terrestre qui vampirise nos chouettes filles ? Il est souvent question dans l’album des rapports hommes/femmes, sur un ton assez grinçant mais finalement plus enclin à se rapprocher qu’à s’entretuer. On peut même dire que c’est le sujet de l’œuvre, métaphore bringuebalée et déclinée par Sam Keith comme lui seul sait le faire, à travers des personnages ou des réparties outrancières et tragi-comiques. Bon, allez, c’est vrai, en y regardant de plus près, il est quand même chouette, cet album…

Cecil McKinley

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