« Alias » par Michael Gaydos et Brian Michael Bendis, et « Alan Moore, une biographie illustrée » par Gary Spencer Millidge

Pour cette dernière chronique de l’année, petit retour sur deux volumineux ouvrages récemment parus et indispensables à tout fan de comics qui se respecte: l’intégrale de la série « Alias » de Bendis en omnibus, et l’édition française d’un beau livre consacré à Alan Moore.

« Alias » par Michael Gaydos et Brian Michael Bendis

Avant d’être une star chez Marvel, Bendis c’était « Goldfish », « Jinx » ou encore « Torso », des œuvres plus versées dans le roman noir et le polar désespéré et violent que dans l’univers super-héroïque. Et juste avant d’œuvrer sur « Ultimate Spider-Man » en 2000, Bendis avait signé quelques scénarios de « Sam & Twitch », un spin-of de « Spawn » qui ne pouvait pour autant être considéré comme super-héroïque puisque Spawn ne faisait que hanter un contexte résolument réaliste et policier. Mais, un an seulement après ses débuts sur « Spider-Man » et avant de devenir l’un des fers de lance du récit de super-héros, deux séries entamées en 2001 chez Marvel constituèrent la vraie charnière qui permit à Bendis d’exceller dans le genre super-héroïque sans pour autant perdre sa passion et son goût du récit noir, du polar : « Alias » et « Daredevil ». Durant trois ans, jusqu’en 2004, Bendis écrivit donc ces deux séries en parallèle où les deux genres se mêlent de manière inversée. Avec « Alias », il crée un nouvel espace très adulte et réaliste où le monde des super-héros est vu sous l’angle du quotidien noir et déprimant d’une ancienne super-héroïne devenue détective privé et souhaitant avoir une vie « normale » malgré ses rapports professionnels avec les encapés. Avec « Daredevil », il transfigure une série Marvel historique en la plongeant dans un contexte tout à coup beaucoup moins super-héroïque, lorgnant plus vers le polar, le drame psychologique et la chronique médiatico-judiciaire. Dans les deux cas, Bendis rend bien plus floues les barrières entre les deux genres, créant des passerelles passionnantes qui enrichissent ces genres en leur donnant une nouvelle dimension.

 

« Alias » est une série excellente, dont le ton on ne peut plus adulte lui valut d’être publiée sous le label Max de Marvel. En effet, à travers le quotidien de Jessica Jones, détective privée tenant l’agence « Alias Investigations », c’est aussi la face sombre et quotidienne des super-héros à laquelle nous avons droit. Certes, Jessica a raccroché et ne joue plus à la super-justicière, au contraire, elle fait profil bas, mais la plupart de ses enquêtes ont un lien plus ou moins proche avec des super-personnalités. Dans « Alias », on découvre (ou plutôt Bendis nous montre enfin) que les super-héros ont une sexualité et des problèmes personnels inavouables, qu’ils se comportent parfois n’importe comment et qu’ils n’arrivent pas à tout gérer dans leur vie sur des strates bien moins lisses que celles déjà dévoilées auparavant. Sans verser pour autant dans le pathos et la surenchère, Bendis porte plutôt un regard vrai et cru sur les super-héros, amorçant une critique humaine et de bon sens, d’un point de vue très pragmatique, sans appuyer trop son propos : le monde super-héroïque, omniprésent, semble pourtant très lointain, comme un écho, un fantôme, et non un sujet central de la série. C’est cette nuance qui rend la série si subtile et intéressante, dans un contraste saisissant de ton de parole touchant et d’évènements plutôt crus. Jessica a envie d’exister, mais ne sait plus trop où elle en est. Sans faire non plus n’importe quoi, elle semble être constamment dans l’errance, la quête de soi désabusée, l’horreur de l’échec, le besoin de s’affirmer sans s’imposer, l’envie de sexe et d’amour, le silence des blessures intérieures. Alors elle picole, se cherche, déprime, se bat mais a peur. Un personnage attachant…

 

Cet épais omnibus de 648 pages reprend l’intégralité des 28 épisodes de la série, plus le one-shot « What if ? » qui lui fut consacré en 2005. On appréciera les dessins réalistes, noirs et bruts de Michael Gaydos sur l’ensemble de l’œuvre où malgré tout s’immiscent par endroits des séquences dessinées entre autres par Bill Sienkiewicz, Mark Bagley, Al Vey ou Rodney Ramos lorsqu’il est question de souvenirs ou d’autres dimensions narratives. On notera aussi les couvertures réalisées par David Mack… Bref, un bel omnibus que je vous conseille vivement, même si l’une des dernières pages présente le gros défaut d’avoir le texte américain et français superposé dans les bulles, rendant toute lecture impossible, ce qui énerve quelque peu quand on a payé cet album la modique somme de 65 euros, et démontrant une nouvelle fois combien Panini n’est pas un éditeur, mais un fabricant de papier relié sans aucun suivi éditorial. Je ne dis pas ça par cynisme journalistique, mais bien par dépit passionnel…

 

« Alan Moore, une biographie illustrée » par Gary Spencer Millidge

La parution récente de cet ouvrage est une excellente nouvelle pour tous les aficionados du lion anglais. Difficile d’envisager ce livre sorti quelques semaines seulement avant la reprise officielle de DC/Vertigo par Dargaud dès janvier 2012 autrement que comme une mise en bouche du prochain label Urban Comics… Sous la superbe couverture réalisée spécialement par Frank Quitely pour l’édition française se déploie une biographie qui n’entend pas faire plier le lecteur sous un texte trop abondant, préférant un équilibre intéressant entre les mots et les images. Qui dit biographie dit souvent chronologie, et c’est bien sous cet angle pragmatique que Gary Spencer Millidge a exploré la vie et l’œuvre de Moore, proposant même en fin d’ouvrage une synthèse de ce parcours dans un dépliant temporel accolé à la bibliographie de cet artiste polymorphe. En plus de 300 pages et 7 chapitres, Millidge retrace le parcours et la nature de Moore en l’illustrant de nombreux documents d’archives souvent intéressants, rares et inédits : extraits de comics, scripts, photos, dessins… Moore ayant donné sa bénédiction à l’auteur, des documents personnels ou intimes parsèment l’ouvrage, ainsi que des témoignages de ses proches et de ceux avec qui il a travaillé. Une mine d’or pour tous ceux qui veulent en savoir plus sur la personnalité et le processus créatif de cet auteur et artiste hors norme.

 

Du dessin à l’écriture en passant par la magie, la performance et la musique, cette biographie illustrée explore toutes les facettes créatrices d’Alan Moore. La cerise sur le gâteau étant bien sûr l’insertion d’un CD de 19 titres constituant une sublime anthologie des expériences musicales de Moore. Ce CD est une vraie merveille, proposant des perles et des trésors rarissimes, inédits, parfois exhumés de vieilles cassettes audio. Certes, l’origine rudimentaire de certains enregistrements et supports d’enregistrement pouvaient poser problème, mais Gary Lloyd, compagnon musical de Moore, a remasterisé l’ensemble avec un tel talent que l’écoute de ce disque n’en pâtit pas, et c’est passionnant. Éclectique, électrique et électronique, cette anthologie propose des expériences sonores personnelles tout comme des extraits musicaux de pièces de théâtre que Moore a créées avec son groupe de performance artistique. Entre Syd Barrett, Brian Eno, Bowie ou Roxy Music, Alan Moore nous serre une musique définitivement anglaise, préfigurant aussi ce que pourra faire Neil Gaiman plus tard, lisant ses textes sur des ambiances sonores créés autour d’eux. Tout sauf un bonus ou un gadget, la présence de ce CD est non seulement réjouissante, mais est avant tout un élément indispensable de la biographie de Moore, l’une de ses facettes primordiales puisqu’elles constituent pour lui un medium où poésie, incantation magique et délire de la voix expriment sa nature profonde. Un flux sonore rendant compte une nouvelle fois du talent extrême de story-teller du grrrrrand Alan Moore.

 

Cette biographie joliment illustrée et préfacée par l’immense Michael Moorcock est d’ores et déjà considérée par beaucoup comme un ouvrage de référence sur Alan Moore. Un très beau et très chouette bouquin !

Cecil McKINLEY

« Alias » par Michael Gaydos et Brian Michael Bendis Éditions Panini Comics (65,00€) – ISBN : 978-2-8094-1965-8

« Alan Moore, une biographie illustrée » par Gary Spencer Millidge Éditions Dargaud (39,95€) – ISBN : 978-2-3648-0004-5

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