« 100 Bullets » T3 et T4 par Eduardo Risso et Brian Azzarello

Suite de la refonte « Vertigo/Urban Comics » avec les T3, 4 et 16 de cette série géniale (je ne chronique que les tomes cartonnés reprenant la série depuis le début et non les albums souples en continuité de Panini, je le rappelle pour info aux intéressés). Je me prête au jeu de relire ces séries que je connais pourtant bien et que j’ai déjà chroniquées ici même afin de tester s’il le fallait leur endurance à la relecture, et force est de constater que tout ceci est toujours aussi passionnant à parcourir…

Avec les tomes 3 et 4, la série prend d’un seul coup toute son ampleur. On a précédemment fait connaissance avec l’agent Graves, et nous sommes maintenant familiarisés avec le principe de la série (des individus voient cet agent Graves leur offrir une mallette contenant un flingue et 100 balles inidentifiables, ainsi que les preuves désignant le responsable de leur chute : ils auront ensuite le choix de faire justice ou non sans être appréhendés), mais comme vous le savez, le « plan » d’Azzarello est bien plus vaste et ambitieux que cette idée déjà bien originale et très réjouissante en termes de polar. L’agent Graves n’est en effet qu’un rouage d’une immense organisation (le Trust) qui semble faire la pluie et le beau temps, au-dessus des lois et des gouvernances politiques. Au sein du Trust se trouve les Minutemen, une police interne supposée défendre les intérêts des treize familles qui constituent cette organisation secrète. C’est peu de dire que le récit d’Azzarello est tentaculaire, sorte d’immense toile d’araignée dans laquelle nous nous retrouvons de plus en plus empêtrés au fil de l’histoire. On saluera l’intention d’Urban Comics de proposer en ouverture de chaque album une page où l’arborescence du Trust est petit à petit dévoilée selon l’évolution du récit, bien pratique pour ceux qui se perdraient un peu dans toutes ces ramifications à plusieurs sens.

 

Au-delà de la fresque policière, « 100 Bullets » serait-elle aussi une métaphore de la théorie du complot et – dans un sens plus large – une expression de la manipulation qui essaime dans les cercles d’influence dirigeant le monde ? Probablement. Mais ce serait oublier aussi la chronique urbaine de la destinée d’anonymes, de personnages n’ayant rien de héros. Azzarello a finalement bâti un univers ample et complexe où une multitude d’événements et de personnages s’entrecroisent, du plus déshérité au plus important. Alors qu’un groupe de protagonistes est clairement mis en avant dans l’intrigue, il y a ce je ne sais quoi dans « 100 Bullets » qui embrasse une globalité humaine nous donnant l’impression que chaque personnage, même croisé furtivement au détour d’une case, existe, avec sa propre histoire, son caractère spécifique, génialement exprimés par Eduardo Risso qui – parfois en un ou deux traits et un à-plat – réussit à ce qu’ils soient parfaitement incarnés. L’un des multiples points où l’osmose entre Azzarello et Risso engendre cette petite merveille de justesse, rarement atteinte ailleurs. Exemple parfait de cette vision où plusieurs niveaux de vie coexistent au sein du récit, l’épisode « Le Caméléon » (dans le T3) met en parallèle deux actions sans liens entre elles dans un même lieu : alors que Benito et Shepherd ont une discussion privée sur un banc, une guerre de dealers est en train de dégénérer à quelques pas d’eux, et Azzarello inclut ces deux mondes dans une même narration où le lecteur semble être présent dans le parc, voyant tout ce qui s’y passe. J’ai beau connaître cette série, en la relisant aujourd’hui j’ai à nouveau été tout de suite happé par l’histoire, aussi enthousiaste et impressionné qu’à la première lecture. Et pour revenir à la théorie du complot et des cercles d’influence, je ne peux m’empêcher de citer cet extrait de la préface que Bill Savage écrivit pour le T4 de la série, du temps de George Bush : « Pour ceux qui voient le concept de départ d’Azzarello comme dur à avaler, laissez-moi juste dire ceci : nous vivons dans un pays où le Président est le fils d’un Président et le petit-fils d’un sénateur, un Président qui a battu un ancien Vice-Président, lui-même fils et petit-fils de sénateurs, à l’issue d’une élection partiellement tranchée par une Cour Suprême nommée par le père du vainqueur. Ce monde où le pouvoir politique s’auto-perpétue n’est pas si loin, vraiment, de la vision d’Azzarello des treize familles du Trust qui dirigent l’Amérique derrière un écran de secret absolu et de violence meurtrière. »

 

Encore une fois, tous les personnages que nous rencontrons au fil des épisodes sont marqués de vérité, Azzarello réussissant à nous les rendre tous attachants, quels que soient leurs défauts ou leurs qualités, et dressant par là même un portrait d’eux terriblement humain. Un fils qui renoue le contact de manière violente avec son père, n’ayant que très peu de temps pour le connaître avant une fin violente et tragique. Une petite racaille défendant son territoire de deal de manière radicale. Deux losers héroïnomanes qui ne cessent de dégringoler, l’un hanté par des conflits intérieurs trop lourds à porter. Un homme prêt à tout pour avoir l’argent nécessaire à l’hospitalisation de sa femme. Un pompiste blasé et cynique qui va se retrouver mêlé à un jeu bien plus dangereux qu’il ne le croyait. Et puis bien sûr les personnages du Trust (ou ceux gravitant autour de celui-ci), comme Branch ou Dizzy, et Megan… Outre l’extrême qualité d’écriture d’Azzarello, on ne redira jamais assez comme le travail d’Eduardo Risso sur cette série est exceptionnel. C’est d’une beauté folle. À la fois cru et délicat, puissant et subtil, sachant aller au plus simple de la représentation ou faisant preuve d’un sens aigu du decorum, Risso n’est jamais systématique, variant la complexité visuelle de ses cases selon la nature du récit, des situations. Capable des plus belles ornementations tout autant que d’une certaine radicalité revenant à la simplicité extrême de la forme, il s’implique dans chacun de ses dessins avec une virtuosité graphique et esthétique remarquable. Et comme le fait très justement remarquer Bill Savage, n’oublions pas les couleurs sublimes de Patricia Mulvihill qui nous offre des ambiances chromatiques elles aussi remarquables, ne tuant jamais le noir et blanc de Risso tout en les complétant avec une belle acuité. L’ensemble constitue bien une réussite totale, et « 100 Bullets » jouit d’une notoriété plus que justifiée. Passionnante, intelligente, belle, inventive, c’est une création de tout premier ordre.

Cecil McKINLEY

« 100 Bullets » T3 (« Dos rond pour le daron ») par Eduardo Risso et Brian Azzarello

Éditions Urban Comics (17,50€) – ISBN : 978-2-3657-7058-3

« 100 Bullets » T4 (« Le Blues du prince rouge ») par Eduardo Risso et Brian Azzarello

Éditions Urban Comics (17,50€) – ISBN : 978-2-3657-7059-0

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