Entretien avec Éloïse Rey et Sonia Paoloni : les autrices de « Anna et Ogre mangeur-de-mots », album jeunesse d’une grande richesse !

Biscoto est une maison d’édition associative, spécialisée dans la bande dessinée jeunesse. Elle propose, tous les mois, un journal au contenu varié et à la grande liberté de ton et de forme. Depuis 2017, Biscoto propose aussi des livres pour enfants : des albums, des bandes dessinées et des ouvrages qui mêlent bande dessinée et textes illustrés. « Anna et Ogre mangeur-de-mots » appartient à cette dernière catégorie. Devant la richesse graphique et narrative du récit, nous avons demandé aux deux autrices de nous en révéler les rouages les plus secrets…

Il y a cinq ans, paraissait chez Biscoto « Anne qui chante », un conte féministe qui marquait la première collaboration entre deux autrices : la graphiste Éloïse Rey et Sonia Paoloni. « Anna et Ogre mangeur-de-mots » explique le passé des personnages du premier livre, en mêlant récit illustré et bande dessinée. Devant la qualité de l’intrigue et des dessins, nous avons demandé aux autrices de nous expliquer leurs méthodes de travail et de décrypter ensemble la richesse d’un conte qui aborde avec une grande intelligence, entre autres sujets, l’importance du dialogue entre parents et enfants.

Bonjour mesdames, pouvez-vous vous présenter avec votre parcours dans le monde de la bande dessinée ?

Éloïse Rey.

Éloïse Rey (ER) : Je m’appelle Éloïse, j’ai 39 ans. Diplômée de l’école des Arts décoratifs de Strasbourg en 2009, je suis depuis graphiste et illustratrice à mon compte. Je travaille principalement pour la presse jeunesse. J’ai été directrice artistique d’un journal de poésie illustrée, et je participe régulièrement à différents fanzines. « Anna et Ogre mangeur de mots » est mon deuxième album illustré, et c’est la première fois que je m’essaie à la bande dessinée !

Sonia Paoloni (SP) : Je suis diplômée de l’atelier tapisserie des Arts décoratifs de Strasbourg en 1984 et je partage mon temps entre le graphisme, la tapisserie, la peinture et l’écriture. Passionnée de littérature jeunesse, j’ai été critique littéraire pendant de nombreuses années et collaboratrice de Hachette, notamment comme rédactrice en cheffe et coloriste. En 2019, j’ai cosigné, en tant que dialoguiste, chez Steinkis, la bande dessinée « Redbone, une histoire de rock et de résistance ».

BDzoom.com : « Anna et Ogre mangeur de mots » fait suite à « Anna qui chante », pouvez-vous nous résumer l’intrigue du premier opus et nous expliquer pourquoi lui donner une suite cinq ans plus tard ?

Sonia Paoloni.

SP : En fait, « Anna et Ogre-mangeur-de-mots » se déroule avant « Anna qui chante ». L’histoire « d’Anna qui chante » se passe au Pays des sept collines, gouverné par un roi tyrannique et père autoritaire de Judith, neuf ans. Parce que Judith est continuellement seule dans sa tour du château, il lui offre une petite fille, Anna, pour son anniversaire. Mais rien ne se passe comme le roi le voudrait. Anna amène avec elle un air de liberté qui se changera en ouragan de révolte.

Dans « Anna qui chante », c’est le chant de la petite fille qui anéanti les murs de l’injustice et libère Judith de l’emprise de son père. Anna était devenu si présente que je me suis demandé d’où elle venait et quelle était son histoire. « Anna et Ogre-mangeur-de-mots » est donc né.

Illustration du récit de « Anna et Ogre mangeur-de-mots ».

BDzoom.com : Que se passe-t-il exactement dans « Anna et Ogre » et pourquoi avoir choisi la forme du conte pour ce diptyque ?

SP : À cinq ans, Anna ne parle pas. Dans le premier récit, Anna est la voix libératrice qui réveille Judith de sa léthargie et de sa tristesse. Dans « Anna et Ogre mangeur-de-mots », c’est la fée et la sorcière qui œuvrent pour libérer Anna de son mutisme. Il est donc question de rencontre, de transmission, d’aide, de chemin… Et surtout de changements et de souplesse. Anna, Judith et Ogre sont en perpétuelle mutation, alors que le roi dans « Anna qui chante » refuse de changer et veut combattre le changement des autres. Il était intéressant de complexifier la question du « pourquoi Anna a ce parcours ». On pense toujours en premier lieu aux parents et leur influence. Nous vivons dans ce schéma social : les parents tout-puissants, qui savent tout. Puis, petit à petit, on comprend qu’Anna ne craint pas ce père, mais qu’il y a surtout de la non-parole. Pour différentes raisons, certes. Petit à petit, celui que l’on pensait méchant disparaît sous les traits d’un père différent des autres pères. Son passé est raconté dans la seconde partie. Ogre aussi est devenu important au fil des pages et connaître son histoire éclaire différemment la première partie.

Choisir le conte, c’est utiliser une boîte à outils qui contient des outils calibrés, au service d’une idée qui doit émerger. Ensuite, que devient l’histoire une fois entendue ? Est-elle seulement audible ? Quand il y a de la violence par exemple, comme dans « Anna et Ogre mangeur-de-mots », avec toutes ces filles prisonnières et le roi terrassé, la distance que permet le conte est salutaire, car on peut se réfugier dans « ce n’est pas vrai », tout en sachant que, bien sûr, il y a du vrai là-dedans. Je suis persuadée que trop de réalisme assèche la « compréhension créatrice » de l’enfant.

BDzoom.com : Dans ce beau livre cartonné, deux récits s’enchaînent sous deux formes différentes : histoire illustrée puis bande dessinée, pouvez-vous nous expliquer les raisons de cette mise en textes et en images si particulière ?

ER : Ces différentes compositions s’expliquent par les différents temps de récits développés par Sonia. Les cinq premiers chapitres sont consacrés au récit initiatique et à la quête d’Anna pour trouver sa voix. Cela appelait à de grandes images pleine page et pleines de symboles, pour restituer l’ambiance du conte et sa lente progression. C’était aussi important de reprendre le même système graphique que dans « Anna qui chante », pour garder la même atmosphère et signifier le lien entre les deux albums. Le sixième et dernier chapitre, quant à lui, se focalise sur un autre personnage clé de l’album : Ogre-mangeur-de-mots, le père d’Anna. On y découvre son histoire en flashback et en accéléré, de l’enfance à l’âge adulte : ce qui condense beaucoup de faits et d’informations ! Il fallait donc trouver un moyen de signifier à la fois ce changement de temporalité et de personnage principal. Le système de la bande dessinée m’est apparue évidente pour retranscrire tout ça.

« Anna et Ogre mangeur-de-mots », planche de bande dessinée.

BDzoom.com : Eloïse Rey, votre dessin puissant impressionne par la vivacité des couleurs, comment travaillez-vous pour un tel rendu ?

ER : Les couleurs sont une vraie source d’angoisse pour moi ! J’ai toujours craint la différence entre les dessins originaux et l’objet imprimé, qui, s’il suit la norme d’impression en quadrichromie traditionnelle, ne peut restituer toutes les couleurs… C’est pourquoi j’ai très vite adapté ma pratique de dessin à celle de la sérigraphie. Pour être sûre de maîtriser les couleurs finales.

« Anna qui chante » et « Anna et Ogre mangeur de mots » ont tous les deux été imprimés avec quatre couleurs Pantone, qui sont en effet très vives et peu présentes dans notre paysage visuel. C’est important pour moi de proposer une expérience visuelle différentes aux lecteurs. De leur proposer un bel objet, en réfléchissant dès le début aux encres utilisées, au papier… Les éditions Biscoto sont elles aussi très attentives à cette démarche, et je les remercie de m’avoir permis de produire un tel rendu.

Concrètement, mes originaux ne ressemblent pas à grand-chose, puisque je décompose chaque couleur sur une feuille à part ! À partir de mes crayonnés, je travaille chaque couleur à l’encre de chine (en noir et blanc donc), puis je superpose le tout en associant numériquement chaque feuille à une couleur. C’est un peu hasardeux : ça crée de légers décalages et maladresses (ce qui me plaît beaucoup).

BDzoom.com : Vous avez choisi la bande dessinée pour la seconde partie du livre, le passage de l’illustration au médium bande dessinée a-t-il été facile ? Qu’apporte-t-il de plus au récit ?

ER : J’ai éprouvé beaucoup de plaisir à faire cette seconde partie en bande dessinée, même si c’était mes premiers pas avec ce médium et que je n’étais pas sûre de moi ! C’était une envie de ma part, et j’ai sans doute été influencée par mes collègues d’atelier à Strasbourg (Lisa Blumen, Émilie Clarke, Manon Debaye, Timothée Ostermann et Joachim Galerme), qui sont tous et toutes auteurs et autrices de bande dessinée !

Finalement, j’ai trouvé ça très naturel de passer de l’un à l’autre. Peut-être parce que depuis toujours, j’aime intégrer du texte manuscrit dans mes illustrations. C’est peut-être dû à ma formation de graphiste, qui me rend attentive à la beauté et au dessin des lettres. Et puis, je crois qu’il ne faut pas cloisonner les médiums. Graphisme, illustration, bande dessinée, dessin… beaucoup de principes sont communs à ces différentes pratiques, et comme pour tout dans la vie, quand ça se mélange, ça devient intéressant !

En tout cas, il était évident que ce dernier chapitre devait être composé différemment des précédents. Le système de la bande dessinée est apparu de manière assez évidente, pour sa capacité à développer un récit de manière plus rapide, en faisant un lien plus direct entre le texte et l’image. Il a permis au récit de garder un rythme de lecture agréable. Le livre aurait fait 200 pages sinon ! Ça aurait fait un peu beaucoup pour une lecture du soir !

Pouvez-vous nous présenter les caractères et les évolutions des deux principaux personnages du livre : Anna et Ogre ?

SP : Anna est une fillette de cinq ans qui ne parle pas. De nature joyeuse et toujours en mouvement, elle évolue dans un environnement très protecteur. Ogre n’a pas eu la chance de vivre une enfance sereine. La seconde partie du livre relate son parcours et de quelle manière il tente de se sauver.

Comment travaillez-vous ensemble ? Quel texte Sonia fournissez-vous à Eloïse et vous Eloïse comment abordez-vous le passage à l’image du récit ?

ER : Nous nous sommes rencontrées pour la première fois sur le premier album, « Anna qui chante », sur l’initiative de nos éditrices. Il y avait eu alors quelques allers-retours entre nous au début de mes mises en images, pour s’assurer que je ne partais pas dans une direction opposée au sens et à la sensibilité du texte. Mais de manière générale, Sonia me laisse carte blanche !

SP : Au début, il y a l’histoire terminée. Elle doit être lisible et compréhensible sans illustration. Je considère que cela est ma part du travail. Puis, il est transmis à Éloïse via les éditrices qui seront en contact avec elle. C’est leur implication éditoriale. Je connais bien sûr Éloïse, et le premier opus m’a permis de constater la superbe alchimie texte/image. Par conséquent, je transmets le texte et laisse faire, sans intervenir jusqu’à la fin. Je considère que l’illustratrice doit disposer d’un temps long pour adopter et transformer le texte. C’est un travail à deux qui doit se faire dans la confiance pour ne pas brider l’imaginaire.

ER : Pour illustrer les textes de Sonia, il me faut plusieurs lectures très attentives. Les mots utilisés et le récit ont l’air simples, mais en fait il y a plein de choses cachées ! Je commence par souligner les mots-clés, ceux qui donnent des repères visuels, géographiques et temporels… Et puis, une fois que je suis bien imprégnée par l’histoire, les personnages et le décor, alors d’autres images m’apparaissent : elles sont les fruits de mon interprétation du sens que Sonia a voulu donner à son histoire, et de mon ressenti de ce que peuvent vivre les personnages.

Ce sont généralement des éléments assez symboliques que j’essaie d’associer aux personnages ou dans la composition, des disproportions qui viennent signifier des rapports de force ou des sentiments, etc. C’est sans doute ma manière de glisser mes interprétations et ressentis aux yeux des lectrices et lecteurs !

Comme tous les contes « Anna et Ogre-mangeur-de-mots » propose une morale et défend certaines valeurs. Quelles sont-elles ?

PS : Le fil rouge des deux albums est sans hésitation l’entraide. Les personnages secondaires (sorcière, fée, pie) sont là pour soutenir et faire émerger la parole et les habitants du villages ont accueilli Ogre malgré sa différence et malgré quelques situations délicates (tout le monde se tait quand il apparaît). Montrer un personnage masculin accablé par sa propre éducation me semblait essentiel, car si « Anna qui chante » traitait essentiellement de féminisme et d’entraide, avec Ogre on étend le champs des luttes.

ER : Pour ma part, outre les valeurs féministes qui étaient déjà présentes dans l’album précédent et que je partage (trouver sa voix, libérer la parole, s’entraider et s’émanciper…), c’est la partie consacrée à l’histoire du père qui m’a interpellée dans cette histoire. Le fait d’inclure un personnage masculin à tous ces questionnements me semble essentiel. S’interroger sur le pourquoi du patriarcat, sur la construction du masculin, la violence et la souffrance que ça peut engendrer… C’est de cette manière, inclusive, que les choses pourront réellement changer.

Pour terminer cet entretien, pouvez-vous nous parler de vos projets en cours ? Y-aura-t-il bientôt une troisième aventure d’Anna ?

ER : S’il y a une troisième aventure, je serais ravie de continuer à faire vivre tous ces personnages qui font un peu partie de moi, maintenant ! Pour le moment, j’essaie de me concentrer sur ma pratique et de prendre le temps pour développer de nouvelles pistes graphiques. Je crois que cette immersion en bande dessinée m’a donné l’envie de dessiner autrement et de sortir des cases que je me suis construite au cours des dernières années.

PS : J’ai toujours des idées sur le feu, mais rien de précis pour l’instant ; toutefois, cela peut aller vite et me surprendre moi-même. Si d’aventure Anna vient me chatouiller en rêve, c’est Éloïse qui sera la première avertie.

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Laurent LESSOUS (l@bd)

« Anna et Ogre mangeur-de-mots » par Éloïse Rey et Sonia Paoloni

Éditions Biscoto (18,00 €) – EAN :  978-2-37962-079-9

Parution 21 octobre 2022

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