« Tuez de Gaulle » : l’Indépendance de l’Algérie dans le viseur…

Le 22 août 1962, le général de Gaulle réchappe de justesse à l’attentat fomenté contre lui au Petit-Clamart, dans l’actuel département des Hauts-de-Seine. Condamné à mort, le chef du commando Jean-Marie Bastien-Thiry sera, à 35 ans, le dernier fusillé en France. Mais que sait-on au juste des divers conspirateurs ou des arcanes de ce fait divers exceptionnel, qui aurait pu faire basculer le destin du pays comme celui de l’Europe ? Simon Treins et Munch nous embarquent dans une affaire d’état hors normes, à l’heure de la commémoration de l’Indépendance de l’Algérie, terre de rêves et de cauchemars…

Couverture pour « Tuez de Gaulle ! » (George Fleury ; Grasset ,1996).

Engagé très jeune dans les commandos marine, combattant en Algérie, devenu romancier et historien, George Fleury publie chez Grasset en 1996 « Tuez de Gaulle ! ». Un titre intégrant le « ! », contrairement à l’impératif du présent album paru chez Delcourt. Dans son essai de 400 pages, Fleury reconstitue naturellement, minute par minute, la tentative d’attentat présidentiel ; surtout, il s’attache à décrire ses différents protagonistes : Bastien-Thiéry (né en 1927), devenu un fervent opposant à de Gaulle à partir de septembre 1959 (discours sur l’autodétermination de l’Algérie), y apparaît comme l’âme damnée de la conjuration, un homme persuadé d’agir pour le bien de la France. Autour de lui, Gyula Sari et Jacques Prévost (deux rescapés de l’enfer de Diên Biên Phu) ou Alain de la Tocnaye : un ancien lieutenant en Algérie, déserteur passé dans l’OAS…

Un pouvoir menacé... (planches 1 et 2 - Delcourt 2022).

Songez aux « Carnets d’Orient » de Ferrandez, aux diverses biographies de « De Gaulle », au « Non-retour » de Jusseaume, Truc et Mangin, ou encore au récent « Un général, des généraux» de François Boucq. Si ces divers récits abordent l’histoire de l’Algérie et ses relations compliquées avec la métropole, aucun ne franchit réellement la ligne rouge : l’attentat du Petit-Clamart reste un sujet brûlant, puisque remettant en perspective la construction de la VRépublique : époque phare de la France gaullienne. Pourtant, les ennemis du général ont toujours été nombreux. Dès 1940, pour ceux qui ont fait le choix de la collaboration ; après novembre 1954 (début de la guerre d’Algérie) et mai 1958 (putsch d’Alger et gouvernement de salut public), lorsque les intentions de de Gaulle vis-à-vis de l’Algérie apparaissent clairement. Après les échecs de la semaine des barricades (janvier-février 1960) et du nouveau putsch des généraux en avril 1961, l’aura et les pouvoirs du président de la République se retrouvent encore renforcés. Les plus extrémistes des partisans de l’Algérie française décident de tenter le tout pour le tout : vouloir éliminer de Gaulle devient une action envisageable. En février 1961, la création de l’Organisation armée secrète fait passer le mot d’ordre : « L’OAS frappe quand elle veut et où elle veut ». Réunissant d’anciens militaires, des barbouzes, des truands, des militants et des marginaux, l’OAS multipliera les exactions et les attentats aveugles, faisant 2 700 morts et blessés des deux côtés de la Méditerranée.

Espions et comploteurs... (planches 3 et 4 - Delcourt 2022).

Problème : malgré ces actes de terreur terroriste, l’État français conserve le soutien de l’opinion publique métropolitaine et celui de la majorité des Musulmans algériens. En conséquence, l’OAS ne parvient guère à obtenir de nouveaux ralliements. À partir de janvier 1962, elle fait le choix de la radicalisation en se lançant dans une insurrection armée. Surtout, dès le 8 septembre 1961 (attentat de Pont-sur-Seine, où une bouteille remplie de plastic explose au passage de la DS présidentielle), elle cible directement de Gaulle. Un homme est déjà le cerveau de l’opération : Bastien-Thiry.

Plan de l'attentat du Petit-Clamart publié dans Le Parisien Libéré du 23 août 1962.

En couverture : de Gaulle, figure centrale reprenant la gestuelle du fameux « Je vous ai compris », phrase-clé prononcée à Alger le 4 juin 1958. Autour de lui, des hommes en armes, une importante explosion et un trio de Citroën DS 19. L’une d’entre elles au moins entre sur les chapeaux de roues dans l’Histoire nationale le 22 août 1962. Sur la route qui mène l’illustre homme d’état et son épouse du palais de l’Élysée jusqu’à la base aérienne de Villacoublay, installée au sud-ouest de Paris, le danger rôde !

Composé de Bastien-Thiry, de La Tocnaye, des Hongrois anticommunistes László Varga, Lajos Marton et Gyula Sári, ainsi que de métropolitains et de Pieds-noirs désireux de venger notamment la fusillade algéroise de la rue d’Isly (80 morts le 26 mars 1962), un commando de douze hommes attend le convoi présidentiel, armé d’automatiques, d’explosifs. Quatre véhicules, dont une estafette Renault jaune, se sont postés à un croisement : tous ouvrent le feu sur la DS présidentielle… Le colonel Alain de Boissieu sauve probablement la vie d’Yvonne et Charles de Gaulle en leur criant de se baisser. Tandis que le chauffeur (le gendarme Francis Marroux) fait lui-même des miracles pour s’échapper. 187 balles sont tirées, 14 ayant atteint le véhicule visé, dont les pneumatiques avant sont crevés. Plusieurs projectiles sont identifiés à hauteur du siège et des visages du couple présidentielle, qui arrive à rejoindre à vive allure la base de Villacoublay. Au soir du 22 août, une gigantesque chasse à l’homme sera lancée pour retrouver les auteurs de l’attentat auquel l’OAS a donné comme nom de code : l’opération Charlotte Corday. Et tous de ne jamais cesser de s’interroger sur les origines du complot, les implications d’hommes politiques et les divers commanditaires de cet assassinat, y compris jusqu’au sein de l’Élysée.

Une du Figaro et impacts sur la DS présidentielle.

Évoqué dans un style réaliste, précis et nerveux, ce thriller politique est une réussite du genre : histoire et romanesque s’y conjuguent selon les grandes traditions du genre. Il faudra néanmoins patienter jusqu’au tome 2 (annoncé pour la fin de l’année) avant de connaitre le dénouement concocté par les auteurs dans le droit fil des événements dramatiques des années 1960, d’autres attentats contre de Gaulle (31 juillet 1963 et 14 août 1964) ayant encore été tentés…

Philippe TOMBLAINE

« Tuez de Gaulle » T1 par Munch et Simon Treins

Éditions Delcourt (14,95 €) – EAN : 978-2413039068

Parution 30 mars 2022

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2 réponses à « Tuez de Gaulle » : l’Indépendance de l’Algérie dans le viseur…

  1. Matvienko dit :

    A quand la sortie de l’integrale des petits hommes tome 11?

  2. Fred dit :

    Ca, c’est une bonne question ! J’en ai une autre : va-t-il geler en avril ?