Spécial « 100 Bullets » par Eduardo Risso et Brian Azzarello

Avec la sortie simultanée des nouveaux tomes 1 et 2 remaniés de « 100 Bullets » et du tome 15 faisant suite aux volumes de cette série déjà parus chez Panini, Urban Comics entame sa refonte des quatre derniers grands succès Vertigo. Suivront selon la même logique « Fables » en avril, « DMZ » en mai, et « Scalped » en juin…

BAM ! BAM ! BAM ! C’est reparti. « 100 Bullets » revient, cette fois-ci bien déterminée à aller jusqu’au bout d’elle-même. Pour ceux qui ne connaîtraient pas encore cette série âpre et tendue aux ambiances de polar réaliste, je profite de son nouveau départ chez Urban Comics pour lui tirer le portrait à bout portant. Le principe de « 100 Bullets » ? L’agent Graves propose à différentes personnes une mallette contenant les preuves irréfutables qui accusent celles ou ceux qui ont détruit leur vie ou celle de leurs proches ainsi qu’une arme et 100 balles permettant de se venger sans craindre le moindre ennui judiciaire : le flingue est enregistré au-dessus des lois et les munitions ne peuvent être identifiées. Apologie de l’autodéfense et de la violence ? Non, la série est bien plus subtile que ça. D’abord parce que les possesseurs de la mallette sont en droit d’accepter ou non de s’en servir ; personne ne les force à se venger, Graves leur donne juste les moyens de le faire sans être inquiétés. Ce sont justement ces décisions – plus que l’acte de tuer – qui sont mises en exergue dans cette œuvre. Azzarello met en place une réflexion évidente sur le sens des responsabilités, l’ambigüité de la justice, le pouvoir et la volonté – ou non – de chacun de se positionner dans une existence semblant être gérée en haut lieu par des marionnettistes obscurs, pervers et avides. Reflet noir de notre monde, exploration du sentiment humain dans ce qu’il a de plus ambivalent, expérience directe de la cruauté quotidienne, « 100 Bullets » est assurément une grande œuvre qui ne peut pas laisser indifférent.

 

Brian Azzarello n’a pas envisagé cette longue série en 100 numéros selon une logique linéaire. « 100 Bullets » s’apparente plutôt à un gigantesque puzzle où – petit à petit – les éléments se complètent et s’entrechoquent en différents lieux et sur différentes périodes jusqu’à reconstituer la vision d’ensemble de l’histoire. De même, le concept de la série (la mallette donnée par Graves à diverses personnes afin qu’elles se fassent justice) n’est finalement pas le seul élément de l’œuvre, loin de là. En arrière-plan se dégage l’existence d’une organisation secrète et de ses intentions, de ses hommes de main qui s’acceptent soldats disciplinés ou bien s’émancipent. Derrière les actions de l’agent Graves se dresse donc le Trust, groupe constitué d’instances supérieures semblant tirer dans l’ombre les ficelles du quotidien, donnant à la série une dimension supplémentaire qui l’emmène au-delà du simple polar. Il sera question de conspiration, de complot, d’une réalité constituée de plusieurs strates allant du visible à l’invisible.

 

En ce qui concerne les auteurs, le scénario de Brian Azzarello est impeccable, alliant la plus grande sensibilité à la violence implacable, à la peur physique de cette violence, à ce sentiment d’humanité qu’on perd et qu’on veut retrouver. C’est l’artiste argentin Eduardo Risso qui dessine ce petit bijou, et c’est vraiment très très chouette. Oscillant entre Mignola, Bernet et Miller, son trait limpide dans le contraste trouve une force incroyable dans des découpages et des cadrages de très haut niveau. Ses cases muettes sont généralement très belles, et son sens du noir et blanc si aigu qu’il transparaît à travers la colorisation. Les ambiances sont intenses et bien senties, c’est toujours aussi beau, aussi vrai, aussi désespéré et humaniste… Le talent combiné d’Azzarello et Risso transcende et explore des réalités et des ressentis d’une force de vérité si évidente qu’on a l’impression de côtoyer à chaque case l’intime noyau de vie de chacun des personnages, nous éloignant définitivement du simple récit dessiné. Il y a une densité humaine véritablement confondante dans cette œuvre. « Disséquer l’âme humaine », c’est bien ça qu’on dit, non ? Voilà ce que fait Azzarello ; par son regard aiguisé, par les contextes aussi simples que profonds qu’il installe, par son sens aigu de ce qui anime l’être humain, il ne peut que nous toucher. Et quand vient le dessin clair mais plein de noirceur de Risso, l’alchimie est complète : nous somme bien confrontés à une œuvre magnifique. C’est très beau, c’est très fort, et la violence de l’existence vous éclate à la gueule avec émotion à chaque page. Parce que cette série est tout sauf un polar de plus, parce que sa singularité est fascinante et son concept envoûtant, parce qu’Azzarello et Risso maîtrisent leur œuvre avec une évidente et remarquable acuité, « 100 Bullets » offre aux amateurs de bande dessinée ce qui se fait de mieux en termes de narration, de découpage, d’atmosphère, de justesse de ton et d’intention. La plupart des récits humains qui ponctuent avec force l’ensemble de l’œuvre montrent sans concession la déchéance qui peut frapper toute vie lorsque les choses se goupillent mal, tout simplement, parce que c’est comme ça, que l’existence est ainsi, échappant à tout schéma ou destinée mais revenant en écho à des « clichés » auxquels chacun peut être confronté malgré lui. Les notions de choix ou de libre-arbitre sont d’ailleurs le fondement même de la série, ainsi que le visage que peut prendre la vie en conséquence de ses actes.

 

Parmi toutes les œuvres qui constituent le renouveau du polar depuis quelque temps dans l’univers du comic book, « 100 Bullets » fait figure de pilier, disposant de qualités narratives et graphiques incontestées, incontestables. Et c’est vrai que c’est formidable. C’est juste, ça claque comme un coup de fouet et ça remue nos certitudes. « 100 Bullets » a reçu plusieurs Awards : l’Eisner Award de la meilleure histoire en 2001, du meilleur dessinateur en 2002, de la meilleure série continue en 2002 et 2004, et l’Harvey Award du meilleur scénariste et de la meilleure série en 2002, ainsi que du meilleur dessinateur en 2002 et 2003. Pas mal ! Commencée en 1999, cette série s’est conclue au 100e numéro en 2009, éditée aux États-Unis en 13 TPB. 100, 13 : deux nombres importants dans la série, deux nombres fondamentaux qui font que la forme rejoint le fond, et qui en disent long sur le talent d’Azzarello pour créer un tout, un univers à la cohérence parfaite. Que vous dire de plus ? Que les histoires de Brian Azzarello sont toujours géniales ? Que les dessins d’Eduardo Risso sont à tomber par terre ? Que les couleurs de Patricia Mulvihill sont impeccables ? Que les couvertures de Dave Johnson sont vraiment mortelles ?  Que vous ne pouvez pas ne pas lire cette œuvre si vous dites aimer les comics et le polar ? Je vous propose plutôt de nous pencher ci-dessous sur les trois premiers volumes édités par Urban Comics.

« 100 Bullets » T1 (« Première Salve »)

Durant les premiers numéros de la série, Azzarello enchaîne les différentes situations qu’engendre la remise de la mallette par Graves, sans approfondir ce qui se cache derrière ce processus. Ce n’est que petit à petit qu’il va nous dévoiler les diverses tractations des membres du Trust, les dissidences et les conflits d’intérêt qui le pourrissent de l’intérieur, et l’existence des fameux Minutemen. Dans ce premier volume préfacé par Steranko, nous ferons donc connaissance avec trois bénéficiaires de la mallette, trois histoires où la nature de chacun des receveurs engendrera une situation spécifique. Pour poser son œuvre, l’établir avec force mais en sous-entendant toutes les nuances que pourra générer ce même état de fait, Azzarello nous plonge progressivement dans une nébuleuse où l’on sent bien que rien n’est systématique, et qu’« 100 Bullets » va être tout sauf une succession infinie de déclinaisons bien cadrées du concept initial. La toute première bénéficiaire de la mallette va jouer un rôle déterminant dans toute la série, puisqu’on retrouvera la fameuse Dizzy à de nombreuses reprises tout au long de l’œuvre, évoluant grandement et bouleversant l’ordre des choses. Dans l’histoire inaugurale, Graves va permettre à cette jeune femme impétueuse mais sensible de retrouver celui qui a tué son mari et son enfant… et qui s’avèrera très proche. Le bourreau caché dans l’entourage proche de la victime est d’ailleurs un paramètre qu’on retrouvera souvent dans la série : on sent qu’Azzarello tient à dénoncer cette violence quotidienne qui est tue, cachée, assassinant quotidiennement dans une légitimité forcée. Dizzy, elle, se vengera directement, ce qui ne sera pas le cas de Lee Dolan, barman brisé qui tentera d’être plus malin, plus humain, mais qui ne trouvera que la mort au bout du chemin… Enfin, nous irons dans le sillage de Chucky, un arnaqueur au jeu dont la personnalité rappelle un peu De Niro dans le fabuleux « Mean Streets » de Scorsese : une catastrophe. Dès ces premiers épisodes, Azzarello nous parle de choses graves, comme le meurtre ou l’accusation de pédophilie, et Risso déploie des rivières de richesses visuelles, aussi efficaces qu’implacables. Le travail du duo est d’emblée tout simplement prenant.

 

« 100 Bullets » T2 (« Le Marchand de glaces »)

La première histoire de ce deuxième volume nous donne un premier vrai aperçu du fonctionnement en amont de l’agent Graves. On apprend que sa position au sein du Trust est quelque peu ambivalente, l’homme s’avérant manipulateur au dernier degré. Mais c’est pour la bonne cause, n’est-ce pas ? Cet épisode nous donne aussi l’occasion de faire connaissance avec Lono et Shepherd, deux personnages importants s’il en est. Mais Azzarello, même s’il décrit précisément certaines choses, ne fait là que dévoiler un tout petit pan du mystère entourant Graves… Il est sympa, Cole Burns, le marchand de glaces : les enfants l’adorent. Et lui aussi a connu des drames, dont la mort de sa grand-mère, qu’il croyait être accidentelle… jusqu’à ce qu’un certain Graves vienne lui prouver le contraire. Comme Dizzy, Cole Burns fait partie de ces victimes bénéficiaires de la mallette qui vont jouer plus tard un grand rôle au sein de l’organisation, passant « de l’autre côté ». Mais est-ce aussi simple que ça ? Et si Cole Burns n’était finalement qu’un agent dormant ? La troisième histoire est l’une de mes préférées, en tout cas celle qui m’avait le plus fortement marqué lors de ma découverte de la série. « Un coup de massue et l’addition », derrière son titre humoristique, se révèle être l’un des plus terribles récits narrés par Azzarello, ne pouvant pas laisser le lecteur indemne après pareille histoire. C’est tout simplement déchirant, bouleversant, horrible… et tout semble si réel. Car malheureusement nous savons que ce genre de chose se passe, tous les jours… Azzarello n’a pas écrit qu’un polar : il fait une radiographie de l’horreur humaine quotidienne, banalisée mais insupportable. Avant de se refermer sur un récit court paru dans « Vertigo Winter’s Edge », Dizzy nous emmène à Paris pour y rencontrer un certain Branch. C’est Graves qui lui a conseillé d’aller le voir, sans qu’elle sache vraiment pourquoi. Branch aussi jouera un grand rôle dans la série. Cet homme corpulent semble foncièrement bon, et un réel lien va s’installer entre lui, l’exilé momentané, et elle, la voyageuse méfiante… Dizzy a raison de se méfier. Dans « 100 Bullets », tout le monde a raison de se méfier. Car il y a de quoi… Un deuxième volume aussi passionnant que le premier, reprenant les épisodes qui ouvrent doucement la série sur ses multiples facettes.

« 100 Bullets » T15 (« Le Sens de la chute »)

Entre l’épisode qui clôt le deuxième tome dont je viens de parler et ce 15ème volume destiné aux fans qui avaient commencé la série chez Panini, une soixantaine d’épisodes ont coulé sous les ponts. Et il s’en est passé, des choses ! Mais on y retrouve Graves, Branch, Dizzy, Cole, et si Shepherd n’est plus là, il est beaucoup question de lui, durant cette période. Mais je n’ai pas trop envie de vous en dévoiler davantage, d’autant plus que ces épisodes constituent une véritable tranche de régulations internes de l’organisation, et que les coups de théâtre ne manquent pas. Des épisodes où Graves ne donne pas de mallette mais essaye plutôt de garder une cohésion et son autorité au sein du Trust sans renoncer pour autant aux Minutemen. Mis en regard des deux premiers volumes précités, cet album rend compte de l’évolution narrative et graphique de la série. Azzarello se fait plus élastique, finalement suivi dans cette direction par le trait de Risso, de plus en plus souple. Mais ce n’est pas pour ça que tout ce beau petit monde se relâche, au contraire ! La tension ne retombe pas et les coups tordus continuent de pleuvoir. Le seul petit regret que j’ai dans l’évolution de « 100 Bullets » est que Patricia Mulvihill, la coloriste, ait de moins en moins travaillé en à-plats, comme au début de la série où les couleurs franches épousaient à merveille le trait tout aussi franc de Risso. Petit à petit, elle a installé des dégradés et autres nuances chromatiques qui sont moins en interaction avec le style du dessinateur. Mais ce n’est que mon avis personnel, et de toute manière cette petite réticence est bien minime face à la qualité intrinsèque et continue de ce chef-d’œuvre… Dans les prochaines chroniques que je consacrerai à « 100 Bullets », j’annoncerai la sortie des volumes post-Panini, bien sûr, mais sans les chroniquer, préférant profiter de la refonte opérée par Urban Comics pour vous parler en profondeur de cette nouvelle édition, de manière chronologique et intégrale. BAM !

 

Cecil McKINLEY

« 100 Bullets » T1 (« Première Salve ») par Eduardo Risso et Brian Azzarello Éditions Urban Comics (17,50€) – ISBN : 978-2-3657-7016-3

« 100 Bullets » T2 (« Le Marchand de glaces ») par Eduardo Risso et Brian Azzarello Éditions Urban Comics (17,50€) – ISBN : 978-2-3657-7017-0

« 100 Bullets » T15 (« Le Sens de la chute ») par Eduardo Risso et Brian Azzarello Éditions Urban Comics (17,00€) – ISBN : 978-2-3657-7014-9

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