SANDMAN : LE REVE CONTINUE…

Jouons à être Toi, le cinquième tome de Sandman, la série mythique de Neil Gaiman, est paru il y a peu chez Panini Comics. In-con-tour-na-ble ! In-dis-pen-sa-ble !

 


 


Ahlalalalaaaa… Parlez-moi de l’édition des séries en France… et je vous lancerai un gros soupir… Que de gâchis, d’incohérences éditoriales ! Panini Comics, avec la présente édition de Sandman, vient pourtant de prouver qu’on pouvait faire perdurer une série malgré les aléas de l’édition sans prendre l’affect et le portefeuille des lecteurs pour des imbéciles (qualité que Delcourt avait eue justement sur Sandman lorsqu’il récupéra la série quelques années auparavant). Car quoi ! Combien de fois avons-nous commencé à suivre une série, à l’acheter avec ardeur afin de nous constituer l’évolution d’une œuvre dans toute son ampleur, de vivre avec elle ? Et combien de fois nous sommes-nous retrouvés devant des arrêts brutaux, des refaçonnages synonymes de doublons et d’illogismes, des changements de formats, de maquettes, de couleurs ? Malheureux amateurs fous de Little Nemo, d’Akira, de Valentina, de Terry et les Pirates en couleurs… Sans être ultra bibliophile réactionnaire, ce peut être toute l’âme d’une série qui pâtisse de ces incongruités. Et si on ne peut raisonnablement suivre l’évolution d’une série, alors à quoi ça sert, que des créateurs se décarcassent à vouloir nous offrir de grands univers, des contrées ne pouvant se contenter d’un one-shot –si brillant soit-il ? À rien. Fin du débat.


Qu’a donc fait Panini de si merveilleux ? Une chose toute simple, évidente. En reprenant la suite de Sandman, elle a gardé l’identité visuelle et le format des volumes précédemment sortis, le logo de l’éditeur étant la seule différence discrètement visible, évidente, nécessaire. En réfléchissant bien, on peut d’ailleurs dire que, d’une manière générale et malgré la rareté inacceptable de cette œuvre dans notre paysage éditorial français, Sandman a jusqu’à présent bénéficié de la passion de quelques vrais éditeurs se battant pour éditer un travail dans sa forme la plus originelle, au format comic book, et porter ainsi jusqu’à nous la possibilité de découvrir et d’apprécier ce petit bijou à sa juste valeur.


 


Sans s’appesantir, voici un petit retour sur l’aventure éditoriale de Sandman en France. Rendons hommage à la grande petite maison d’édition Le Téméraire pour avoir publié Sandman en album pour la première fois en France en 1997. Jusqu’en 1999, cet éditeur va sortir quatre tomes (Préludes, Nocturnes, Possession, Eviction) regroupant chacun quatre épisodes. Malheureusement Le Téméraire disparaît, et c’est Delcourt qui reprend la série en 2003 avec La Saison des Brumes reprenant les épisodes 21 à 28 au lieu de –logiquement- les épisodes 17 à 20 venant juste après le quatrième tome du Téméraire (ces épisodes seront rétroactivement édités en 2005 sous le titre Domaine du Rêve). Si Delcourt s’est permis un petit inversement temporel rétabli par la suite avec en plus une réédition en deux tomes des quatre volumes parus au Téméraire (qui étaient devenus introuvables), il a néanmoins permis aux lecteurs de continuer à suivre Sandman de manière honnête, en respectant l’esprit de l’œuvre. Après avoir aussi édité le volume 11 (en forme d’annexe à Sandman et où l’on retrouve par exemple Manara), Delcourt se voit passer la main à Panini Comics qui continue donc ce travail éditorial avec intelligence. Ouf !


 


Chez DC Comics, Sandman est à Vertigo ce que Superman fut à Action Comics : une pierre angulaire, un symbole, une identité. Au milieu des années 80, Gaiman se lie d’amitié avec Alan Moore et surtout Dave McKean avec qui il va réaliser de nombreux chefs-d’œuvre. Entré chez DC en 1986, Gaiman va très vite apporter son empreinte d’écrivain atypique au petit monde des comics, enrichissant l’ouverture de celui-ci vers d’autres mondes à explorer, loin des normes alors en train d’exploser avec les dernières œuvres de Moore et de Miller : la fin des années 80 est en soi une petite révolution pour les comics, et c’est de chez DC que vient le vent, après de longues années de repositionnements face à la vague Marvel. Les comics purent alors devenir TRES adultes, avec Vertigo.


 


Vous dire ce qu’est Sandman, vous raconter l’histoire de Sandman, son concept, ses personnages, son graphisme… voilà bien des choses que je ne saurais vous expliquer tout en étant depuis des années imprégné de cette oeuvre. Serais-je trop bête pour cela ? Pas encore (enfin j’espère). Il y a surtout que cette œuvre ne s’explique pas, ne peut s’expliquer, qu’il n’y a pas à l’expliquer : la seule chose à faire est de la lire, car même les réflexions les plus pertinentes ne sauront jamais amener au lecteur toute l’étrangeté du ressenti éprouvé à la lecture de cette bizarrerie sublime. Évidemment, je peux vous dresser le tableau général si vous ne connaissez pas encore ce chef-d’œuvre : Sandman (appelé aussi Dream, Marchand de Sable, ou Morphée) est l’entité qui règne sur le Royaume des rêves et des cauchemars, façonnant nos songes selon les lois éternelles d’un ordre universel. Ce héros qui n’en est pas un, ni bon ni méchant, est là pour maintenir justement l’ordre des choses, même s’il ne peut que nous inspirer de la sympathie par son caractère profond, sa compassion et sa présence nuancée. Il appartient à la famille des Infinis (intemporelles et omnipotentes entités à côté desquelles nos dieux et croyances ne sont que folklore) qui régissent la vie et la mort avec toutes les dimensions que ces dernières impliquent. L’ensemble de l’œuvre nous conte différents moments de « l’existence » de Sandman à travers le temps, et les interactions qui se nouent et se dénouent entre le monde réel et le monde rêvé, entre l’humanité et les forces cachées qui la transpercent.


 


Outre l’écriture et le découpage -de très haut niveau- de Neil Gaiman, l’originalité de Sandman réside aussi dans le fait que ses 75 épisodes aient été réalisés par des dessinateurs différents, par alternance et retours, crayonnés et encrages, créant une identité visuelle multiple, toujours différente et pourtant étrangement homogène. Quelques dessinateurs ont –surtout au départ- réalisé plusieurs épisodes d’affilée ; mais c’était toujours en coréalisation avec un autre dessinateur ponctuel, qui lui-même travaillerait ensuite avec un précédent complice de ceux-ci sur la série. Les premiers et principaux dessinateurs de Sandman ont été Sam Keith, Mike Dringenberg et Malcom Jones III. Plus qu’un intéressant mélange des traits, ces collaborations symbolisent et expriment les multiples facettes visuelles inhérentes à la diversité flamboyante qu’offrent le rêve , les rêves, le cauchemar, les cauchemars. Les songes sont polymorphes, donc Sandman est visuellement changeant, adéquation parfaite entre l’expression graphique et la nature floue en vases communiquants de notre inconscient libéré dans le rêve. Oui, je sais, ce sont de grandes phrases, mais Sandman est une grande lecture.


 


Apparue en 1989, cette série est plus qu’une série : c’est une œuvre à tiroirs, pleine et infinie, se déployant en elle-même par des ramifications multiples échappant aux repères habituels d’une certaine narration linéaire. À l’instar du Finnegans Wake de James Joyce, la lecture de cette œuvre peut se commencer à n’importe quelle période, chaque cycle se suffisant à lui-même tout en étant intimement lié à son passé et à son futur. Sandman est une expérience de lecture unique où nous devons laisser au vestiaire tout ce que nous pensions savoir du réel et de l’irréel, obligés de réadapter nos schémas mentaux à de nouvelles possibilités, de nouveaux équilibres. Pourtant ce n’est pas le grand chambardement des sens qui annihilerait toute compréhension, non, au contraire, tout cet univers est régi par une intention des plus cohérentes dans l’omniprésente ouverture de son possible. Car le fantastique et la rationalité prennent ici des visages rarement rencontrés ailleurs, ils communiquent ensemble et se construisent selon des paramètres qui se révèlent toujours à nous par un état de fait, une logique, une idée qu’on ne soupçonnait pas : autrement dit le rêve de tout lecteur digne de ce nom.


 


Rares sont les bandes dessinées qui ont un tel pouvoir de séduction ; dès le départ, dès les premières planches, quelque chose s’opère, même si les dessins peuvent surprendre par leur côté décalé… Les mots de Gaiman, le rythme qu’il leur donne, l’onirisme qu’il insuffle dans son phrasé simple et précis, le découpage qu’il en tire pour construire chaque planche de bande dessinée, bref, l’extrême qualité de scénariste de Neil Gaiman nous prend à la gorge, sensible tout autant que rudoyant. Quand on commence à s’immerger dans les planches de Sandman, quelque chose nous happe, nous invite avec une insistance toute en nuances, envoûtante, à explorer des strates et des sentiments ultimes, à la frontière de ce que nous comprenons et de ce que nous ressentons. Parfois onirique, parfois effrayant (certains épisodes foutent vraiment les chocottes), poétique, réaliste, délirant, chaque chapitre de l’histoire de Sandman est une nouvelle incursion dans notre nature humaine, un révélateur de nos sédimentations conscientes et inconscientes, personnelles et collectives. C’est effectivement le cœur humain que dissèque et transfigure Neil Gaiman, en faisant fi de toutes les évidences érigées depuis une éternité comme étant LA VERITE. Dès lors on s’aperçoit vite que l’univers recréé par Gaiman nous plonge dans un grand trouble, les tenants et les aboutissants de nos croyances et de nos repères n’étant plus si clairs que ça. Qu’est-ce qui est vécu ici-bas, qu’est-ce qui ne l’est pas..? Qu’est-on en train de lire, au juste ? Un rêve éveillé, une réalité qui s’étiole, mais toujours çà et là cette humanité qui perdure avec toutes ses folies, ses espoirs, son amour et ses haines dévorant le quotidien. La force de cette œuvre est qu’elle ne juge jamais sans pour autant rester neutre, elle narre, et échappe aux pièges des ficelles psychanalytiques pour se porter tout entière vers le fabuleux qui règne en chacun de nous, comme un organe fossile oublié. En cela Sandman échappe à toute tentative analytique, restant intrinsèquement une essence à parcourir sans en chercher la finalité, donc la fin, donc le message. Le seul message qui puisse venir étant celui où –après avoir lu l’un des albums de la série- vous rêverez de votre lecture, vous mettant en abîme avec l’œuvre, créant vous-même un nouveau lien entre l’imaginaire et la vie réelle elle-même nourrie par l’imagination de créateurs de bandes dessinées. La lecture de Sandman est aussi un rêve éveillé.


 


Ce cinquième volume de Sandman reprend les numéros 32 à 37 parus en 1991 et 1992 chez DC Vertigo sous le titre A Game of You. L’album nous propose également une longue préface illustrée de Samuel R. Delany, plus des créations graphiques et les couvertures originales de Dave McKean (McKean étant l’illustrateur et le maquettiste attitré de la série ; vous pouvez d’ailleurs retrouver l’intégralité de ce travail graphique dans l’album Les Couvertures de Sandman sorti en 1997 chez l’excellent éditeur Reporter). Car il ne faut pas oublier Dave McKean, si proche de Gaiman, si enclin depuis toujours à exprimer l’ineffable par son art constitué de différentes techniques ouvrant différentes perceptions, qui hante littéralement l’œuvre de son talent exceptionnel en exprimant ses visions successives de Sandman… somptueux écrin que celui-ci.


Après le trio de dessinateurs pionniers (Sam Keith, Mike Dringenberg et Malcom Jones III), après ceux qui suivirent (Chris Bachalo, Michael Zulli, Kelley Jones, Charles Vess, Colleen Doran, Matt Wagner, Dick Giordano, George Pratt et P. Craig Russell), d’autres dessinateurs viennent explorer la nébuleuse. Voici les collaborateurs ayant œuvré à Jouons à être Toi : Shawn McManus, Bryan Talbot, Stan Woch, ainsi que le retour de Doran, Pratt et Giordano.


Page après page nous naviguons une fois encore dans des féeries et des horreurs, dans des quotidiens désespérés et dans les méandres de l’infini. Encore une fois le venin de l’œuvre fait ce qu’il a à faire, implacablement. Nous croisons un travelo et des punkettes lesbiennes, pas mal de bestioles en tout genre (décidément, Mathieu le corbeau est bien beau), une tête coupée qui parle, un homme dont la cage thoracique sert de cage à oiseaux, ainsi que la pauvre Barbie, complètement perdue… Quant à l’histoire, ou plutôt les histoires, inutile d’attendre que je vous en dise quoi que ce soit, je resterai muet. Je vous l’ai dit. Sandman ne se raconte pas. Il se lit.


 


On ne peut décemment pas se dire amateur de bande dessinée et passer à côté de Sandman. Alors réjouissons-nous de pouvoir continuer à lire ce chef-d’œuvre dans d’aussi bonnes conditions graphiques. Mais, même si votre album est vraiment très réussi, cher Panini Comics, pitié, soyez compréhensif : n’attendez pas trop longtemps avant d’éditer les autres volumes… il serait dramatique d’attendre encore une décennie pour pouvoir lire l’intégralité d’une œuvre aussi importante et qui aurait déjà dû être éditée en entier depuis longtemps dans notre pays. Vraiment.


 


 


Cecil McKinley.

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