THE FOUNTAIN, DE DARREN ARONOFSKY ET KENT WILLIAMS : OUVREZ GRANDS VOS YEUX…

« The Fountain » de Darren Aronofsky et Kent Williams est paru ce mois-ci chez Emmanuel Proust Editions : c’est une nouvelle fois le bonheur de découvrir avec émotion le magnifique talent de Kent Williams. Une bande dessinée sublime.

À l’heure déjà bien avancée où Hollywood continue de transposer à satiété les plus grands mythes des super-héros et de certains personnages issus d’autres comics modernes à grands coups d’effets spéciaux et de liberté mercantile quant à l’histoire originale, The Fountain est un album qui vient à point nommé pour redonner de la substance et de la beauté à un dialogue qui n’était souvent plus qu’une caricature de la transmission artistique entre cinéma et bande dessinée. En effet, cette oeuvre a quelque chose d’unique, parmi la cohorte ; sa nature, sa création et son existence échappent à l’attendu : elle n’est pas l’adaptation d’un film en bande dessinée, ni la bande dessinée dont il va être tiré un film, ni même le story-board somptueux d’un film… Elle est à la fois tout et rien de tout cela (même s’il est écrit en quatrième de couverture que cet album est la « bande dessinée du film »).

En 1999, le metteur en scène atypique Darren Aronofsky (Pi, Requiem for a Dream) met en chantier un projet ambitieux : The Fountain, un film traitant de la vie, de la mort et de l’amour à travers le temps dans un récit oscillant entre épopée historique, histoire d’amour et science-fiction. Mais en 2002, Hollywood abandonne officiellement le projet alors en pré-production, principalement à cause d’un budget trop élevé (Aronofsky avait néanmoins réussi à garder les droits de l’histoire, afin d’en faire le cas échéant une bande dessinée). Il est donc allé trouver Karen Berger chez DC Vertigo, et celle-ci lui a proposé de travailler avec Kent Williams (merci Karen, quel talent éditorial !). La rencontre est réussie, et The Fountain se concrétise petit à petit sous les crayons et les pinceaux de Williams, enfin ! Oui mais. Aronofsky est si obsédé par son histoire qu’il ne peut continuer à vivre sans la sortir de lui ; il doit l’enfanter à tout prix. Il se met donc à réécrire The Fountain pour le cinéma dans une nouvelle version plus viable, pariant avec Williams à qui aurait fini l’œuvre en premier : « match nul », comme il le dit dans sa postface.
Et c’est premièrement en cela que cet album est remarquable : The Fountain est une œuvre hybride par nature puisque sa réalisation s’est simultanément déroulée sur la planche de bande dessinée et sur la pellicule cinéma, et que l’une et l’autre de ces créations se sont nourries d’elles-mêmes, différentes et semblables. Ainsi, The Fountain échappe à tout tiroir, à toute étiquette de produit, en n’étant ni un livre ni un film mais une œuvre avant tout, une idée, une histoire (un concept ?), un sentiment, l’existence abstraite d’une œuvre, comme une entité en soi qui peut se concrétiser par différentes expressions artistiques, pouvant même amener à d’autres narrations : musicales (cela ferait un sublime opéra), littéraires, ou théâtrales. The Fountain ne serait donc pas adaptable, mais EXPRIMABLE… En voilà, une bien jolie idée…

Mais alors qu’est-ce donc que The Fountain, me demanderez-vous.. ? C’est une histoire se déroulant sur 931 ans (et non mille ans comme on l’a lu partout, je pense justement que si la quête du héros n’arrive pas jusqu’à ce millénaire hautement symbolique, c’est en parfaite adéquation avec l’esprit de l’œuvre : accepter l’arrêt d’une quête pour se retrouver dans l’ordre cosmique des choses, dans un néant synonyme de vie éternelle). À travers ce long laps de temps, nous allons retrouver trois existences d’un même homme s’entremêlant dans une chronologie brillamment scindée et réinventée par Aronofsky. Dans la première période, qui débute réellement en 1532, nous faisons connaissance avec Tomas Verde, conquistador au service de l’Espagne et amoureux de la Reine, qui est à la recherche d’un « Arbre de Vie éternelle » en plein territoire maya. La deuxième époque se déroule en 1997 : Tommy Creo est cancérologue et fait des recherches sur les tumeurs cérébrales ; il tente ainsi une course contre la montre pour sauver sa femme de la maladie. La troisième existence qui nous est contée se situe dans le futur, en 2463 : Tom parcourt l’espace dans une bulle contenant l’Arbre de Vie, cherchant à atteindre Xibalba (l’étoile dont les mayas disaient qu’elle accueillait leurs morts pour les faire renaître) afin de rejoindre son amour. Les trois périodes se passent toutes en hiver, et l’alliance maritale joue le rôle de fil conducteur, jetant des ponts entre les époques, tout comme le prénom du personnage principal et la persistance physique de la femme aimée à travers les siècles… The Fountain est bien évidemment une œuvre miroir, se lançant à elle-même des ramifications réciproques qui finissent par nous inclure dans une narration infinie du sujet.

Et Kent Williams, dans tout ça ? Eh bien il y est tout simplement génial, comme d’habitude… Kent Williams est –avec Bill Sienkiewicz et Dave McKean- l’un des plus talentueux dessinateurs de graphic novels, tous trois ayant en commun un profond goût pour différents arts picturaux. Il est peintre depuis de longues années, mais c’est aussi un dessinateur au style singulièrement présent . Le caractère bien particulier des oeuvres de Kent Williams réside justement dans le fait qu’il ne colorie pas ses dessins, ni ne contourne ses peintures par son trait (fortement influencé par Egon Schiele ), mais bien qu’il mélange dessin et peinture comme deux médiums se répondant dans des consonances graphiques souvent audacieuses. Son talent à exercer des techniques différentes lui permet pour The Fountain de traiter chaque époque évoquée par un style spécifique et néanmoins en échos : crayon, peinture et dessins graphiques pour 1532, lavis et encres pour 1997, et enfin peinture, crayon, encres et informatique pour 2463. Ce grand artiste a un sens extraordinaire de la composition, que ce soit à l’intérieur de chaque case ou dans l’espace de la planche : Williams n’hésite jamais à laisser aller ses pulsions graphiques afin de définir la forme même que prennent les images, ce qui lui confère une liberté esthétique profonde et onirique créant des planches courageuses et de toute beauté. Une grande force -alliée parfois à une belle fragilité d’intention- donne à son trait un pouvoir d’expression assez fascinant. Son approche directe de la couleur, ainsi que la façon dont il harmonise des procédés de recouvrements du crayon par la peinture et inversement, font de son esthétique profonde et réaliste un spectacle constant où l’œil se pâme de plaisir devant tant de virtuosité, tant d’intensité artistique. Chaque image de Williams est un véritable tableau, et l’on peut se perdre longtemps à voyager dans les méandres de son art…Celles et ceux qui ont aimé les anciens albums de Kent Williams retrouveront dans The Fountain toutes les qualités picturales qui ont fait le renom ô combien justifié de cet immense artiste trop rare dans le paysage éditorial (notons par ailleurs qu’il enseigne la peinture à l’Art Center College Design de Pasadena, et la bande dessinée à l’Institut Pratt de New York).

Les connections entre la bande dessinée et le cinéma ne s’arrêtent pas là en ce qui concerne les deux créateurs de The Fountain. Premièrement, avant de s’atteler à ce projet, Darren Aronofsky –qui dit aimer énormément la bande dessinée- avait été pressenti pour réaliser le dernier Batman et l’adaptation des Watchmen d’Alan Moore et Dave Gibbons. Deuxièmement, le fait que ce soit Hugh Jackman (le Wolverine des trois X-Men au cinéma) qui tienne finalement le rôle du héros de The Fountain est une passerelle vers Kent Williams : ce dernier –qui n’a fait que d’épisodiques apparitions dans le monde des super-héros- s’est néanmoins plusieurs fois penché avec un plaisir non dissimulé sur le personnage de Wolverine (dans le superbe Meltdown, ou dans le sauvage et expressionniste Killing). Troisièmement, Kent Williams travaille à présent sur des projets de longs métrages… La boucle est bouclée…
Darren Aronofsky est en train d’achever la post-production de la version cinématographique de The Fountain. Vous pourrez admirer le résultat sur grand écran vraisemblablement à l’automne 2006.

Cecil McKinley.

POST-SCRIPTUM : Pour celles et ceux qui ont accès aux ouvrages américains, vous pouvez admirer les dessins de Kent Williams dans plusieurs ouvrages et catalogues, dont Kent Williams : Drawings & Monotypes (Tundra Publishing, 1991), ou bien dans des comics : Destiny : A Chronicle of Deaths Fortold, avec Alisa Kwitney et Scott Hampton (4 numéros chez DC Comics/Vertigo en 1997). Pour tous les autres, voici ses œuvres publiées en France :

Serval et Havok : Echec Nucléaire ; 4 tomes chez Comics USA-Glénat en 1990 (Havok & Wolverine : Meltdown ; 4 issues, Marvel/Epic Comics 1988-1989). Scénario : Walter et Louise Simonson, co-dessiné avec Jon J Muth et la participation de Sherilyn VanValkenburgh.

Les Artères de Gotham ; 8 pages dans Batman ! chez Editions USA en 1997 (Dead Boys Eyes ; in Batman : Black & White, DC Comics 1996). Album collectif.

Tell Me, Dark ; aux éditions du Masque -coll. Atmosphères- en 2000 (Tell Me, Dark ; DC Comics 1992). Histoire de Karl Edward Wagner, textes de John Ney Rieber.

Killing ; Wolverine #95 et #96 chez Marvel France en 2001 (Wolverine : Killing 1 & 2 ; Marvel Comics 1993). Couleurs de Sherilyn VanValkenburgh.

Blood ; Livre I et Livre II chez Emmanuel Proust Editions –coll. Atmosphères- en 2003 (Blood : A Tale ; Marvel/Epic Comics 1987-89 et DC Comics/Vertigo 1996). Scénario de John Marc DeMatteis.

The Fountain ; chez Emmanuel Proust Editions –coll. Ciné 9- en 2006 (The Fountain ; DC Comics/Vertigo 2005). Scénario de Darren Aronofsky.

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