Le retour de « Fables » chez Urban Comics

Chouette ! Après « 100 Bullets » et avant l’arrivée de « DMZ » et de « Scalped » d’ici cet été, voici donc « Fables » qui fait son entrée chez Urban Comics, reconstituant petit à petit le carré d’as Vertigo qui mérite plus que jamais notre attention maintenant qu’il est entre de bonnes mains, prêt à se déployer en intégralité au sein d’une belle intention éditoriale. Chapeau.

« Fables » T1 (« Légendes en exil ») par Lan Medina et Bill Willingham

L’idée de Bill Willingham est aussi simple qu’ingénieuse : les personnages de nos contes littéraires mondiaux ont dû se réfugier clandestinement dans notre monde réel suite à l’invasion de leurs multiples royaumes par un étrange et redoutable « Adversaire ». Acculés à laisser derrière eux terres et fortunes, ces « Fables » ont donc fondé une communauté secrète – à New York pour ceux qui peuvent garder apparence humaine, et dans le nord de l’État pour les autres, retranchés dans la « Ferme ». Le hic, c’est que ces héros de l’imaginaire n’avaient jamais connu la promiscuité, venant d’univers très différents qui n’ont pratiquement pas connu d’interactions entre eux. Dès lors, cette communauté a dû s’adapter et s’organiser, se structurer selon des lois et des hiérarchies d’autorité. Le roi Cole règne donc sur cette communauté clandestine, assisté par Blanche Neige pour les décisions politiques et par Bigby (alias le Grand Méchant Loup) pour incarner une force policière. Pour constituer cet univers, Willingham a pris le terme de « fables » dans un sens large qui comprend aussi les contes, comptines, mythes ayant essaimé dans la littérature populaire, ou encore grands archétypes de la littérature du merveilleux qui sont devenus des éléments évidents de notre imaginaire collectif. Ainsi, on retrouvera autant ici le Jack du haricot géant que la Belle et la Bête, les trolls, le Prince Charmant, Boucle d’Or, Goupil, Barbe Bleue, les trois petits cochons ou encore les cartes à jouer, le lapin blanc et le chapelier fou d’« Alice au pays des merveilles ».

D’Ésope au « Magicien d’Oz » en passant par les créatures du folklore anglo-saxon, aucune strate du merveilleux n’est laissée de côté ; un choix intelligent et judicieux de la part de l’auteur qui ne tient pourtant que grâce au talent de celui-ci pour faire de ce conglomérat un monde cohérent et non un grand fourre-tout artificiel. Mieux, Willingham ne traite pas tous ces personnages de la même manière, trouvant selon leur nature, leur origine et leur caractère des nuances dans la réappropriation ; ses détournements sont tout sauf systématiques, ce qui ajoute à la qualité de l’œuvre, à sa subtilité, engendrant une profondeur très appréciable et renforçant l’empathie du lecteur, son intérêt pour le devenir de ces personnages iconiques qui ont bon gré mal gré traversé notre enfance à tous. Certains, comme Blanche Neige, prennent une revanche raisonnée en regard de leur parcours malheureux. D’autres, comme Bigby le Grand Méchant Loup, se rachètent une conduite en s’investissant activement et positivement pour la communauté. D’autres encore vont en profiter pour faire ressurgir tout leur ressentiment face au rôle qu’on leur avait donné durant leur carrière, ou bien vont se révéler tels qu’on aurait pu le craindre ou l’espérer, comme le Prince Charmant qui s’avère opportuniste et profiteur de manière assez minable. Bref, c’est tout un éventail de possibilités et de destinées que Willingham met en œuvre dans sa création, détournant tour à tour les icones de manière humoristique, dramatique, iconoclaste, outrancière ou inattendue. Avec cet exil, les masques et les réputations tombent, et derrière le rideau doré de la féerie se cachent bien névroses, alcoolisme, adultère, cupidité et meurtre. Vous me direz, ça ne change pas de la nature des contes qui furent souvent le théâtre d’horreurs pour symboliser l’initiation à l’âge adulte… Oui, mais dorénavant, hors du contexte merveilleux, ces terribles paradigmes revêtent un visage bien plus concret : celui de la réalité crue d’un quotidien où le fantastique n’a plus lieu d’être.

 

Dès les premières pages de « Fables », le ton est donné. On ne rigole plus. La communauté est loin de n’être constituée que de personnages angéliques, et les débordements en tous genres sont à craindre. Il y a beaucoup de méfiance de la part de chacun, et Fableville ressemble finalement bien plus à une cocotte-minute prête à imploser plutôt qu’à une belle anthologie vivante. Dans la première histoire de « Fables », Bigby va enquêter sur le probable meurtre de Rose Rouge, la sœur de Blanche Neige. Certains coupables sont tout désignés, comme Barbe Bleue ou Jack. Mais les Fables sont bien tordus, semblant avoir pris pour adage de vie la nature à double tranchant de leur univers littéraire originel. Le récit de Willingham est malin et très fluide, et avant que Mark Buckingham ne prenne le relais au dessin dès le deuxième volume, on ne peut que saluer le talent de Lan Medina qui a fait un excellent travail sur cette série. Au risque de me mettre toute la communauté à dos, je crois bien que je préfère même le dessin de Medina à celui – que j’apprécie pourtant hautement – de Buckingham. Il a ce je ne sais quoi de glamour et de précis qui me plaît énormément, quelque part entre Gibbons et Byrne. J’adore !

 

« Fables » T2 (« La Ferme des animaux ») par Mark Buckingham et Bill Willingham

Après un premier volume consacré aux Fables d’apparence humaine, Willingham n’a pas traîné pour se pencher sur l’autre versant de la communauté, celle qui ne peut se fondre dans la foule new-yorkaise à cause de son apparence trop fantastique. La Ferme est donc le refuge des animaux parlants, des géants et autres dragons… Le Chat Botté y côtoie les animaux du « Livre de la jungle » ou les souris aveugles de Ravenscroft, sous l’autorité de Weyland Smith, seul humanoïde de taille normale en ces lieux. Mais était-ce une bonne idée de mettre un non-animal à la tête de cette partie de la communauté déjà blessée d’être considérée comme une population de seconde zone qu’on cache aux yeux du monde ? Certes pas… et ce qui devait arriver arriva. La révolution gronde, à l’instar de celle prise ouvertement en référence par l’auteur : « La Ferme des animaux » du grand George Orwell. Pourtant, le premier souffle de cette rébellion n’a pas de but fratricide, consistant plutôt à reconquérir les royaumes déchus, le plus vite possible, faisant fi du bon vouloir des Fables humanoïdes new-yorkais. Une telle scission dans les rangs est-elle envisageable ? Nos créatures fantastiques de tous poils en sont persuadées, et tiennent à quitter cette Ferme qui a pour elles des allures de prison à ciel ouvert.

 

Ce deuxième volume est tout aussi réussi que le premier, et c’est avec un immense plaisir que nous faisons connaissance avec la part animale fantastique cachée des Fables. Encore une fois, Willingham évite écueils, clichés et autres facilités pour mettre en place un panorama plus que contrasté où les surprises sont nombreuses et très bien trouvées. Ainsi, que dire de ce qu’est devenue Boucle d’Or dans notre monde, accolée aux trois ours ? Et savait-on que le ressentiment entre les trois petits cochons était si profond ? Oui, je sais bien, dit comme ça cela pourrait porter à rire… Mais croyez-vous que le vieux cochon utilisé par Orwell dans son roman éponyme donnait tant à rire ? Avec « La Ferme des animaux », Willingham enfonce le clou en nous démontrant que oui, c’est bien fini, le « temps de l’innocence », du folklore où tout finit bien sur le papier. Petite mise en abîme où la fiction se charge de ramener tout ce beau petit monde dans la réalité. C’est drôle, émouvant, prenant, toujours passionnant. Vivement la suite !

 

Cette nouvelle édition de « Fables » ne fait que confirmer tout le bien que je pense de la ligne et de l’intention éditoriales d’Urban Comics qui – décidément – nous propose de très beaux albums (belle maquette, belle tenue, beau papier), rétablissant une vraie cohérence artistique. C’est clair, net, précis, et constitue une très belle collection de livres. On notera ici les belles reproductions des couvertures de James Jean, ce qui était évidemment nécessaire et plus qu’attendu vu la qualité incroyable de celles-ci, véritables petits tableaux sachant rendre hommage aux fables anciennes et modernes, que ce soit sur le fond comme sur la forme, adoptant parfois l’esthétique liée aux techniques de l’époque. Enfin, des dossiers intéressants clôturent les volumes, avec des textes, croquis, mais aussi et surtout des notes concernant l’historique littéraire et légendaire des personnages croisés dans cette œuvre : un complément idéal. Si vous ne connaissez pas encore cette série, toutes les conditions sont ici réunies pour que la découverte soit belle.

« Fables » T15 (« L’Âge des ténèbres ») par Mark Buckingham et Bill Willingham

Selon la même logique que celle adoptée pour les autres séries Vertigo qui restaient en cours de parution sous le règne Panini, Urban Comics continue de proposer en parallèle à la refonte de ces séries les volumes s’inscrivant dans l’ancienne continuité afin de ne léser aucun lecteur. En même temps que la sortie des tomes 1 et 2 sort donc simultanément ce tome 15 que je n’ai pas lu volontairement pour chroniquer les séries Vertigo made in Urban dans leur chronologie intégrale. Mais que cela ne vous empêche pas de le lire, bien sûr !

Cecil McKINLEY

« Fables » T1 (« Légendes en exil ») par Lan Medina et Bill Willingham Éditions Urban Comics (15,00€) – ISBN : 978-2-3657-7025-5

« Fables » T2 (« La Ferme des animaux ») par Mark Buckingham et Bill Willingham Éditions Urban Comics (15,00€) – ISBN : 978-2-3657-7026-2

« Fables » T15 (« L’Âge des ténèbres ») par Mark Buckingham et Bill Willingham Éditions Urban Comics (17,00€) – ISBN : 978-2-3657-7024-8

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