« La Grande Guerre de Charlie » T2 par Joe Colquhoun et Pat Mills

Le deuxième volume de la série culte de Mills et Colquhoun consacrée à la première guerre mondiale est récemment paru chez Delirium. Un succès critique et public mérité pour une œuvre forte et vraie, de haute volée.

Vous savez tout le bien que je pense de cette œuvre ; et je ne suis pas le seul, la critique étant assez unanime pour encenser à juste titre cette exhumation d’un comic historique dans tous les sens du terme. En lisant ce deuxième volume, la première chose qui frappe est que cette série ne faiblit pas d’un iota en intensité, en qualités graphiques et narratives, prenante de bout en bout, étonnante dans l’alchimie qui règne entre le texte et le dessin – jusqu’à faire penser que ce pourrait être un seul et même auteur qui a tout réalisé… Après son entrée en guerre dans le premier volume, Charlie est maintenant plongé au cœur de la Bataille de la Somme, cet opus couvrant la période du 1er août au 17 octobre 1916. Le jeune homme n’a rien perdu de son humanité, mais il s’est endurci et a déjà perdu beaucoup de ses illusions, notamment sur sa propre hiérarchie… Les épisodes passant, Pat Mills ne baisse pas dans sa charge contre les horreurs de la guerre, et même s’il ne verse pas dans le pathos facile, il dévoile explicitement et sans concession des événements édifiants, insupportables, révoltants. Mais, incroyablement, il réussit à faire de « Charley’s War » un portrait nuancé des combattants et des situations, alternant les moments de terreur et d’humour, une valeur permettant de survivre dans ce désastre. L’une des meilleures bandes dessinées sur l’absurdité et la violence très humaine du cauchemar appelé « guerre ».

 

Comme précédemment, l’album contient une section où Pat Mills commente sa création a posteriori ; les éléments proprement historiques auxquels il fait référence, bien sûr, mais aussi son écriture narrative et les dessins de Colquhoun. C’est un complément idéal et passionnant de la lecture de l’œuvre elle-même. Son commentaire sur ce qui est généralement attendu dans une série et qu’il a voulu éviter dans « Charley’s War » confirme ce que nous avons ressenti en lisant chacun des épisodes, épatés par ce réalisme où – comme dans la vie – tout peut arriver… souvent le pire. Il ne cache pas non plus son admiration pour l’art de Joe Colquhoun, et comme on le comprend ! En effet, depuis le début de la série, le style de Colquhoun s’est affirmé, de plus en plus libre et précis. Le « Charley’s War » de Colquhoun, c’est un peu la rencontre entre Milton Caniff et Jack Davis, réaliste et contrasté mais aussi sarcastique et inventif. À la justesse de la représentation du réel s’ajoute un sens de la composition à la fois complexe et dynamique, mais aussi un travail du noir et blanc terriblement abouti qui permet à l’artiste d’exprimer toute sa créativité stylistique. C’est souvent très beau, et chaque case recèle de détails exprimés avec un vraie maestria. Beaucoup de dessinateurs se perdraient dans autant d’éléments à dessiner, dans ce capharnaüm de terre, de chair, d’ombres et d’explosions difficilement lisibles. Colquhoun, lui, reste incroyablement lisible : le décor, les personnages et les mouvements sont parfaitement intégrés dans des visions cohérentes qui ne perdent jamais de leur puissance d’évocation grâce à la liberté de pinceau et à la maîtrise graphique de l’artiste. Pour le public français, cette édition équivaut à la découverte d’un grand dessinateur britannique trop méconnu ici, rien de moins.

 

Comme d’habitude, moins je vous parle de l’histoire et plus je suis content, n’étant pas là pour vous raconter ce qui se passe dans l’album mais pour susciter en vous une excitation menant à la lecture de l’œuvre (et je déteste toujours autant les critiques qui ne font que paraphraser le résumé du communiqué de presse). Sachez seulement que le récit de ce deuxième volume contient de nombreux événements qui suscitent l’intérêt et l’émotion, l’indignation, réveillant une révolte éthique, nécessaire, humaniste, salutaire. Le réel pendant britannique des récits américains de Blazing Combat. Sur ce point, Pat Mills profite de ses commentaires pour redire avec force combien il souhaite que cette œuvre extrêmement documentée soit une « arme » contre la guerre, et surtout contre une certaine mouvance contemporaine ayant l’insupportable tendance à non seulement réfuter des horreurs vécues, mais aussi réhabiliter certains bourreaux du passé. On ne peut que saluer ce cri salvateur contre l’intolérable, et lire les récits de Mills avec la plus grande attention. Et puis il y a de pures merveilles de dessin, dans ce deuxième volume, comme ces incroyables visions à l’intérieur des tanks, et ces visages couverts par des masques en cotte de maille – des visions de science-fiction, comme le souligne Mills. De même, la séquence de l’intrusion du tank anglais dans l’église du village de Flers reste un grand moment de noir et blanc en bande dessinée. L’album se clôt sur un choix de très belles couvertures en couleurs de Battle. Vous l’aurez compris, une très belle bande dessinée à découvrir sans détour si ce n’est déjà fait.

 

Cecil McKINLEY

« La Grande Guerre de Charlie » T2 par Joe Colquhoun et Pat Mills Éditions Delirium (22,00€) – ISBN : 979-1-090916-00-5

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