« Top 10 » T2 (« La Rue nous appartient ») par Gene Ha, Zander Cannon et Alan Moore

Suite et fin du génial « Top 10 » d’Alan Moore avec ce second volume paru récemment chez Urban Comics. Que ceux qui prendraient le train en marche en profitent pour se procurer d’urgence le premier tome également, car même si « Top 10 » n’est pas l’œuvre la plus citée ou connue d’Alan Moore, c’est néanmoins l’une de ses meilleures créations. Drôle, intelligente, poignante : elle cristallise tout ce qui fait d’Alan le Moore que nous admirons.

Quelle joie que de pouvoir lire ou relire « Top 10 » dans son intégralité… Comme je l’ai déjà dit, Dieu sait que je suis le plus grand fan de « Promethea » de France et de Navarre, que j’adore « Tom Strong », « Watchmen » ou « V pour Vendetta », mais « Top 10 » a toujours eu une place bien particulière dans mon esprit, car c’est une œuvre aussi folle que sensible, maline et déjantée, touchante et belle, bref, un condensé d’émotions qui ne peut que combler les amateurs de SF adulte hors normes. Petit rappel succinct pour les novices : le Top 10 est le commissariat de Neopolis, cité construite après la seconde guerre mondiale pour accueillir les surhumains. Dans cette ville où tout le monde – animaux compris – a des super-pouvoirs, il fallait bien qu’une police maintienne l’ordre au sein de ce potentiel nid à problèmes. C’est le quotidien des équipiers de ce commissariat que Moore nous propose de suivre dans cette œuvre. Comme d’habitude, Moore a le chic pour camper des caractères forts et touchants qui engendrent une grande empathie de la part des lecteurs. Et il laisse libre cours à sa folie naturelle pour nous verser des histoires complètement dingues capables de faire jouir n’importe quel réfractaire (dans le cas contraire, il n’y a plus qu’à se crever les yeux). Ultra-cerise sur le super-gâteau, c’est l’excellentissime Gene Ha qui dessine cette belle série, et le moins qu’on puisse dire, c’est que ce dessinateur nous donne ici le meilleur de lui-même, époustouflant par sa maîtrise graphique et son sens du détail : c’est fabuleux ! Bref, « Top 10 », c’est du grand art : un scénario de fou et des dessins de fou… pour une lecture qui rend fou… de joie.

 

Nous avions laissé nos héros alors qu’ils enquêtaient sur plusieurs affaires bizarroïdes (et donc normales pour eux) : l’arrestation de M’rrgla Qualtz (une extraterrestre polymorphe télépathe ancienne star du porno), une filière de drogues attenante à un docteur du IIIe Reich, et la découverte du meurtre d’un dieu au Godz (bar où se retrouvent les divinités) tandis qu’une invasion d’ultra-souris éclot dans un appartement. Bref, tout va bien. Dans ce second volume, nous assistons aux suites de ces enquêtes qui amèneront chacune leur lot de surprises et de faits édifiants. Difficile de vous parler de ce comic sans en dévoiler le sel tant le scénario de Moore recèle de surprises et de rebondissements qu’il serait criminel de dévoiler ou même d’effleurer. Mais on rit et on pleure, trimballés par Moore dans cet univers où la folie flirte constamment avec la plus grande sensibilité, un univers où tout est possible et où tout arrive sans que l’on ne perde de vue l’essence profonde des personnages. Avec l’intelligence qu’on lui connaît, Moore n’aborde pas l’univers qu’il a créé de manière frontale, mais par le biais de multiples facettes qui nous obligent à revenir à notre noyau ultime. Au-delà des enquêtes criminelles, on constate par exemple combien un « simple » accident peut retourner totalement un membre du Top 10, combien certains équipiers sont friables dans leur vie intime, sans faire l’impasse sur la connerie d’autres agents, comme Peter Cheney qui n’est décidément qu’un sale petit con minable. Et puis la venue d’un nouvel équipier – qui est une I.A. – va entraîner des réactions diverses et contrastées permettant à Moore de réitérer ses messages de tolérance et de créer l’un des robots les plus sympathiques de toute l’histoire de la science-fiction. Les émotions seront nombreuses, encore, avec des événements que je ne peux vous dévoiler mais qui vont plonger le Top 10 dans le désarroi, signe supplémentaire de l’humanité profonde de Moore malgré ses airs de ne pas y toucher tout en provocant à tout va.

 

Si je n’ai pas envie de vous en dire trop, je ne peux néanmoins pas passer sous silence l’une des belles manies de Moore que l’on retrouve avec force ici : l’hommage parodique. « Top 10 » en regorge. C’est même un festival ! Les lecteurs novices auront certes droit à une œuvre étonnante et détonnante, mais les aficionados se régaleront en plus à chaque coin de planche avec d’innombrables private jokes aussi débiles que géniales. Et les hommages de Moore ne se limitent pas au comic book, puisque vous rencontrerez même des Schtroumpfs fumant le cigare tout en dépouillant un Mandarin affalé dans la rue, ou Asterix, Obelix et Idefix dans le public d’une arène post-romaine ! Je ne peux m’empêcher de vous dresser un inventaire – même partiel – des références qui pullulent dans cette œuvre : une famille de Plastic Man de Jack Cole se déplace en vaisseau urbain, chez Pérégrine trône un tableau représentant les FF et Namor dans une parodie des « Demoiselles d’Avignon », le panneau central du point d’embarquement de voyages inter-dimensionnels parodie « Crisis on Infinite Earths » (une œuvre qui en prend pour son grade tout au long du récit), l’épisode des ultra-souris donne lieu à une parodie de Galactus et d’Éternité (où l’une des souris est habillée en Aquaman… mais avec aux chevilles les ailes de Namor !), on parle de civilisation « Krell » (qui est un agglomérat des mots « Kree » et « Skrull »), et on rencontrera – entre autres dingueries – un Iron Fist bouffi, le fantôme d’Oscar Wilde, le Martien de Chuck Jones, ou un quatuor de pop appelé « Blues Beetles » où l’on reconnaît Ringo Starr et le fameux super-héros Blue Beetle, etc., etc. De même, le goût de Moore pour les panneaux urbains débiles a ici une place de choix avec par exemple « Businessman : vous allez croire qu’un homme peut voler », la devanture du Plastic Stan Furnitures (excelsior !) ou l’annonce lumineuse de « Fools of Suspense » avec Iron Rod et Captain Rammer ». Enfin, n’oublions pas cette belle séquence au cimetière où l’avant-plan nous montre des rangées de tombes faisant référence à la fois à Elektra et au fameux épisode des X-Men « Days of Future Past ». Tout ça est réjouissant.

 

Enfin, comme je l’ai dit plus haut, l’art de Gene Ha est ici en état de grâce : c’est sublime. Un travail de fou. Gene Ha n’a pas lésiné sur les détails et n’a pas été avare de talent, loin s’en faut ! Les cases fourmillent de détails et de personnages incroyables, c’est terriblement bien senti, exprimé, dessiné, dans une jouissance du trait et une précision qui laissent pantois. Un incroyable travail, qu’a réalisé là Sir Ha. Bien sûr, il y a les personnages et le contexte installés, mais Ha fait sans cesse preuve d’inventivité, semblant pris d’une rage salvatrice de ne jamais laisser son trait ni son imagination se tarir, prêt à toutes les folies, tout le temps. Ses paysages urbains donnent le tournis, et la faune qui l’habite est génialement hétéroclite et inspirée. C’est un bonheur sans fin. C’est rare, d’assister à pareil spectacle… Avec « Top 10 », Moore et Ha prouvent avec une terrible évidence qu’ils sont de grands auteurs, de grands artistes. Un vrai re-coup de cœur. À lire de toute urgence si ce n’est déjà fait.

Cecil McKINLEY

« Top 10 » T2 (« La Rue nous appartient ») par Gene Ha, Zander Cannon et Alan Moore Éditions Urban Comics (15,00€) – ISBN : 978-2-3657-7037-8

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