The book of Schuiten

Ce superbe ouvrage en anglais (mais non réservé aux seuls anglicistes), permet de découvrir une facette mal connue du travail du dessinateur François Schuiten, véritable passeur qui explore et relie entre elles des formes artistiques aussi diverses que la bande dessinée, l’affiche, l’architecture, le cinéma, la photo ou la peinture.

 


Ce touche à tout de génie apparaît ainsi d’abord comme un faiseur d’images hors pair (Schuiten refusant le terme d’illustrateur). Capable d’évoquer tout une histoire en une seule vignette et de nourrir l’imagination du spectateur par une image unique, il excelle certes dans les représentations architecturales créatives ; mais ici, on (re)découvre aussi la puissance d’un trait capable de rendre intensément les émotions les plus diverses (voir pp. 74 ou 129) comme le langages des corps (extraordinaires personnages des pp. 60 et 114) et des sens (voir les vignettes emplies d’un érotisme délicat et émouvant des pp. 110 à 113).


            Au fil des pages, on retrouve l’univers de l’auteur, à la fois tout à fait cohérent et poétique, grandiose et fantaisiste, un monde d’utopie décadente et de fiction uchronique. Avec en trame de fond, une certaine mélancolie apaisée mais énigmatique, comme à la contemplation des vestiges d’une civilisation disparue et à ce titre devenue quelque peu mystérieuse. Par dessus tout, ce livre nous convainc que Schuiten est en fait resté un peintre éminemment humaniste : au sein de ses architectures les plus invraisemblablement sophistiquées et les plus spectaculaires, se démarque toujours une présence humaine, le plus souvent en contemplation ou en recherche. Par là même, Schuiten renvoie l’image d’une humanité en quête perpétuelle, de sens, de savoir, de dépassement, de sommets à atteindre, de bibliothèque à parcourir, de paysage à arpenter, de seuil à franchir, de limites à transcender, aspirant comme dans le dessin de la page 120-121 à s’arracher à la gangue matérielle qui la retient prisonnière.


            Dans un entretien captivant; l’auteur fait également quelques confidences sur son modus operandi (notamment son plaisir à laisser travailler sa main sans savoir a priori où il va), ses influences, illustrées par une série de clins d’œil à retrouver au fur et à mesure (le surréalisme belge et « le grand Art » vanté par son père d ?un côté ; et de l’autre, Jacobs, Jijé ou Little Nemo que lui fait découvrir son frère, en attendant les grandes révélations des années 1970) ou son rapport à la fois riche et ambiguë au texte. Enfin, signalons la chronologie illustrée qui n’est pas la partie la moins intéressante de l’ouvrage et révèle la puissance d’une oeuvre déjà fortement saluée et amplement reconnue.


            Incontournable.


Joël DUBOS

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