« Stratus » : un petit bonheur sans nuage…

Avec l’attendu « Stratus » (second tome de la jeune série de fantasy médiévale « Tracnar et Faribol »), l’autodidacte auteur ligérien Benoit du Peloux récidive le joli coup opéré avec son premier album sorti en 2020 (1) ! Au faîte d’une carrière de quatre décennies, sa maîtrise de l’aquarelle confère à son trait expressif le charme d’auteurs remarquables de la bande dessinée animalière, à l’instar des Calvo, Hausman, Macherot et autres Plessix. S’éloignant du statu quo de son ancienne manière, l’auteur donne à son talent l’occasion de pleinement s’épanouir, pour le plus grand plaisir du lectorat. Nul doute, « Stratus » brille au firmament du genre.

Hobereau en diable né un 24 décembre 1960 à Longué en Maine-et-Loire, fils d’agriculteur et proche de la nature, le dessinateur Benoit du Peloux cultive avec discrétion l’art équestre dans sa vie comme dans son œuvre de papier. Sa rencontre avec les fondateurs des éditions Bamboo lui a permis d’exprimer cette passion dans la bien nommée série « Triple Galop », après la série « Zoé et Pataclop » créée dans le magazine Cheval junior. Son trait vif et son dessin bonhomme à l’encrage quelque peu nerveux font merveille dans cette série formatée – caractérisée par un trait noir détourant des couleurs numériques —, destinée à un jeune public.Mais si Du peloux n’a pas baillé aux corneilles, il n’en est pas moins vrai qu’aux âmes bien nées la valeur peut attendre le nombre des années. Car ce numérique des années « Triple Galop », il en fait fi. Depuis 2019, il a troqué le digital pour le réel — appelé ironiquement « traditionnel » de nos jours ! —, à savoir un papier fabuleux : l’Arche 300 grammes grain fin, et des tubes et plaquettes d’aquarelles, principalement de la marque Winsor et Newton. Selon une technique conseillée par Olivier Taduc, Du Peloux réalise un crayonné poussé sur une feuille quelconque, feuille qu’il scanne, puis nettoie à l’ordinateur. Ensuite, il passe les traits survivants en gris clair, puis imprime son dessin allégé sur une feuille Arche. Sur cette feuille d’aquarelle, il surligne à l’encre de Chine les premiers plans et attaque enfin la couleur. Voici pour la technique : car comme disait l’oncle Georges, « sans technique, un don n’est rien qu’une sale manie. » Et un don, cela n’est guère mieux sans labeur.

Ainsi, avec la jeune série « Tracnar et Faribole », deux tomes parus à ce jour, Du Peloux livre aujourd’hui le meilleur de lui-même : enfin, diront les impatients ! Mais qu’importe, car ce meilleur tutoie la qualité des grands noms de la bande dessinée animalière : les Michel Plessix et autres Loïc Jouannigot pour ne songer qu’à eux. Puisant aux sources des meilleurs décoristes du label Disney, cousinant avec les Ray Huffine et autres Al Dempster, Du Peloux déploie désormais pleinement son grand talent plastique, s’appuyant sur le caractère charmant de l’aquarelle pour magnifier son dessin tout en dynamisme, rondeur et sympathie, dessin que n’aurait sans doute pas dénigré l’Edmond-François Calvo de « La Bête est morte ». Ou encore ses deux références préférées : l’immense Albert Uderzo et le non moins brillant Alexis, l’auteur de « Time is Money » (1974).Se faisant, cet épanouissement tardif, rendu viable par un nécessaire confort éditorial (rare de nos jours), est une vraie leçon pour tout dessinateur en puissance. En art comme ailleurs, tout s’apprend. Le parcours du maestro angevin le prouve ô combien. L’an passé, chez un brocanteur, j’étais tombé nez à nez sur son premier album : un album touristique sur une ville française. Quel chemin parcouru ! Du nez, il en aurait fallu pour déceler, dans cet album improbable paru en 1994 au Téméraire, celui dont le trait souple et dynamique fait aujourd’hui l’admiration de tout amateur de beau dessin. Le même constat qu’en parcourant le premier album de Régis Loisel (« Les Nocturnes », en 1978), stupéfiant condensé d’un dessinateur apprenant à maîtriser son sujet en l’espace d’un album. Bref, « Tracnar et Faribol » nous change de certains romans graphiques qui sont, trop souvent, les reflets de la misère socio-économique des auteurs. Il nous emporte par le brio de son trait, son dynamisme, la splendeur de sa mise en couleurs, sa richesse chromatique aussi, son amour pour la nature également.Dans cette nouvelle série centrée sur un duo d’antihéros (Tracnar et Faribol, donc), Du Peloux se mue aussi en conteur à la manière des frères Grimm, colorant ses dialogues de mots fleurant bon le vocabulaire médiéval. « Stratus », c’est la quête d’une graine magique, celle d’origolmoravignole, dont la propriété est de générer le chant d’un oiseau magique appelé Stratus, lequel chant engendre cette clémence météorologique à laquelle aspire le petit royaume anthropomorphique. Or, pour une obscure et poétique raison que le lecteur découvrira en fin de fable, Stratus ne chante plus : mutique, déprimé, altérant son pouvoir de faire la pluie et le beau temps. Dès lors, une pluie récurrente noie la campagne depuis des jours et des jours, des semaines même, et en devient catastrophique pour l’agriculture, ainsi que pour le moral et l’équilibre social du petit royaume. Désormais, le petit peuple se désespère. Sa colère gronde contre leur souverain — un monarque à tête de lion — accusé d’immobilisme face à la tragédie climatique. Cet immobilisme, certains entendent l’exploiter pour détrôner le roi… Au premier chef, le tigre Atakétu qui a fédéré des barons rebelles et qui a soudoyé un savant de la cour : le bien nommé Versatil. Il entend récupérer la graine salvatrice, synonyme pour lui d’usurpation du pouvoir royal.C’est sans compter sur nos deux malfrats, le renard Faribol et son compère Tracnar. Mêlés contre leur gré au complot visant à renverser le monarque, le duo est bientôt contraint de partir à la recherche de graines : seuls remèdes qui puissent guérir Stratus, lui redonner son chant comme redonner au royaume une épanouissante météorologie… Or, cette graine pousse sur une île lointaine et dangereuse dont personne n’est revenu : Épéricolo. Au terme d’un parcours aventureux naturellement semé d’embûches et de retournements de situation, conclu par la classique note d’humour finale, le duo réussira-t-il sa mission ? Le retors et ambitieux Atakétu parviendra-t-il à ses fins ? Les rats exaspérés tueront-ils l’oiseau-météo ?

Chapeau bas, monsieur le vicomte ! Comme quoi, avoir de la branche n’interdit pas d’être branché ! Et surtout, ambitieuse et plus rare vertu, pérenne. Espérons que, dans quelques décennies, des lecteurs trouveront plaisir à lire ou relire cette fable écologique, dense et généreuse, fixée dans une approximative époque médiévale, magistralement dessinée et joliment racontée.

Jean-François MINIAC pour Bdzoom.com

(1) Voir Après le succès de « Triple Galop », Benoît du Peloux revient à la BD animalière avec un superbe album en couleurs directes !.

« Tracnar et Faribol T2 : Stratus » par Benoit du Peloux

Éditions Bamboo (14,90 €) — ISBN : 978-2-818-97953-2

Parution 2 mars 2022

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