« Nou3 » par Frank Quitely et Grant Morrison

Dans quelque temps – par la force des choses et pour éviter l’acharnement – je cesserai de rabâcher combien l’excellent travail éditorial d’Urban Comics supplante cruellement celui que Panini nous infligea des années durant sur DC/Vertigo, mais pour l’instant nous en sommes encore à ce moment de transition où la différence est telle qu’on n’en finit plus de se réjouir. Ainsi, cette réédition de « We3 » de Morrison et Quitely chez Urban constitue un terrible camouflet pour le vendeur d’autocollants, et je conseille très vivement à ceux qui avaient acheté cet album à l’époque de le revendre pour acquérir celui-ci de toute urgence : un monde les sépare.

Ce que vient de faire Urban Comics avec « We3 » équivaut à sa récente réhabilitation de « Pride of Baghdad » que Panini avait défiguré à un prix d’or. En 2007, ce dernier nous avait vendu un album au format européen, sans reprendre l’intégralité du récit, sans bonus ni appareil critique, pour 17 euros. Pour deux euros de moins – alors que l’inflation a bien progressé en cinq ans –, Urban Comics nous propose un album au bon format, proposant l’histoire complète (dix planches étaient restées inédites en France) ainsi que l’intégralité des bonus de l’édition Deluxe américaine : au-delà des discours et des polémiques, les faits parlent d’eux-mêmes, et rendent le constat toujours plus édifiant… Donc, si vous aimez Morrison et Quitely, si vous aimez cette œuvre, alors pas d’hésitation à avoir : achetez cette réédition qui vous comblera en tous points. Cette œuvre magnifique et atypique méritait bien qu’on lui accorde enfin un peu de respect passionné ; voilà qui est fait, et bien fait.

 

Morrison, avec Ellis et Gaiman, fait vraiment partie de mes auteurs de comics préférés. C’est toujours un peu difficile de clamer que telle œuvre de ces scénaristes devenus stars est géniale, car on court le risque du galvaudage, du systématisme et de la perte de discernement, d’un manque d’objectivité et de sens critique qui participe à la fabrication paresseuse de réputations moutonnières. Mais là, comment faire autrement que de redire combien Morrison est un auteur de très haute volée ? « We3 » – ou « Nou3 », comme l’a rebaptisé Urban – est une œuvre incroyable ; de celles, rares, qui arrivent encore à nous surprendre, engendrant en nous des ressentis de lecture inédits, étranges, troublants. L’histoire de ces trois animaux de compagnie (un chien, un chat et un lapin) transformés par l’armée en cyborgs tueurs afin de créer un nouveau genre de soldat est en soi un matériau que bon nombre de scénaristes auraient pu échafauder. Mais Morrison va plus loin. On est habitué, car l’homme semble ne jamais se contenter de la facilité, creusant toujours là où on ne l’attendait pas. Ainsi, il n’a pas versé ici dans l’anthropomorphisme, ni dans le récit souffreteux au vu des horreurs infligées aux animaux, et n’a pas non plus abordé ses héros à quatre pattes avec un recul dont beaucoup se seraient contentés, permettant d’étaler à peu de frais son savoir-faire.

 

Ici, Morrison a voulu entrer dans la tête des animaux, au point que la narration même tienne compte du ressenti animal. En effet, il s’est basé sur la constatation scientifique de la différence de perception temporelle – plus lente que la nôtre – des petits animaux pour mettre en œuvre une narration faisant appel à d’autres espaces, d’autres cognitions, structurant un découpage de l’action qui tient compte de ce paramètre. Au sein d’une case où l’action est narrée humainement viennent par exemple s’incruster de multiples petites cases exprimant toutes les facettes constitutives de cette action, toutes les perceptions vécues seulement par ces animaux et auxquelles nous n’avons pas accès à cause de notre nature humaine étroite. De même, certaines cases se succèdent en perspective, ou découpent l’action sur d’autres plans que ceux attendus. Sans parler de cette séquence de vidéosurveillance qui – en 108 cases muettes – remet en perspective notre propre discernement humain dans un jeu de compréhension labyrinthique où notre socle de compréhension doit se débarrasser de sa linéarité pour accéder à une approche analogique des faits, ou « cubiste » comme la qualifie lui-même Morrison. Dois-je réellement enfoncer le clou en disant que tout ceci est passionnant ?

 

Finalement, « Nou3 » a quelque chose de la mise en abîme, car si le récit nous fait part des atrocités que subissent les animaux dans les laboratoires humains, la narration en elle-même est un laboratoire nous forçant à revoir notre logique de pensée humaine pour l’ouvrir aux perceptions animales. Un juste retour des choses qui participe pleinement au propos de Morrison, car il est bien évident qu’avec « We3 » l’auteur nous parle aussi de l’effroyable condition animale sous le joug de l’homme, et du « progrès » humain qui s’avère désespérément pitoyable ; car avez-vous remarqué combien l’être humain n’est jamais aussi inventif que lorsqu’il crée des choses destinées à détruire ? Une contradiction et un paradoxe qui frôle la psychiatrie et qui en dit long sur notre soi-disant race supérieure d’abrutis sur deux pattes. Le genre de chose que Morrison ou Ellis fustige vivement depuis de nombreuses années, à raison. Nos scénaristes britanniques contemporains sont des punks humanistes, et s’ils ruent dans les brancards avec outrance et humour ravageur, c’est bien parce que ce qu’ils voient du monde les fait dégueuler.

 

Cette approche intelligente et touchante de Morrison déclenche en nous des sentiments forts et troublants, et j’avoue que « Nou3 » est l’un des comics qui m’a le plus dérangé dans mes habitudes de lecteur, suscitant questions et remises en question, mais surtout une émotion terrible. Ici, ce trio d’animaux de laboratoire qu’une scientifique finit par relâcher dans la nature n’ont pas de nom mais un numéro. Il y a 1, 2, et 3 ; après la déshumanisation, voici le temps de la désanimalisation. Leur corps est profondément imbriqué dans une armure tueuse, et les expériences menées sur eux leur ont donné un semblant de parole, archaïque et directe. Outre la situation qui ne peut engendrer qu’une profonde empathie de notre part pour ces animaux (maintenant livrés à eux-mêmes dans un corps qui ne leur appartient plus et pourchassés par l’armée qui veut les récupérer), les mots que Morrison met dans la gueule de ce chat, de ce chien et de ce lapin font partie des éléments du récit qui nous serrent le cœur par leur justesse tragique. C’est déchirant, jamais gnangnan, et même un peu éprouvant. On ne ressort pas indemne de la lecture de « Nou3 ». Morrison cherche à faire se réveiller notre cerveau fossile. Et il y réussit. Frank Quitely, lui, nous donne le meilleur de lui-même, ses dessins sont sublimes et ses agencements redoutablement efficaces. Grâce à son style puissant et velouté, il participe aussi grandement à l’émotion ressentie par le lecteur ; l’ensemble est émouvant au possible tout autant qu’impitoyablement réaliste.

 

Les bonus sont intéressants car notre duo écossais y dévoile les coulisses de cette création, et s’en expliquent ouvertement ; là aussi, c’est passionnant. Morrison et Quitely sont tous les deux nés à Glasgow, dans les années 60. Je déteste le nationalisme et le chauvinisme, mais j’avoue que cette œuvre atypique – qui doit beaucoup à une certaine culture écossaise – me redonne du baume au cœur et me rend fier de la contrée de mes aïeuls. Ces irréductibles Écossais (auxquels on peut ajouter Mark Millar) ont su imposer leur ton au point de devenir des auteurs et artistes incontournables du monde des comics, révérés outre-Atlantique. Vive l’Écosse, vive les comics, vive la culture !

Cecil McKINLEY

« Nou3 » par Frank Quitely et Grant Morrison Éditions Urban Comics (15,00€) – ISBN : 978-2-3657-7038-5

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