« V pour Vendetta » par David Lloyd et Alan Moore

Après une superbe réédition de « Watchmen » en début d’année, Urban Comics nous propose maintenant la réédition de l’autre grande œuvre fondatrice du Alan Moore des années 80 : le mythique « V pour Vendetta ». Évidemment, en trente ans on a déjà tout dit sur cette œuvre, tout écrit. Elle fut éditée puis rééditée chez Zenda, Delcourt, Panini… Pourtant, le présent album – que l’on peut aisément comparer à la réédition de « Watchmen » – fait vraiment la différence, et constitue à ce jour la meilleure et la plus complète édition française de ce chef-d’œuvre. Chapeau bas !

Ne jouons pas les vieux blasés et pensons aux jeunes générations qui ne connaîtraient pas encore cette œuvre. En voici donc une petite présentation. « V pour Vendetta » est une œuvre dystopique, dans la grande tradition anglophone de l’anticipation politique. Nous sommes en 1997, une troisième guerre mondiale a éclaté dix-sept ans plus tôt, rayant plusieurs continents de la carte et plongeant l’Angleterre dans un système totalitaire. Caché dans sa tour de pouvoir, le Commandeur – tel un Big Brother – surveille tout grâce au « destin », super ordinateur filmant et enregistrant tout ce qui se passe dans Londres. Le contrôle de la population et de sa liberté d’expression s’est bien sûr accompagné d’une disparition de la culture, mais aussi de l’apparition de camps de concentration gouvernementaux. C’est dans ce contexte sombre et désespéré qu’une voix va s’élever. Une voix anonyme, cachée sous un masque qui l’est moins, puisqu’il s’agit de celui de Guy Fawkes, célèbre membre de la Conspiration des Poudres qui fomenta un attentat contre le roi Jacques 1er et le parlement britannique en 1605, escomptant faire sauter la Chambre des Lords. Se faisant appelé « V », ce personnage énigmatique va dynamiter – dans tous les sens du terme – l’ordre fasciste établi afin de donner à la population un message d’espoir et de volonté de révolte contre l’oppression. Mais il ne compte pas réveiller le peuple en douceur, et applique des méthodes aussi radicales qu’étranges.

 

On retrouve bien sûr dans « V pour Vendetta » tout ce qui a fait le succès de Moore. Une narration complexe mais fluide, un sens de la provocation qui appuie là où ça fait mal (contrebalancé par un humour en demi-teinte), une violence crue et un regard sans concession sur le monde, mais aussi beaucoup d’humanité, de tendresse, de désespoir à peine voilé par une énergie d’écriture emphatique mais sachant se tenir. Et, à l’instar du duo Moore/Gibbons de « Watchmen », Moore et Lloyd ont réellement su bâtir un imaginaire engendré par leurs énergies respectives, se rejoignant dans une osmose créatrice remarquable. Du grand art. À ce propos, Urban a eu la bonne idée d’inclure deux textes de Moore (son introduction à la première édition américaine de « V pour Vendetta » en 1988 et un texte paru dans Warrior #17 en 1983) où celui-ci nous en dit un peu plus sur la genèse et l’élaboration de cette œuvre : très intéressant ! Certes, Moore y parle plus de « Fahrenheit 451 » que de « 1984 » en ce qui concerne ses influences (à juste titre, puisque bien sûr l’univers dépeint par Bradbury où sévissent contrôle de la population et annihilation de la culture est en liaison directe avec « V »), mais les ramifications plus ou moins conscientes avec le « 1984 » d’Orwell sont évidentes. Outre la présence d’un « Big Brother » et de tout ce que peut engendrer un tel appareil totalitaire, il n’échappera à personne qu’en 1988 – face à la montée du thatchérisme – Moore écrit qu’il a envie de quitter cette Angleterre qu’il ne reconnaît plus, glissant vers quelque chose de nauséabond. Ce futur très proche qu’il déploie dans « V pour Vendetta » et le rôle de justicier anarchiste qu’il donne à son héros pour éradiquer la dictature ne sont pas sans rappeler que « 1984 » – écrit entre 1945 et 1948 – devait s’appeler au départ « 1948 » (mais l’éditeur d’Orwell, trouvant cette proximité temporelle trop angoissante, fit intervertir les deux derniers chiffres du titre) et qu’Orwell fut dès 1945 vice-président du Freedom Defense Committee, organisme destiné à défendre les libertés fondamentales des individus, présidé par Herbert Read, historien d’art et… poète anarchiste.

 

Cette édition colle au plus près du très beau « Absolute V for Vendetta » américain, et nous propose donc un nombre assez considérable de pages jusqu’alors inédites en France. Bien sûr, c’est une bonne surprise d’avoir ces bonus de recherches et de croquis commentés (traduits et relettrés à la main !) de David Lloyd, mais le must absolu reste la présence d’illustrations de ce grand artiste en pleines pages qui étaient présentes dans les premières éditions de DC. Ces grands dessins font bien plus que remplir un rôle de transition entre les chapitres : par leur puissance d’évocation, leur force esthétique incroyable, ils apportent une réelle dimension supplémentaire à l’œuvre, ouvrant une brèche visuelle dans le récit qui tient de la fascination muette. J’ose le dire haut et fort : la présence de ces illustrations bouleverse même profondément notre lecture de « V pour Vendetta », et quiconque ne connaît cette œuvre que par les éditions françaises ressentira un vrai choc, une vraie révélation en découvrant ces nombreuses et incroyables images. And last but not the least, comme l’avait déjà fait Urban en réhabilitant la traduction de Manchette dans leur réédition de « Watchmen », ils ont ici repris le travail de Jacques Collin, premier et impeccable traducteur français de « V pour Vendetta ». Pour moi, le présent ouvrage constitue bien l’édition rêvée et définitive de ce chef-d’œuvre. Une réédition incontournable pour tout amateur de Moore, indispensable dans toute bibliothèque de comics digne de ce nom. Pouvoir affirmer cela après tant d’éditions différentes d’une œuvre aussi connue, voilà bien le signe d’une irréprochable intention éditoriale et de sa réussite, sans même parler du prix de l’album qui reste démocratique (le même album chez Panini aurait été vendu entre 50 et 60 euros). Merci, Urban, pour ce superbe album qui nous fait redécouvrir ce grand classique contemporain.

Cecil McKINLEY

« V pour Vendetta » par David Lloyd et Alan Moore Éditions Urban Comics (28,00€) – ISBN : 978-2-3657-7046-0

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3 réponses à « V pour Vendetta » par David Lloyd et Alan Moore

  1. dutrey jacques dit :

    Excellente présentation critique d’une oeuvre fondamentale, au même niveau que Watchmen pour moi.
    L’article paru dans Warrior en 1983 était déjà présent dans l’édition DC de 1990, ainsi que la préface de 1989. Le recueil de DC comportait également une courte préface de Davis Lloyd et deux courtes histoires (Vertigo, Vincent) qui doivent également se retrouver dans cette édition française. Je me demande comment l’excellent Jacques Collin a fait pour garder l’intiale « V » aux 36 titres de chapitres de ce chef d’oeuvre.

    • Cecil McKinley dit :

      Merci pour votre commentaire, Jacques.
      Je vous confirme que les deux récits « Vertigo » et « Vincent » sont bien présents dans cet album, qui comme vous le supputez colle au plus près à l’édition DC.
      Quant à Jacques Collin, comment a-t-il fait pour ces « V » de chapitres? La réponse est dans votre question: il est excellent!
      Bien à vous,

      Cecil McKinley

      • dutrey jacques dit :

        J’avais eu la chance de rencontrer le trio de Zenda (Jacques Collin, Jean manchette et Laurent Duvault) à Grenoble en 1989 et pu constater que la finesse de leurs choix éditoriaux (Watchmen, V for Vendetta, Dark Knight,etc) allait de pair avec leur grande valeur humaine : ils avaient pris en charge Harvey Kurtzman et son épouse le dernier après midi, avec discrétion, gentillesse et intelligence.