« Des dieux et des hommes » T3 par Danijel Zezelj et Jean-Pierre Dionnet

Voici donc le 3ème volume du grand œuvre de Sir Dionnet, fresque ambitieuse prévue en 30 tomes qui nous plonge dans une uchronie décalée à souhait. Chaque album de la série est réalisé par un dessinateur différent, et ici c’est le génial Danijel Zezelj (pléonasme) qui est au générique : sublime, évidemment…

Avec « Des dieux et des hommes », Jean-Pierre Dionnet enclenche un retour aux sources tout en regardant au loin. Revenant à la bande dessinée non pas pour proposer une histoire de plus, mais bien pour réinventer son amplitude scénaristique afin d’amorcer et d’explorer de nouveaux espaces, ouvrant tout grand les potentiels du rêveur lucide. C’est un projet un peu fou, sur le fond comme sur la forme, mais c’est avant tout un beau projet, par l’intention même du créateur. Le postulat uchronique de cette œuvre se déploie de 1929 à 2147, au travers d’épisodes fragmentaires de cette autre réalité : durant le krach boursier de 1929, 66 dieux seraient nés sur la mythique route 66, cohabitant maintenant avec une humanité semblant décliner. Ces dieux ont tous une personnalité différente, des pouvoirs différents. Et leurs rapports aux hommes sont tout aussi contrastés, puisque finalement ces divinités ne se soucient pas plus de l’humanité que nous ne nous soucions des problèmes existentiels de l’abeille butinant au fond du jardin. Cette « simple » réévaluation des relations hiérarchiques entre être vivants – nous mettant à la place que nous avons imposée aux animaux au nom de notre supériorité décrétée – constitue l’une des dimensions philosophiques les plus remarquables de cette création hors-norme. Car au-delà de la jouissance imaginative mise en œuvre, Dionnet porte un regard quelque peu désespéré sur cette humanité qui ne cesse de se détruire par supériorité autoproclamée. Trop sage et pudique pour nous dire « réveillez-vous ! », il nous propose plutôt une boîte à musique de Pandore, une saga mégalomaniaque où l’émerveillement est un miroir, et où les drames nous regardent, attendant que nous soyons lecteurs, et non liseurs.

 

En sous-jacence, il est aussi beaucoup question de filiation, de passage, de paternité, d’enfance, dans « Des dieux et des hommes ». Dans le premier tome, le Seigneur des Mouches et la Reine des Neiges assistent à la dernière naissance humaine ; dans le tome 2, un homme protège son enfant des jeux irresponsables du Seigneur des Mouches ; dans ce 3ème tome, Soleil Levant, le dieu américano-japonais, va devoir faire face à ses origines, se confronter au destin tragique de ses parents sans réussir pour autant à renouer avec la lignée originelle à laquelle il appartient (sans le vouloir ?). Le souhait de Dionnet de mettre en œuvre une création qui puisse offrir aux nouvelles générations le même plaisir de lecture vivifiant et neuronal qu’il avait ressenti dans son enfance puis dans son adolescence est en cohérence avec les facettes de cette inflexion exprimée de différentes manières. Pourtant, la série ne s’enferre jamais dans le carcan de la lignée ; au contraire, elle serait plutôt encline à l’ouverture, au détachement subi (ou voulu, pour ne pas devenir fou), et finalement à une universalité constatée. Cette universalité s’exprime aussi par le choix délibéré de Dionnet d’avoir un dessinateur spécifique à chaque album de la série, dessinateurs venus de différents horizons, aux styles personnels revendiqués, rejoints par d’autres artistes dans les pages annexes de l’œuvre (nous proposant des dossiers fantasmés sur les personnages et l’histoire) et des récits courts supplémentaires. Le fait que la série ne se déroule pas chronologiquement mais par coups de projecteur sur différentes époques de la saga renforce ce sentiment d’histoire globale où les fragments finissent par se rejoindre en échos, d’album en album. Un grand espace narratif est ainsi créé, l’œuvre s’échappant de l’astreinte de la continuité pour se constituer par touches, en complémentarité libre.

 

« Une petite ville en Amérique »… Cela sonne comme la première phrase d’un conte, le début d’une belle histoire… Mais nous sommes en 1943, en plein conflit mondial, donc pas vraiment dans le conte pour enfants. Au sein de son récit, Dionnet utilise même une vérité historique rarement abordée (et même volontiers dissimulée), celle des camps concentrationnaires aux États-Unis durant la Seconde Guerre mondiale où les Américains enfermaient les Japonais. Dans ce contexte, le gouvernement américain demande au dieu Soleil Levant d’aller en Allemagne afin d’enquêter sur le possible ralliement d’un des 66 dieux au III Reich. Outre cette intrigue, on retiendra un récit d’une grande humanité, où l’émotion prédomine au-delà des faits. Cette sensibilité plongée dans les heurts de l’histoire est magnifiquement exprimée par les dessins de Zezelj qui – décidément – ne cesse de nous émerveiller. Son travail de composition cherchant à se démarquer dans la justesse, son sens inné du contraste, son traité graphique des visages (entre ombres fortes et stries expressionnistes) ou de la végétation, de la nature en général (avec ses superbes papillons comme autant d’espaces du possible au sein de l’horreur, ses arbres massifs s’effilant en spires délicates, ses nuages noirs qui découpent les cieux par de terribles masses obscures) sont époustouflants de justesse sensible, de talent narratif visuel, de vérité de trait. C’est fort, c’est beau, c’est remarquablement pensé et exécuté, et on ne se lasse pas de revenir sur l’album afin d’admirer encore un peu plus toutes les nuances de cet immense artiste. Je ne dirai jamais assez combien Danijel Zezelj est un artiste extraordinaire. Mais il serait injuste de ne pas parler du superbe travail de Florence Spitéri, la coloriste qui avait déjà brillamment œuvré sur le premier tome de la série, et qui fait encore une fois des merveilles. Son travail chromatique sur les dessins de Zezelj transcende littéralement ceux-ci, les faisant accéder à une puissance d’expression d’une grande intensité. Habitées par de subtiles matières omniprésentes tendant vers la texture du pastel, ses couleurs constituent un sublime écrin aux visions de l’artiste. Assurément, Dionnet a trouvé là un duo d’exception pour son récit, et l’enfantement est beau, tout simplement beau.

 

Cecil McKINLEY

« Des dieux et des hommes » T3 (« Une petite ville en Amérique ») par Danijel Zezelj et Jean-Pierre Dionnet Éditions Dargaud (13,95€) – ISBN : 978-2-2050-6678-4

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