« Scalped » T4

Cette semaine, penchons-nous avec intérêt sur le 4ème tome de la série « Scalped »… Superbe, comme toujours.

« Scalped » T4 (« La Rage aux tripes ») par R.M. Guéra, Davide Furnò et Jason Aaron

Décidément, le succès de « Scalped » est plus que légitime… Cette œuvre fait indubitablement partie des meilleurs comics du moment. Ce 4ème volume s’ouvre par une sorte d’intermède dessiné par Davide Furnò, intitulé « La Danse du boudoir ». Un espace narratif se focalisant sur un autre temps, réalité concomitante à l’action générale, une vie dans la vie engendrée par la passion qui unit Dash et Carol. « La Danse du boudoir », c’est l’histoire de deux être ayant suivi des chemins de traverse intenses et douloureux, coincés dans leur vie par les apparences et le rôle que celle-ci leur a donné. Une histoire d’amour impossible, cruelle car véritable et profonde, qui ne laisse pas d’autre choix – apparemment – que de continuer à la vivre sans la vivre. Carol s’est mariée avec la mauvaise personne, et Dash ne sait plus quoi vivre… Une fois de plus, Aaron a su allier toutes les nuances de l’existence perdue dans ce roman noir toujours aussi puissamment exprimé. Il ne se contente de pas de nous présenter les deux amants comme de simples êtres aimants ; il donne à voir leurs silences et leurs mots errants, leurs failles et leur rage, leurs souvenirs, leur flamme et leur désespoir selon un rythme narratif superbe, alternant le factuel et le sensible dans une danse qui n’appartient pas qu’au boudoir. Car lorsque Dash rejoint Carol, leur amour charnel ressemble effectivement à une danse, une danse d’amour et de mort entrecoupée par des moments de doutes et de défonce. Mais le récit en son entier est une danse lancinante et contrastée où le réel abrupt – tel un soleil trop cru – semble brûler tout espoir de voir un jour leur amour s’affirmer dans une possibilité de vie. Ce double épisode constitue une très belle plongée dans la personnalité et la respiration des personnages. On ne peut qu’être touché, ému, par cette histoire où Aaron a remarquablement bien instauré cette brutale vérité de l’intimité, ce qui meut les personnages du plus profond de leur être. Et même si comme moi vous êtes un fan absolu de Guéra, on ne peut que saluer le travail de Furnò sur cette histoire, tranchant avec le style souple de Guéra par des visions dessinées à la hache, brutes et directes.

R.M. Guéra, on le retrouve dans la seconde partie de l’album avec quelques épisodes bien sentis où – comme d’habitude – les destins de plusieurs personnages s’entremêlent dans l’action. À ce moment du récit, n’oublions pas que la mère de Dash (et l’ancienne compagne de Red Crow), Gina, a été retrouvée morte et scalpée dans le désert… Pour Dash, le contrecoup est difficile à vivre, et il ne sait pas trop comment traverser le deuil. Red Crow, lui, est bien plus affecté qu’il ne le laisse entendre. Ayant la responsabilité de veiller sur l’âme de Gina (enfermée dans un petit sac en peau de daim sacré), le voici tiraillé entre son passé, son vécu avec cette femme, et le présent où la merde continue de se déverser, l’obligeant à faire preuve d’autorité et de force pour tenir sa place. Entre deux tensions extrêmes au sein du réel, il s’installe maintenant près du petit sac pour méditer et chanter pour l’âme de la femme qu’il a aimée. Pour la première fois peut-être depuis le début de la série, Red Crow se voit être acculé par ses propres émotions à tirer un bilan lucide et peu reluisant de lui-même : « Je m’appelle Lincoln Red Crow, et je suis quelqu’un d’honorable. J’ai une morale. Respecte mes ancêtres. Suis doux avec les bêtes. Ami de la nature. Tendre en amour. Et bienveillant en politique. Ça ne fait pas de moi un gentil pour autant. Non. S’il y a quelque chose que je ne suis pas, c’est gentil. » Une fois de plus, Aaron nous dresse un portrait noir et sans concessions de notre humanité dans ce qu’elle a de plus contrasté et incompréhensible, une humanité où trop souvent la « respectabilité » des « gentils » cache une personnalité assassine. Même si le fil rouge de ces épisodes reste la cohabitation difficile entre Red Crow et M. Brass. (un homme de main asiatique pervers et cruel travaillant pour Johnny Tongue, l’un des investisseurs financiers de la réserve et du casino), on retiendra pourtant naturellement le cheminement émotionnel de Red Crow, ce qui démontre encore une fois combien Aaron est un scénariste qui écrit vrai et fort. La grande qualité de cette série provient en grande partie du fait qu’il continue de creuser dans le vécu de chacun des personnages avec des accroches au réel qui s’emboîtent comme des engrenages fous, dans des temps élastiques, des kaléidoscopes vénéneux… Sans parler du talent exponentiel de Guéra qui – décidément – reste pour moi l’un des très grands dessinateurs en devenir… À lire inconditionnellement. Et si vous ne me croyez pas, jetez un coup d’œil à l’introduction d’Ed Brubaker…

Cecil McKINLEY

« Scalped » T4 (« La Rage aux tripes ») par R.M. Guéra, Davide Furnò et Jason Aaron
Éditions Panini Comics (13,00€)

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