« Talion T1 » : quand le futur rend les coups…

Ouvrant une nouvelle trilogie cyberpunk et gothique, Sylvain Ferret dévoile un monde miné par l’effondrement écologique : la vermine ronge la chair, l’air, la terre et le sang, tandis que les plus privilégiés tentent de survivre, hors du nuage de pollution qui envahit les bas-fonds de la cité de ForenHaye. Fille d’une noblesse décadente, l’empathique Billie va rencontrer Tadeus : un énigmatique vagabond lancé à la recherche d’un remède au mal qui ronge l’environnement… Anticipation sombre et tragique, ce premier volet est un voyage initiatique et écologique qui laisse la part belle au graphisme vertigineux : un véritable film d’animation SF sur papier !

Le sang contaminé, responsable ou coupable ? (planche 1 - Glénat 2022).

ForenHaye, la ville qui fait grise mine ! (planches 7 et 8 - Glénat 2022).

De nombreux lecteurs avaient probablement découvert le travail de Sylvain Ferret, voici quelques mois, au travers de la trilogie « Les Métamorphoses 1858 » (Delcourt, 2018-2028 ; scénario d’Alexie Durand ; voir notre chronique dédiée). Si les ambiances haussmanniennes du Paris XIXe siècle laissent donc la place à des tonalités beaucoup plus futuristes dans « Talion », quelques ressemblances subsistent : à commencer par le plaisir évident pris à mettre en scène des cités tentaculaires ou des engins technologiques, dignes de H. G. Wells et Philip K. Dick réunis. Il en est de même pour l’opposition traditionnelle entre ombres et lumières, thématique souvent évoquée dans nos différents dossiers. Ce sujet est développé ici entre quartiers bas (les Racines, qui donnent leur nom à cet opus introductif) et ville haute, labyrinthe déambulatoire et architectures gothiques confrontant « ombre respectueuse » et « lumière arrogante ». Ressource vitale pour tous, l’accès à l’eau (plus ou moins contaminée, plus ou moins dépolluée selon les niveaux sociaux) est un enjeu stratégique discuté en haut lieu : fille privilégiée des régentes des Racines, Billie est pourtant l’une des rares à venir en aide aux laissés-pour-compte. Elle détourne ainsi les ressources réservées à une noblesse impatiente de succéder au roi Sirius Talion, un monarque dont l’organisme – sans cesse revitalisé artificiellement – semble corrompu par la maladie.

Attention aux spores extrêmes (planches 12 et 13 - Glénat 2022).

En couverture, le décor, nébuleuse semi-minérale et semi-industrielle s’étale dans sa verticalité. Câblages électroniques, créatures robotiques et néons rougeâtres sont autant de références visuelles à l’univers science fictionnel et cyberpunk (de « Blade Runner » à « Matrix » en passant par « La Guerre des mondes ») lui-même sous-tendu par des clins d’œil aux domaines de l’animation et du jeu vidéo : voir en particulier l’esthétique générale digne d’un jeu de plate-forme ; le game design renvoyant également aux jeux d’aventure-action en vue à la troisième personne. Avec son titre (évoquant la fameuse loi du talion, principe de réciprocité entre le crime et le peine), son héros en gabardine semblant enquêter dans la ville, son atmosphère embrumée et ses couleurs froides, ce premier plat décidément très riche en symboliques lorgne aussi du côté du techno-thriller. Et pour cause, car l’album est aussi une réflexion sur la responsabilité politique : la recherche névrotique du pouvoir, l’épuisement des ressources naturelles, la création d’une souche bactériologique extrêmement contaminante, y sont décrites comme autant de crimes contre la vie et l’humanité. Autant de sujets dans l’air du temps, fin de l’humanité comprise, comme en témoigne par exemple la série « Le Convoyeur » (Le Lombard, depuis 2020). Dans ce « royaume des mauvaises intentions », la lutte pour la survie implique le changement ou l’évolution bien au-delà des obstacles ou de la folie désespérée du présent : c’est aussi le sens du pont visible en couverture, croisée des chemins inéluctable pour les arcs narratifs impliquant les principaux protagonistes. Toujours supervisé par l’éditeur Robin Jolly chez Glénat, le deuxième opus sera à découvrir à l’été 2022…

Visuel pour la planche 31 (Glénat 2022).

Illustration publicitaire.

Visuel pour la couverture du T2 (Facebook S. Ferret et Glénat 2022).

Philippe TOMBLAINE

« Talion T1 : Opus 1 – Racines » par Sylvain Ferret
Éditions Glénat (15,50 €) – EAN : 978-2-344-04362-2

Parution 12 janvier 2022

Galerie

2 réponses à « Talion T1 » : quand le futur rend les coups…

  1. Marcel dit :

    Au vu de ces planches, et du point de vue des références visuelles, il y a aussi de gros clins d’œil à Akira, par exemple sur la page du chapitre 1.

    • Tomblaine dit :

      Difficile effectivement de ne pas voir la référence à la moto futuriste, symbole de l’œuvre d’Otomo (et recréée « en vraie » par des fans !).

      Merci pour ce complément référentiel.