« Titanic » par Attilio Micheluzzi

À l’heure où le monde s’apprête à commémorer le centenaire du naufrage du fameux insubmersible, les éditions Mosquito sortent le « Titanic » qu’avait réalisé Attilio Micheluzzi en 1988. Pour fêter la sortie de cet album, rien de moins que deux expositions vont se tenir simultanément à Paris. Forcément superbe.

Avant de nous pencher sur l’album « Titanic », quelques mots sur les deux expositions (vous trouverez toutes les infos pratiques les concernant en fin d’article). Tout d’abord l’exposition « Micheluzzi » à la librairie Aapoum Bapoum. Y seront exposées les planches originales du « Cimetière de Psammatia », une histoire extraite de « Petra Chérie ». Du bel art, assurément, qui réjouira les esthètes et admirateurs de Micheluzzi ! Cerise sur le gâteau, le vernissage de cette exposition se déroulera en présence d’Agnese Micheluzzi, la fille de l’auteur, qui parlera du travail de son père en compagnie de Michel Jans, des éditions Mosquito. Ce sera ce vendredi 6 avril à 18h00. Un très bon moment en perspective…

 À quelques pas de là se tient depuis aujourd’hui l’exposition « Toppi & Micheluzzi » à la galerie Daniel Maghen. Vous pourrez y admirer une autre histoire issue de « Petra Chérie », mais aussi des planches de l’album « Titanic ». À voir, donc, d’autant plus que les œuvres d’un autre monstre sacré y seront aussi exposées, je parle bien sûr de Sergio Toppi, avec des illustrations de « Scènes de la Bible » et du prochain « Sabbat ».

Passons maintenant à l’album « Titanic ». Dès la couverture (sublimissime), dès les premiers mots, dès les premières cases, quel plaisir insensé que de retrouver Attilio Micheluzzi ! Vraiment… L’art de cet homme n’a cessé d’atteindre des sommets. Art de narrer, art de dessiner, art de personnaliser, de décrire et de raconter des histoires comme personne, avec un ton et un style qui n’appartiennent qu’à lui. Lorsqu’après la lecture de la seule première planche on est déjà emballé par l’univers global d’un auteur (et non juste un détail, un bon mot, une belle ligne), lorsque cela s’exprime ainsi, de manière aussi évidente, alors on sait qu’on a bien affaire à un grand artiste, une grande œuvre. Plus on lit du Micheluzzi et plus on est fasciné, happé, séduit par son travail. Dès la première case – graphiquement superbe –, Mucheluzzi donne le ton, inaugurant la tragédie qui va avoir lieu sous nos yeux dans un style qui fait écho à une certaine scénographie littéraire, oscillant entre Albert Londres et Jack London, avec une petite pointe de tragi-comédie russe à la Tchekhov. Finalement, à l’instar de Toppi, Micheluzzi fait bien partie d’une certaine mouvance humaniste pessimiste italienne qui a traversé la seconde moitié du 20ème siècle, exprimant un scepticisme à l’humour cru, parfois proche du cynisme. J’adore ce ton, ce style, cette moelle. Et cela donne des récits qui ont une masse, des racines et des fulgurances ; c’est un spectacle plein, riche, sous-entendant que le lecteur doit aussi amener quelque chose de lui dans la lecture, mais donnant aussi assez de suc littéraire et de talent scénographique pour nous entraîner implacablement dans l’histoire. Au-delà des très grandes qualités du dessin et du scénario, c’est bien le talent d’homme et d’auteur de Micheluzzi, sa dramaturgie et la nature de son propos, qui transcendent l’œuvre. Nous sommes bien en présence d’un auteur qui a la puissance de persistance des grands écrivains, un artiste qui a la puissance d’évocation des très grands illustrateurs. Les deux mêlés en font l’un des plus beaux auteurs de la bande dessinée du 20ème siècle.

 « Quand le dernier des douze coups sonne à la grande horloge, alors c’est minuit pour tout le monde… Et qu’importe alors que l’on soit blanc, jaune, riche ou pauvre… » Dès la première case, dès la première phrase, donc, Micheluzzi donne le ton et remet les pendules à l’heure : ce qui va se jouer devant vous, pauvre spectateur, démontre par son implacable engrenage de réalités combien la fatuité de l’homme est misérable et le conduit sempiternellement à sa perte. L’adage étant posé, Micheluzzi installe le décor et fait entrer sur scène les différents personnages du drame. Plutôt que d’aborder l’épisode du Titanic vu de l’extérieur, dans un récit factuel historique et technique, Micheluzzi a choisi de traiter le sujet selon l’angle d’un narrateur observant le destin particulier de certains passagers. En caméra subjective, on passe de l’un à l’autre des personnages, vivant au plus près les dernières tranches de vie décisives de leur vie. On sait bien qu’à la fin de l’histoire peu ou personne de ces « héros » ne s’en sortiront vivants, que nous faisons ici connaissance avec des êtres humains qui bientôt disparaîtront engloutis par les flots, prisonniers du Léviathan éventré. Mais ce que nous montre Micheluzzi en véritable naturaliste, c’est que presque tous ces personnages – à cause de leur orgueil, de leurs choix, de leur violence – ne s’en seraient de toute façon pas sortis vivants si le Titanic était arrivé à bon port sur le continent  américain. Ce faisant, Micheluzzi relativise les équations habituelles et enclenche un autre regard sur les choses, bien moins angélique que le discours ambiant.

 Il y a George Barton Putman, un sénateur justement surnommé « Le Taureau » qui cache son homosexualité au grand public, capable d’aller jusqu’au meurtre pour maintenir son secret. Il y a Olivier de la Bretonne, son jeune amant ambigu qui joue un peu trop avec le feu… Rafael Mora, lui, est un idéaliste terroriste qui entend régler la lutte des classes à coups d’explosif. Viktor Denissevitch Medel, Prince Moussin, est un seigneur russe irascible, calculateur, prêt à toutes les bassesses pour s’en sortir – même les plus meurtrières. Hubard Hall, lui, est un journaliste qui fourre son nez là où il ne devrait pas… Et puis il y a ceux qui – au contraire, trop faibles ou bienveillants – auraient eux aussi mal fini quoi qu’il arrive. Lord Albert Brudenell, à cause de sa grande noblesse d’âme, aurait peut-être péri à bord de sa voiture de course sabotée. La faiblesse du couple Desvilles semble faire d’eux la proie idéale de toute agression extérieure. Molly, quant à elle, est une femme de chambre qui devrait se méfier de sa propre nature, car si la chair est faible tous les hommes ne sont pas bons… Ce sont tous ces personnages que Micheluzzi met en scène, échafaudant des situations diverses qui nous donnent un éventail des passions et des écueils qui peuvent traverser une vie… à défaut d’un océan. L’épisode de la collision entre le bateau et l’iceberg n’apparaît que très tard dans l’album, après que tout ce petit monde ait eu le temps d’enclencher les derniers événements de leur existence. Pareillement, durant tout le temps du naufrage, rares sont les images du bateau en train de sombrer : Micheluzzi continue de « filmer » chacun des protagonistes, souvent en décors intérieurs, presque sans aucun repère pour se situer dans la progression des événements. Le rythme s’accélère, les perspectives enflent, et lorsque le navire sombre enfin, le lecteur s’en retrouve aussi surpris que les personnages restés en vie, interdits par la vitesse à laquelle s’est déroulé le drame, vivant la situation de l’intérieur mais n’ayant rien vu venir. À peine s’en rend-on compte que c’est déjà fini… En trois cases – graphiquement et narrativement su-bli-mes ! –, le naufrage est consommé, tout n’est plus que souvenir. C’est fini. L’encre de Chine recouvre tout.

 Comme dans le précédent « Sibérie » sorti l’année dernière chez le même éditeur, tout l’art de Micheluzzi transparaît dans ce remarquable « Titanic ». Rien que la couverture et les fameuses trois cases du naufrage justifient qu’on achète cet album. Mais ce serait oublier l’extrême délicatesse du trait de l’artiste qui donne à l’ensemble une grande subtilité esthétique, sa science du noir et blanc qui fait encore une fois des merveilles, la jouissance de sa narration impeccablement articulée, et sa singularité, avec par exemple ses typographies de la pensée du personnage qui prennent place dans l’arrière-plan de la case (ici, ça n’arrive qu’une fois, mais qu’est-ce que c’est beau !). Micheluzzi ne s’est aucunement servi de son sujet pour faire une bande dessinée racoleuse et sensationnaliste, restant dans la dimension humaine tragique, proche, dans l’instant présent et la destinée intime. Il n’est pas non plus larmoyant ou catastrophiste. Il regarde. Il voit. Il raconte. Et ça ressemble au dernier acte d’un drame puissamment incarné, prenant l’humain par la moelle de son être, sans fard, sans jugement, sans rien d’autre que le récit de l’éternel retour de la tragédie humaine. Une œuvre forte qui reste en mémoire… À admirer sans modération, comme tout album de Micheluzzi. Oui, je suis fan, et alors ?

 

Cecil McKINLEY

« Titanic » par Attilio Micheluzzi

Éditions Mosquito (15,00€) – ISBN : 978-2-3528-3076-4

Exposition « Micheluzzi » : du 6 au 26 avril 2012 à la librairie Aapoum Bapoum, 14 Rue Serpente 75006 Paris, M° Saint-Michel ou Cluny (lundi et mardi : 11h à 21h, de mercredi à samedi : 11h à 22h15, d?imanche : 14h à 21h). Vernissage le vendredi 6 avril à 18h en présence d’Agnese Micheluzzi (la fille d’Attilio) et de Michel Jans des éditions Mosquito.

Exposition « Micheluzzi & Toppi » : du 4 au 28 avril 2012 à la galerie Daniel Maghen, 47 quai des Grands Augustins 75006 Paris, M° Saint-Michel (du mardi au samedi, de 10h30 à 19h00).

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5 réponses à « Titanic » par Attilio Micheluzzi

  1. Michel Sage dit :

    Bonjour,
    Je tenais à vous signaler que je suis le créateur de la page Facebook sur Attilio Micheluzzi: https://www.facebook.com/AttilioMicheluzzi et que j’y fais référence à votre excellent site et à cet article.

  2. Fulvio Capaldo dit :

    Bonjour, Attilio est (j’aime bien dire comme ça) mon oncle. J’ai grand plaisir à lire tout ce qu’on écrit sur Attilio, un homme extra, d’une grande humanité, qui amait rigoler et rire mais toujours avec sobriété, qui amait la vie la famille, très curieu e précis.
    Merci bien. Fulvio

    • Cecil McKinley dit :

      Buongiorno, caro Fulvio.
      Merci de votre gentil commentaire, comme vous avez pu le constater je suis un grand admirateur de Micheluzzi, et je pense sincèrement tout ce que j’écris.
      Je suis allé au vernissage de l’exposition Micheluzzi à Paris vendredi dernier en la présence d’Agnese qui a parlé du travail de son père, c’était très bien.
      Bien à vous,

      Cecil McKinley