« La République du crâne » : jusqu’au bout du monde avec la flibuste !

On peut être pirate et avoir des principes : ne jurant que par la démocratie et la fraternité, le capitaine Sylla et son quartier-maître Olivier de Vannes ne massacrent jamais les équipages capturés. Cette vision libertaire du monde s’accordera-t-elle à celle de Maryam, ancienne reine africaine devenue la cheffe d’un groupe d’esclaves mutinés ? Dans les Bahamas de 1718, un ennemi commun pourrait bien les mettre d’accord… Embarquez pour 224 pages pleines de fureur, signées par l’implacable duo Brugeas-Toulhoat (interviewé en fin d’article), au fil d’aventures houleuses qui trouveront un écho jusque dans nos conflits sociétaux contemporains.

Une imagerie bien ancrée ! Les « Pirates » selon Gayle Porter Hoskins (1887-1962) ; huile sur toile.

« Capture of the Galleon » (by Howard Pyle) dans « Buccaneers and Marooners of the Spanish Main » (Harper's Magazine).

Prenant la suite des succès cinématographiques des années 1920 (« L’Île au trésor » par Maurice Tourneur en 1920, d’après Stevenson (1883) ; « Le Pirate noir » d’Albert Parker en 1924), pirates et corsaires se mirent à fréquenter abondamment les planches de bandes dessinées. De « Hawks of the Seas – Les Boucaniers », réalisé par le jeune Will Eisner dès 1936, jusqu’au récent « Raven » de Mathieu Lauffray, en passant par « Surplouf », « Pepito », « Marine », « Ratafia », « One Piece » ou l’immanquable « Barbe-Rouge », les séries flibustières pullulent ! Pas moins de 275 à ce jour, si l’on en croit la base de données Pirates-corsaires.com, régulièrement enrichie de nouveautés. Autant dire que l’imaginaire lié – presque exclusivement (cf. « Albator ») – aux Caraïbes des XVIIe et XVIIIe siècles ne s’est jamais tari dans le 9e art, à l’inverse des coûteuses productions cinématographiques, développées à la manière de « Pirates des Caraïbes » (cinq films entre 2003 et 2017 ; reboot et spin-off en développement).

Un récit maritime... (planches 1 et 2 - Dargaud 2022).

Dans cet océan (sic !) de productions, désormais contraint de naviguer à vue entre les vagues pandémiques, avouons qu’il est devenu assez difficile d’innover. Dès lors, les créateurs chercheront plutôt à rendre un hommage mérité au « genre », lui-même brassé entre littérature maritime (Defoe, Stevenson, Faulkner, Verne ou Mac Orlan), films de pirates, siècle d’or de la marine à voile, imagerie légendaire des illustrateurs du XIXe siècle (Howard Pyle, N.C. Wyeth)… et authentiques récits de piraterie. Ils chercheront également, au-delà du mythe du flibustier (sabre, bouteille de rhum, perroquet et carte au trésor comprises), à rendre plus crédible l’esquisse de ses exploits sanglants et de sa vie aussi courte que misérable ; deux éléments qui auront paradoxalement permis de transformer ce hors-la-loi de l’Atlantique en chantre de l’égalitarisme et de la critique sociétale. Avec l’horizon comme seule limite, inextinguible défi à l’autorité, face aux carcans inhérents aux modes de vie corsetés de l’époque moderne.

Comme le suggère le titre « La République du crâne », ces marins en rupture de ban furent contraints de coopérer afin d’innover : se retrouvant subitement démobilisés et remerciés à la fin de la guerre de Succession d’Espagne (1701-1714), soldats et forçats de la mer durent chercher un nouvel emploi. Soumis aux ordres des compagnies marchandes et aux brimades d’officiers sadiques, aventuriers, boucaniers, mutins, esclaves et galériens ne tardèrent pas à vouloir s’émanciper. Autant de révoltes, voyant leurs jeunes et rebelles protagonistes (au XVIIIe siècle, l’âge moyen des marins et pirates est de 27 ans) viser les mêmes perspectives : fuir l’enrôlement de force, les maigres salaires, la sous-alimentation et la discipline de fer qui règne à bord, élire un capitaine charismatique et sachant se battre, imaginer des zones franches hors des pouvoirs autocratiques, dévier in fine les règles capitalistes issues du terrifiant commerce triangulaire. Symbole de cette volonté inédite de partager équitablement les rôles et le pouvoir, c’est au bosco (quartier-maître) que reviendra le soin de diviser le butin à parts égales, après un abordage ou un pillage fructueux. Au XVIIIe siècle, ces idées libertaires et utopies anarchistes paraîtront insupportables aux royautés, qui mettront en branle des flottes entières pour en finir avec les partisans du clivage démocratique. Pourtant, c’est bien avec ces hommes et ces femmes que naitront, entre autres, l’idée de grève (to strike, désignant à l’origine le fait d’abattre les voiles, pour immobiliser volontairement un navire), les prémices de la sécurité sociale ou les principes fondateurs de l’Indépendance des États-Unis.

Maryam, reine des pirates (planches 44-45, Dargaud 2022).

En matière de « République du crâne », il faut rappeler l’existence (de 1706 à 1718) d’une authentique République des pirates, alors développée dans les Bahamas sur l’île de Nouvelle Providence (Nassau). Évoquée en 2013 dans le jeu vidéo « Assassin’s Creed IV : Black Flag », cette entité érigea son propre code de lois indépendant. Le corsaire anglais Woodes Rogers y mit fin en 1718, en arrivant à éradiquer la piraterie, à rétablir l’autorité coloniale et à sécuriser le commerce dans les Antilles. Il deviendra le premier gouverneur royal de Bahamas.

Reprenant comme toile de fond cet épisode historique méconnu, Vincent Brugeas et Ronan Toulhoat (« Block 109 », « Le Roy des Ribauds », « Ira Dei » ou « Wild West ») développent une intrigue prenante, autour d’un schéma politique volontiers dénonciateur. Violence institutionnelle, violence révolutionnaire et violence répressive : ou comment les mêmes combats se reproduisent, d’un siècle à l’autre… Inspirés par la série « Black Sails » (2014-2017), les auteurs illustrent ici comment les pirates furent en définitive décrits, réduits à leur infâme statut par une société cherchant l’autojustification du pire : l’oppression des masses par le travail et les appareils judiciaires intégrant la peine de mort. Découpé en neuf chapitres de longueurs inégales, ce one shot déploie toute la richesse thématique possible entre réalité historique et nécessaires éléments romanesques : abordages et conflits d’intérêts, tempêtes et soirées de beuveries, espoirs philosophiques et morts violentes, lyrisme du récit de la vie à bord et rage de tous les instants. Graphiquement, la mise en scène de Ronan Toulhoat fait de nouveau des exploits, ne serait-ce que par la transcription détaillée des différents navires et gréements. Au fil des cases, le spectacle naturel de la houle et des rivages (caribéens et africains) s’accorde aux psychologies tourmentées des nombreux personnages, emportés jusqu’au final (explosif !) par un vent de cruauté. Un album dense, complété qui plus est par un dossier documentaire d’une dizaine de pages (« Autour des pirates et de Maryam »), rédigé par Fadi El Hage, historien spécialiste des mœurs militaires des XVI-XVIIIe siècles.

Sous le pavillon noir (Dargaud 2022).

En complément à ce dossier, Vincent Brugeas et Ronan Toulhoat ont aimablement accepté de partager avec nous la genèse de cet album :

Comment est née cette histoire ?

Vincent Brugeas : « Depuis des années, Ronan, grand amateur de navire en tout genre, lecteur de « Barbe-Rouge » et des récits de Pellerin, me tannait pour écrire une histoire de pirates. Une envie sur laquelle je ne le rejoignais absolument pas. J’avais aussi lu et apprécié les « Barbe-Rouge » de Charlier et Hubinon. Grand passionné d’histoire, j’étais également passé par ma phase « pirates et grande époque des flottes à voiles » ; cependant, je n’arrivais pas à associer les pirates avec autre chose que les histoires de trésor… qui m’emmerdent profondément. Et je n’avais aucune idée pour sortir de ce poncif, ni même un angle original qui me permettrait de développer une histoire ! Et puis, en décembre 2019, alors que nous cherchions justement une idée pour écrire un one-shot (nous voulions faire une pause entre la fin d’ « Ira Dei » et la création d’une nouvelle série chez Dargaud), je me suis mis à regarder la série « Black Sails ». Et dès le générique (à voir ici), je fus saisi, happé. La série, dont le pitch de base est bien celui d’une chasse au trésor, mettait surtout en avant l’aspect démocratique, très présent chez les pirates de la République de Nassau. En effet, cette série se déroule dans les années 1710 à 1720 : époque très particulière de la piraterie. Dès le troisième épisode, j’ai donc appelé Ronan pour lui dire (ou « ordonner ») de regarder cette série séance tenante. Il fut emballé lui aussi. Après l’avoir visionnée, j’ai lu le livre de Markus Rediker, « Pirates de toutes les nations » et le récit de la « République du crâne » à très vite pris forme. Dès février, nous avions une rencontre prévue avec notre éditrice, Ryun, sur Paris. Ronan avait déjà dessiné quantité d’illustrations sur le sujet (pour ma part, je n’avais qu’un petit résumé…). Ryun fut convaincue avant la fin du déjeuner !! C’était parti. »

Posters pour la série « Black Sails ».

Quelles réflexions avez-vous eu autour de la représentation de ce sujet en couverture ?

V. B. :« Je suis un adepte des couvertures sobres et minimalistes. Ma référence en la matière reste les excellentes couvertures mises en place par les éditions Sonatine dans ses premières années d’existence. Pour « La République du crâne », j’aurais très bien vu une couverture entièrement noire, avec juste le symbole de la République en blanc. Cependant, mes goûts semblent encore trop extrêmes pour le monde de la BD !!) La couverture fut donc plus le produit d’un compromis, entre la radicalité souhaitée et le besoin d’en dire un peu plus, d’afficher l’aspect navire. Précisons enfin que la bande originale de « Black Sails » nous a accompagnés tout au long du processus de création… »

Ronan Toulhoat : « Comme le souligne Vincent, après plusieurs recherches infructueuses, nous décidâmes de nous recentrer sur quelque chose de radical. Cependant, nous savions que la radicalité totale serait un frein chez Dargaud. J’ai donc eu ce « flash » du drapeau flottant, déchiré, laissant apparaître un horizon maritime. Une chose était sûre : il fallait que ce crâne soit clairement visible, tout autant qu’on identifie clairement le tout comme un drapeau pirate ! Après quelques ajustements, notamment avec l’aide de mes collègues dessinateurs de l’atelier virtuel (un atelier sur l’application « Discord », où nous sommes une dizaine de dessinateurs, scénaristes et coloristes à nous retrouver quotidiennement pour échanger nos travaux et/ou tout simplement créer du lien social), j’ai proposé un projet quasi définitif à l’éditeur qui a été emballé de suite. Ils m’ont juste demandé de rajouter le bateau afin de mieux situer l’action. Outre les références citées par Vincent, j’avais aussi pour ma part tout un panel de peintures réalisées par les grands Howard Pyle et NC Wyeth. Deux grands noms de l’illustration américaine de la fin du XIXe siècle et du début du XXe qui ont notamment abondamment illustré des récits de pirates, en particulier « L’Ile au trésor ». Le petit plaisir pour ma part est que nombre de ces illustrations figurent dans le dossier historique rédigé par Fadi El Hage à la fin de l’album.»

Philippe TOMBLAINE

« La République du crâne » par Ronan Toulhoat et Vincent Brugeas

Éditions Dargaud (25,00 €) – EAN : 978-2505087335

Parution 25 février 2022

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3 réponses à « La République du crâne » : jusqu’au bout du monde avec la flibuste !

  1. Patrick BOUSTER dit :

    Dossier très intéressant « à la hune » (pour rester dans les jeux de mots bienvenus de l’estimé collègue chroniqueur), sur ce monde à part, de la piraterie et de la flibuste ! Et sur le soin des auteurs, très visible, sans pouvoir atteindre le niveau de liberté et de maitrise de Lauffray (Long John Silver, Raven).
    D’après les extraits, l’album semble tenir les promesses des références passées.
    Elles sont nombreuses : on peut citer, en entre autres, Pirates (Laguibole) de Rossi, quelques Delitte évidemment, par ce spécialiste de la mer, Pirates (encore) de Terpant, Corsaire du Roy de Pompetti, voire même Pellerin et son Epervier, sans parler de quelques incursions sans lendemain comme celles de Juillard, …Et tant d’autres, impossible de les citer tous, un livre entier rien que sur les BD de Pirates serait passionnant… « Je veux des cranes bien pleins ! »

    • Tomblaine dit :

      Comme tu le sais, Patrick, le livre sur les Pirates et corsaires dans la BD a déjà été fait. Il mériterait une réédition remise à jour !

      Et merci pour ton appréciation.

  2. Patrick BOUSTER dit :

    Oui, j’aurais dû mieux regarder avant, ça m’avait échappé. Surtout pour un livre signé par un certain Tomblaine Philippe …
    « Pan sur le bec » comme on dit au « Canard » !
    Amitiés.