« Jusqu’à Raqqa » : dans la bataille contre l’État islamique…

Comme 700 autres volontaires internationaux, sous le pseudonyme d’André Hébert, un Français est parti combattre l’État islamique en 2015. Engagé aux côtés des Kurdes de Syrie, jusqu’à l’ultime bataille de Raqqa, au sein de la capitale djihadiste, il livre – dès 2019 – un témoignage essentiel sur ce conflit sanglant. Transformé en un one shot de 120 pages par Nicolas Otero, ce journal de guerre est un envers du décor terrifiant : preuve d’un courage militant à vous couper le souffle…

Illustration pour la page de titre (Delcourt, 2023)

À l’avant-plan de la couverture, un jeune combattant à l’allure européenne se tient debout, armé d’un fusil d’assaut AK-47, au sommet d’un muret détruit. Comme le dévoilent l’arrière-plan et le titre, la zone des combats est urbaine : nous sommes dans la ville de Raqqa : dans une région centrale du nord de la Syrie. Totalement dévastée, la cité semble désertée par ses habitants, lesquels semblent autant avoir fui la guerre que le sinistre pavillon noir hissé sur l’un des bâtiments : le drapeau de l’État islamique, autrement dit Daech, acronyme arabe de l’État islamique en Irak et au Levant (EIIL), califat totalitaire créé entre 2006 et 2019.

Planches 1 et 2 (Delcourt, 2023)

C’est en mars 2011 qu’éclate la guerre civile syrienne, à la suite des Printemps arabes. Démarré par des mouvements pacifistes dirigés contre le gouvernement de Bachar el-Assad, le rapport de forces vire au conflit lorsque les opposants s’arment, aidés par des nations (Turquie, France, Qatar, USA, etc.) elles-mêmes hostiles au régime syrien. En 2014, l’État islamique rentre à son tour dans le conflit, contre toutes les autres parties, en s’emparant de l’est de la Syrie et du nord de l’Irak. Russie et coalition internationale s’opposent à leurs tours en 2015, pendant que les populations locales payent le prix fort : 500 000 victimes (bombardements, massacres, attaques à l’arme chimique), des milliers de disparus (tortures, exécutions sommaires, etc.) et un quart des Syriens partis en exil.

Tombée aux mains de rebelles salafistes en mars 2013, Raqqa devient un bastion islamiste en mai suivant. Zone de guerre lors d’une première bataille entre les deux factions en janvier 2014, la ville reste aux mains des djihadistes, qui y planifient les horribles attentats contre la France en 2015. Bombardée en représailles par l’armée de l’air française (novembre 2015), Raqqa subit une offensive des forces démocratiques syriennes et de la coalition internationale en novembre 2016. De juin à octobre 2017, la bataille de Raqqa s’engage : finalement libérée, la ville – détruite à 80 % ; 3 250 morts dont un tiers de civils – n’est plus qu’un immense champ de ruines… Une centaine d’ONG œuvrent aujourd’hui à sa lente reconstruction.

Raqqa en 2017.

La Syrie en 2019.

C’est dans le contexte mortifère des attentats de 2015 qu’André Hébert choisit donc de partir combattre, durant 15 mois, aux côtés de miliciens (Kurdes, Arabes ou Turcs), à l’instar d’une trentaine d’autres Français. Se réclamant de l’activisme révolutionnaire et de l’internationale marxiste, il tente finalement de reproduire au Kurdistan le combat des Brigades internationales, lors de la guerre d’Espagne. Rien, l’on s’en doute, ne sera simple, dans une guerre où l’on peut autant mourir dans un échange de tirs que par le biais d’une voiture piégée, d’un kamikaze, d’une mine artisanale ou d’un drone. Plusieurs fois emprisonné et libéré (y compris en France, par la DGSI), Hébert retournera en Syrie pour participer à la libération de Raqqa. En mars 2019, un livre paru aux éditions Les Belles Lettres vient raconter son incroyable périple. Le journal Le Monde précise alors : « Dans le flot des livres consacrés ces dernières années à la guerre en Syrie et à la lutte contre l’organisation État islamique (EI), celui d’André Hébert devrait à coup sûr sortir du lot à long terme. [...] L’intérêt du témoignage d’André Hébert est finalement là. Dans cet envers du décor qui n’a que très rarement pu être raconté au long par les journalistes occidentaux en raison des trop grands risques sécuritaires sur le terrain. C’est donc le quotidien âpre, les nuits courtes, le sifflement ordinaire des balles, les explosions de véhicules piégés, qu’il décrit presque à la façon d’un « reporter ». »

« Jusqu’à Raqqa » (Les Belles Lettres, 2019).

D’une planche à la suivante, dans un style BD reportage très réaliste, Nicolas Otero redonne à son sujet toute la force implacable du témoignage par l’image. Car, au-delà du récit et des paroles (souvent en voix off), c’est bien la violence des destructions et la part physique des combattants qui se dessinent littéralement ici, entre engagements, espoirs, horreurs et lassitudes propres à tous les conflits armés. Les camarades tués, la tension sous le feu ennemi, le regard des enfants, les sentiments de haine et de vengeance, les illusions perdues, la pensée humaniste comme effet cathartique : autant de moments et de séquences, courtes ou longues, qui irriguent cette chronique des temps de guerre, complétée par une postface d’André Hébert.

Planches 6 et 7 (Delcourt, 2023).

Philippe TOMBLAINE

« Jusqu’à Raqqa : un combattant français avec les Kurdes contre Daech » par Nicolas Otero et André Hébert

Éditions Delcourt (17,50 €) – EAN : 978-2-413039143

Parution 4 janvier 2023

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