« L’Année zéro » ou ne pas jeter bébé avec l’eau du bain…

Avec ce roman graphique signé du Néerlandais Frenk Meeuwsen, l’expression populaire « ne pas jeter le bébé avec l’eau du bain » n’a jamais été aussi vraie. C’est avec sensibilité que son auteur plonge le lecteur dans le grand bain : celui de la paternité, d’une paternité tardive incarnée par son héros Frenkel, sa compagne Zaza et leur bébé Rufus. Chronique d’un essentiel.

Récit de l’intime sur une paternité longtemps différée, délicieux, documenté et teinté d’humour, cet album puisant, aux charmes de l’autobiographie, débute par une scène hivernale centrée sur le trio — un couple, Frenkel et Zaza, et leur bébé —, évoquant la nécessité de raconter l’histoire de la naissance de leur enfant sous forme d’une bande dessinée. S’en suit un long flash-back sur le quotidien de ce sympathique couple de bobos hollandais vivant initialement à Paris, accompagné de la voix off de Frenkel : double fictif de Frenk Meeuwsen (1965), récent auteur de romans graphiques vivant à Amsterdam, avec sa femme et leur fils. Après une série de séquences oscillant entre le refus initial de paternité dans la jeunesse de Frenkel et la douceur d’une vie toute en contemplation amusée de la vie parisienne, l’expression du désir d’être père éclate soudainement chez Frenkel en page 31 : une aspiration induite par son désir de combler sa femme et de vieillir auprès d’elle. Ce désir est synonyme de questionnements sur l’horloge biologique : celle de Zaza, 30 ans, et surtout celle de Frenkel, presque quinquagénaire. Synonyme aussi de peur de transmettre asperger et autisme, d’élan amoureux balayant tous les doutes du couple, de prise de dernière pilule. Finalement, en seconde partie de l’album, ce désir se concrétise au fil des petits événements émaillant la grossesse de Zaza : annonce de la maternité dans un bar des Pays-Bas, élucubrations sur une grossesse dans un monde hostile, sérénité rassurante de la future mère, premières nausées, complicité conjugale au quotidien, cours d’obstétrique, attente du bébé, évasion du futur père avec ses potes, préparation de la chambre de bébé, première échographie, premières larmes du père aussi, peurs des dangers auxquels sera confronté le futur enfant, sentiment maternel de partager son corps avec autrui, réassurance maritale autour de la transformation du corps de la mère, disputes autour des jérémiades du père incompris, conseils improbables contre les nausées récurrentes, annonce du sexe de l’enfant, choix du prénom, peinture de la future chambre dans un blanc étranger au genre.

La troisième partie est amorcée par l’arrivée du couple en clinique pour l’accouchement. S’en suit une description technique et sensible du moment crucial, entre péridurale et césarienne, entre inquiétude des parents et professionnalisme des soignants… Sorti par les fesses, voici enfin bébé, quatre kilos et deux grammes de «nous deux» dont l’apparition comble les parents : moment irréel aux yeux de Zaza qui a accouché sans douleur. Puis c’est le retour des parents et de Rufus, leur nouveau-né, dans la chambre, synonyme de repos pour la maman comme d’hallucinations causées par la morphine, synonyme aussi de premières complicités entre le père et son fils durant le sommeil maternel, d’apprentissage du change des couches pour Frenkel, de suivi des selles de bébé aussi, de visites des proches aux parents, avec leur lot de remarques sur les ressemblances physiques de bébé avec l’un ou l’autre des parents, voire de la parentèle plus lointaine. Puis, après une longue première nuit à la clinique, la petite famille sort enfin.

L’arrivée du petit Rufus au domicile de ses parents marque le début de la quatrième partie. Artiste, Frenkel immortalise maman donnant le sein à bébé : court répit dans un quotidien diurne et nocturne, maintenant ponctué par les pleurs de Rufus et ses prises de biberon, par sa surveillance inquiète de la part de Frenkel, par la fatigue des deux parents. Un quotidien dont seul le jeune père peut s’échapper en allant prendre un verre avec ses copains tandis que Zaza allaitant est encore interdite d’alcool. L’album s’achève par une scène hivernale semblable à la première, et sur la complicité naissante entre le père et le fils : l’un imitant un bruit de moteur de moto, l’autre en riant à gorge déployée.

Au terme des 232 planches de ce roman graphique en partie autobiographique, portés par un dessin au réalisme fluide et une jolie mise en couleurs numérique toute en sobriété également, le lectorat a appréhendé au plus près l’intimité d’un couple autour d’une naissance : ceci par le prisme original du père, et bien au-delà du seul point de vue de la maturité de ce géniteur. Cela dit, le choix éditorial de sortir une chronique sensible sur la paternité tardive, phénomène sociétal de moins en moins marginal et jadis incarné par les Chaplin et autres Montand, parle particulièrement au Belge Nicolas Anspach, l’éditeur francophone de cet album initialement paru en 2021 aux Pays-Bas. Ce dernier, qui est à la fois jeune éditeur de bande dessinée et jeune papa à l’âge de 46 ans, « a traversé une partie des préoccupations de Frenkel ». Grand bien lui en a pris, car « L’Année zéro » donne aussi envie au lecteur de suivre les éventuelles futures pérégrinations de l’empathique trio formé par Frenkel, Zaza et Rufus. En attendant, gouzi, gouzi !

Jean-François MINIAC 

«L’Année zéro» par Frenk Meeuwsen

Anspach Éditions (27, 50 €) — EAN : 978-2-9311-0507-8

Parution 11 mars 2022

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