COMIC BOOK HEBDO n°36 (01/08/2008).

Cette semaine, pleins feux sur l’œuvre majeure du grand Bryan Talbot à travers son personnage mythique Luther Arkwright, édité par les excellentes éditions Kymera.

Dans le paysage éditorial français dédié aux comic books, les éditions Kymera tiennent un rôle nécessaire qu’il est bon de rappeler aujourd’hui dans un contexte où le nombre de publications ne cesse d’augmenter. Certes, il y a Panini, certes il y a Semic, Delcourt, ou Wetta, mais au milieu de ces éditeurs proposant maintenant les productions de tous les labels les plus emblématiques, Kymera ne fait pas qu’éditer des ouvrages de plus, non, cette maison d’édition dirigée par le passionné Eric Bufkens édite des ouvrages importants que nul fan de comics ne peut laisser passer !!! Ainsi, grâce à Kymera, les lecteurs français peuvent lire le fameux Strangers in Paradise de Terry Moore (11 beaux volumes déjà parus !) ou bien le magnifique Starchild de James A. Owen, pour ne citer que ceux-là. C’est bien le cas avec les albums consacrés au personnage de Luther Arkwright, dont le tome 2 d’Au Cœur de l’Empire est sorti récemment…Si vous ne connaissez pas la série Luther Arkwright alors il faut à tout prix rattraper cette lacune gravissime dont je ne vous tiendrai néanmoins pas rigueur car au fond je suis un être plein de bonté et vous êtes des internautes tout ce qu’il y a de plus charmants.

1°) LES AVENTURES DE LUTHER ARKWRIGHT (éditions Kymera, collection Classic, 2006).
Lorsqu’il s’agit de se pencher sur les grands auteurs qui ont constitué la « vague britannique » ayant bouleversé les comics depuis les années 80 par des œuvres aussi gonflées qu’intelligentes, on pense tout de suite à Alan Moore, Neil Gaiman, Grant Morrison ou Warren Ellis, par exemple. Lorsque l’on recherche quelles ont été les œuvres qui ont insufflé une réelle réflexion sur la création et sur la nature de notre monde, de notre humanité malade, tout en apportant un sang et un ton neufs au sein des comics américano-américains, on pense évidemment tout de suite à Watchmen, V pour Vendetta, Sandman, et plus récemment The Filth, Transmetropolitan ou encore Desolation Jones et Promethea. Mais on ne parle jamais – ou du moins pas assez – des œuvres de Bryan Talbot. Et c’est un grand tort, savez-vous… Car talbot est bien plus qu’un des dessinateurs de Sandman (il a dessiné des épisodes assez incroyables dans les volumes A Game of You, Fables & Reflections et Worlds’ End). Bryan Talbot est bien plus qu’un dessinateur, qu’un auteur. C’est un esprit libre et frondeur, audacieux, lucide, en un mot : nécessaire ! De son travail se dégage un esprit qui est un véritable souffle de vie appelant au réveil des consciences. Car quoi donc, vous vivez sur Terre, non, ne voyez-vous point ce qui se passe ? Bien au-delà des comics, Talbot est un penseur et un jouisseur, et s’il avait vécu au Siècle des Lumières il aurait tout pété, laissant les libertins et libertaires sur place devant tant de décadence salvatrice !!! Outre Sandman, son parcours fait évidemment résonner les noms de 2000 AD, de Hellblazer ou encore de Fables. Et puis bien sûr il y a Luther Arkwright.

J’enfoncerai le clou en disant que Luther Arkwright (j’utiliserai ce titre générique pour parler de l’ensemble des albums consacrés à l’univers du personnage) n’est pas une série qu’on peut catégoriser tout en ayant le réflexe de l’inconscient collectif nous poussant à affirmer sans sourciller que de toute façon elle ne peut être qu’inférieure à un chef-d’œuvre tel que Watchmen : Luther Arkwright soutient aisément la comparaison avec les autres œuvres que j’ai citées plus haut. Et si vous n’accordez que peu de valeur à mes mots d’humble chroniqueur, écoutez donc ce que dit Alan Moore des Aventures de Luther Arkwright : « Une œuvre ambitieuse par son étendue et sa complexité qui demeure unique dans le paysage de la bande dessinée… impressionnant. », écoutez ce que dit Neil Gaiman des Aventures de Luther Arkwright : « Ambitieux, dense, excitant, stimulant, Arkwright est une vision savamment tissée de l’autre face de notre présent illustrée par un artiste de premier plan. », ou bien écoutez encore ce qu’en disent Will Eisner (« Arkwright est une exploration de l’imaginaire et repousse réellement les limites de la bande dessinée. ») et Jack Kirby (« Luther Arkwright devrait susciter un intérêt universel. Il m’a procuré une grande joie. »). Ah ! C’est pas de la gnognote, ça, hein ! Totalement rassurés, vous voici maintenant prêts à accepter quelques-unes de mes phrases comme : Luther Arkwright est l’un des comics les plus puissants qui aient été créés ces deux dernières décennies, même si en France presque personne ne semblait vraiment connaître cette œuvre avant que les éditions Kymera nous permettent la découverte de ce pur météore qui laisse des traces indélébiles en chacun de ses lecteurs. Une œuvre folle, intense, iconoclaste, intelligente, provocatrice, engagée, métaphysique, sexuelle, philosophique, éthique (et toc !), inventive et courageuse, libre et puissante (j’ai encore plein d’adjectifs, mais bon, faut savoir s’arrêter, dans la vie). Oui, lire Les Aventures de Luther Arkwright, c’est bien plus qu’une simple lecture, c’est une expérience. Une expérience littéraire, graphique, artistique, spirituelle… une expérience totale. À travers un sujet de pure science-fiction, Talbot se permet toutes les digressions, toutes les audaces de narration, et met en branle tous les moyens possibles pour exprimer son propos sur les différents plans qu’il entend explorer. Une narration tour à tour linéaire, parallèle, subconsciente, poétique, explicite ou hermétique. Peu d’œuvres ont su explorer autant de plans de perceptions que Les Aventures de Luther Arkwright, surtout avec une telle acuité, une telle lucidité, avec un tel talent polymorphe mais homogène. Et comme pour tous les grands auteurs qui se sont frottés à la SF, le genre n’est pas ici la finalité de la chose mais juste le moyen de transport, le moyen d’exprimer des idées et des thèmes allant bien au-delà de la seule super-technologie. Dans Luther Arkwright, Talbot traite de politique, de conscience humaine, de pouvoir, de spiritualité, de sauvagerie, et dresse un constat édifiant de ce qu’est notre humanité lorsqu’elle cède à ses plus bas instincts dans un contexte de puissance matérielle puissante ou d’abandon total. Une œuvre importante, donc, qui sera jugée par beaucoup comme étant complètement décadente, comme tous les ouvrages se battant pour la dignité humaine et le droit souverain à l’avenir dont parlait Nietzsche.

L’histoire des Aventures de Luther Arkwright ? Holala, un vrai délire, mes petits lapins… La réalité est ici composée d’une multitude de Terres parallèles. Luther Arkwright est un être aux dons extraordinaires qui travaille pour l’organisation Wotan, basée sur la Terre 00.00.00 et mise en place pour gérer la sécurité du multivers. Le danger est incarné par les disrupteurs (d’horribles méchants galactiques) qui menacent de détruire le multivers et l’équilibre des choses. Le compte à rebours avant la catastrophe est d’ailleurs très éprouvant, puisque sur les différentes Terres les catastrophes s’accumulent et se multiplient jusqu’à plonger toutes les réalités dans le chaos, la désespérance, la violence. Meurtres, catastrophes naturelles, accidents scientifiques, aberrations biologiques, guerres, le multivers est devenu un véritable pandemonium… Dans la réalité où Arkwright doit agir, l’Angleterre subit le joug d’une dictature puritaine qui génocide au nom de la morale (le message est-il assez clair ?). C’est même un Cromwell qui mène le jeu du pouvoir et de la folie. Inutile d’en dire plus au niveau de l’histoire, mais celle-ci porte en elle une réflexion implacable sur les rouages du pouvoir et de la saloperie des hommes. Luther Arkwright est un cri métaphysique désespéré, une charge violente contre toute forme d’autorité fascisante, une beauté n’hésitant pas à mettre le nez dans le caca pour mieux le comprendre et le combattre, avec panache et acidité. Une œuvre de la réflexion et de la révolte, un brûlot qui ne ressemble à rien d’autre qu’à lui-même, dans une effervescence remarquablement entretenue, un récit remarquablement pensé, s’articulant dans le pragmatisme ou l’onirique, et utilisant au passage l’écriture automatique (l’envolée érotique sans ponctuation est un moment fabuleux du livre), le texte journalistique rationalisant et engagé (le personnage du journaliste Hiram Kowolski est assez équivoque), les dialogues exhortant la réalité de notre quotidien décliné, sans jamais perdre de son humour mordant ou de sa méchanceté désespérée mais redoutablement aiguisée. Les dialogues sont en effet souvent assez forts pour nous renvoyer à nos propres échecs successifs, individuels ou globaux, nous poussant à nous poser de réelles questions sur ce que nous sommes en train de faire et de vivre. De ce point de vue, Luther Arkwright est une œuvre majeure, dans la continuité des grandes créations d’anticipation politique.

Pour couronner le tout, Bryan Talbot a excellé dans l’art du dessin pour donner naissance graphiquement à cette œuvre ambitieuse. Pour Les Aventures de Luther Arkwright, c’est sur plus de 200 pages que l’on peut admirer l’étendue du talent de ce grand dessinateur anglais qui a reçu plusieurs Eagle Awards pour cette bande dessinée en 1988. Talbot allie dans une belle cohérence le traité des hachures, de la trame, du noir et blanc pur, du grisé et du grattage, du réalisme et du fantastique : un vrai bonheur pour les yeux, hypnotique, incarné, étonnant et passionnant. Oui, un dessin passionnant, et une œuvre incandescente qui s’est installée une dizaine d’années dans la vie de Bryan Talbot (de 1978 à 1989, si je ne m’abuse), véritable mythologie personnelle et artistique se déployant aussi dans la série qui nous intéresse particulièrement aujourd’hui : Au Cœur de l’Empire.

2°) AU CŒUR DE L’EMPIRE (éditions Kymera, collection Classic, 2007 et 2008).
Au Cœur de l’Empire se compose de neuf parties, regroupées en trois volumes par Kymera. Comme je vous le disais en introduction, Kymera a sorti le deuxième volume tout récemment, et nous attendons déjà avec impatience le dernier et troisième tome afin de savoir comment tout ça va finir !!! Même s’il s’appuie directement sur les faits relatés dans Les Aventures de Luther Arkwright, Au Cœur de l’Empire prend un chemin très différent, sur bien des points. Nous ne sommes plus vraiment dans un contexte SF prédominant mais bien dans la chronique politique pure. Le dessin s’est extrêmement simplifié tout en s’incarnant avec force pour laisser respirer la mise en couleurs d’Angus McKie. Luther n’est plus le personnage principal de l’histoire. En réalisant cette nouvelle optique au sein du concept de Luther Arkwright, Talbot démontre une nouvelle fois combien son esprit en ébullition et son talent le mènent là où il l’entend, dans une grande cohérence générale et une belle évolution de son univers.

Le premier volume (qui s’ouvre sur une introduction hilarante et perverse présentant l’œuvre et son auteur) nous faisait entrer de plain-pied dans ce qu’est devenu l’univers de Luther Arkwright une vingtaine d’années après la mort présumée de ce dernier. La dictature puritaine s’est effacée, mais elle a laissé place à une monarchie menée de main de fer par la Reine Anne, et même si les choses semblent devenues idylliques il n’en est rien, loin de là. Lorsque l’on voit qui se cache derrière le caractère de la Reine Anne, on se dit que la situation est préoccupante, voire carrément flippante ! Sans parler des tractations politiques entre politique et religieux… Des deux jumeaux enfantés par la Reine (les enfants de Luther Arkwright), seule la princesse Victoria a survécu, le prince Henry étant mort prématurément lors d’un carnage où la moitié de son crâne fut arraché. Victoria est bien le personnage principal d’Au Cœur de l’Empire ; c’est par elle que nous évoluons dans la compréhension de ce qui constitue le pouvoir en place, des conséquences sur le monde qu’entraînent les décisions psychiatriques de ce dernier.

Le deuxième volume continue de nous entraîner dans les méandres du pouvoir, du vice, du plaisir, de l’hypocrisie, de la haine et de la folie. Sans oublier une menace cosmique qui fait se rapprocher inéluctablement une fin violente et globale de l’univers. Wotan est toujours sur le pied de guerre, mais rien ne semble pouvoir empêcher le danger de devenir réalité. Wotan ne peut plus compter sur Luther Arkwright qui est mort, même si sa fille Victoria commence de plus en plus à en douter. En menant son enquête pour découvrir ce qu’on lui cache, elle va se retrouver ébranlée par une suite de révélations et de découvertes (y compris physiques), comprenant alors combien la vérité n’est pas la réalité. Bizarrement, après vous avoir écrit tant de mots sur l’univers de Luther Arkwright et maintenant que j’en suis à chroniquer le dernier album en date issu de cette série, je me retrouve un peu interdit, comme empêché de vous en dévoiler plus, pour garder le plaisir de la découverte intact ; l’œuvre est si passionnante à lire qu’elle n’a besoin que de votre curiosité envers elle pour s’ouvrir et s’épanouir comme il se doit, pas besoin de tous mes blablas… Au fond, que pourrais-je vous dire d’autre que cet album est génial, que cette série est géniale, que l’univers entier de Luther Arkwright est génial ? Ça secoue, ça remue, ça perce et ça méprise, ça réjouit et ça botte le cul. Ça creuse et ça analyse, ça crache et ça montre, quitte à en faire trop, mais est-ce vraiment en faire trop lorsque l’on ouvre les yeux sur la réalité de notre monde ? Une lecture saine, assurément ! Le présent volume continue avec puissance et sans faillir à faire évoluer la situation et les personnages qu’on suit depuis le début de l’épopée : Au Cœur de l’Empire est bien un deuxième jalon d’une véritable odyssée qu’il faut absolument que vous découvriez, chers internautes.

Cecil McKinley

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