« Patient zéro » : une enquête sur les origines du coronavirus en France…

Le 25 février 2020 paraît déjà loin, très loin, dans la chronologie de la pandémie mondiale de Covid-19. Pourtant, ce jour-là, la France enregistre sa première victime, Dominique Varoteaux. Or, cet enseignant de 61 ans domicilié dans l’Oise ne s’est pourtant jamais rendu en Chine ou en Italie : seules zones alors jugées à risques… Lorsqu’un deuxième cas positif est détecté dans le même département, les épidémiologistes et les services du ministère de la Santé se lancent dans un défi quasi impossible : remonter la piste du patient zéro : ce porteur du virus qui, sans le savoir, a déjà contaminé la France ! Menant une enquête minutieuse, Renaud Saint-Cricq et Nicoby, accompagnés des grandes reporters du Monde Raphaëlle Bacqué et Ariane Chemin, nous emportent dans les coulisses de l’une des plus graves crises sanitaires de l’histoire contemporaine. Une pandémie destructrice (100 millions de contaminés et 2,1 millions de morts), malheureusement toujours d’actualité un an après son apparition…

Y a-t-il un virus dans l'avion ? (planches 2 et 3 ; Glénat, 2021).

En couverture de « Patient zéro », une foule anonyme déambule, vaquant à ses occupations : une maman raccompagne son enfant de l’école, une autre s’occupe du nourrisson logé dans sa poussette, des amis discutent, d’autres font leur jogging, reviennent d’un marché ou d’un centre commercial, un couple s’embrasse… Et un homme tousse, sous le regard à moitié amusé d’un peintre en bâtiment. Immanquablement, cette imagerie illustre hier comme aujourd’hui la transmission des germes. Les particules liquides expulsées par la bouche et le nez de la personne infectée semblent de fait déjà avoir contaminées sur ce visuel plusieurs autres victimes. En parlant, respirant, transpirant ou se touchant (sans bien sûr appliquer à l’époque des gestes barrières obligatoires désormais rentrés dans notre vie quotidienne), toutes et tous , devenus porteurs parfois asymptomatiques, sont irrémédiablement transformés en maillons de la lourde chaîne de transmission du coronavirus. Comme nous le signifient à la fois le titre rougeoyant et les quelques silhouettes elles-mêmes colorisées à différents degrés de rose-rouge, non loin du sujet expectorant, la pandémie n’en est encore qu’à ses débuts : le cluster de l’Oise est cependant déjà en train de devenir le centre de toutes les inquiétudes. Qui se souviendra, bien des mois plus tard et après d’autres drames, que la première victime française de la Covid-19 était un enseignant, décédé d’une embolie pulmonaire massive ?

L'une des premières victimes françaises... (planche 4 ; Glénat, 2021).

Comme l’explique Nicoby : « « Patient zéro » est un livre qui a été très plaisant à faire, malgré un sujet un peu lourd. Cet album s’est fait dans une certaine urgence, comme vous pouvez l’imaginer. Il fallait donc, parce que la chaîne du livre a une temporalité qui implique ça (vis-à-vis des libraires notamment), trouver très vite ce qui serait la couverture. Nous en étions aux alentours de la page 25 je dirais, donc pas très avancé dans l’album. Personne n’avait vraiment d’idée étincelante parce que ce n’est pas un album à personnage ; on ne sentait pas trop le fait de mettre en scène les chercheurs de Santé Publique France, par exemple, pas plus qu’un gros ballon à pustules sensé incarner le virus ! Alors, on a eu l’idée de cette scène de vie désincarnée. En fait, pas tout à fait désincarnée d’ailleurs, parce que ce visuel montre à la fois que le monde est le sujet du livre et, surtout, parce qu’il met en évidence le virus qui existe par ce code couleur. Il montre aussi l’impact des asymptomatiques, qui a sacrément perturbé les recherches au début de la pandémie. Une fois que ces éléments furent précisés entre nous, tout devint très rapide : le croquis s’est fait dans la journée, a été validé par tous et la couverture également, dans les jours qui ont suivi. C’était l’été, il faisait beau et chaud, j’ai fini la journée en allant boire un coup au bar. Une autre époque… »

Recherche et rough de couverture.

Si l’épidémie de coronavirus démarre en Chine en octobre-novembre 2019, celle-ci ne déclarera son premier cas à l’Organisation mondiale de la santé (OMS) que le 8 décembre. Le 24 janvier, trois cas chinois (de retour de Wuhan) sont identifiés en France, à Paris et Bordeaux. Début février, 11 cas sont répertoriés, sans que les pouvoirs publics hexagonaux ne s’inquiètent outre-mesure. Le 21 février, un homme de 78 ans meurt en Italie : c’est le premier Européen n’ayant pas mis les pieds en Chine à mourir du coronavirus. Le 24 février, le ministre de la Santé Olivier Véran se montre rassurant, alors que les 11 premiers patients hospitalisés ont été guéris : « Il n’y a pas de malade identifié en France » ni de « circulation du virus sur le territoire national ». Pourtant, le lendemain, deux autres cas sont officiellement déclarés (Jean-Pierre Gossart et Dominique Varoteaux). Le 25 février, ils seront 100. Le 11 mars : 2281… et déjà 48 morts. Le même jour, l’OMS déclare officiellement la Covid-19 comme une pandémie, touchant alors 110 pays et 120 000 personnes.

Sujet d’extrême actualité oblige, « Patient zéro » n’est pas le premier album à s’intéresser au coronavirus. Ces dernières semaines auront en effet déjà vu paraître des titres aussi divers que « Les Foot-maniacs T18 » (où Sti et Olivier Saive consacrent 50 % des planches au confinement ; Bamboo, septembre 2020), « Au cœur de la vague » (un reportage dessiné de Patrick Chappate ; Les Arènes BD, novembre 2020) ou « La Médecin : une infectiologue au temps du corona », dans lequel Karine Lacombe raconte son combat quotidien contre la maladie, à l’hôpital Saint-Antoine (Fiamma Luzzati ; Stock, novembre 2020). Tout au long de ses 110 pages, « Patient zéro » nous fait pour sa part revivre les événements à la manière d’un polar. Les premières victimes, le coupable meurtrier identifié, et surtout le modus operandi : comme le professeur de Crépy-en-Valois a-t-il été contaminé ? À qui a-t-il à son tour transmis le virus ? L’épidémie pourra-t-elle être enrayée ? Sans donner toutes les réponses, l’ouvrage a le grand mérite d’exposer les aléas de cette véritable « Mission impossible » : la base militaire de l’escadron Estérel (basée à Creil) est-elle responsable de la propagation du virus, suite au rapatriement aérien (le 31 janvier) de 193 ressortissants revenus de Wuhan ? Surtout, l’enquête entamée pouvait-elle raisonnablement retrouver le véritable « Patient zéro », challenge certainement trop coûteux en termes de temps et d’argent ? Comme le dit sagement l’auteur Renaud Saint-Cricq : « Dans l’Oise, à l’époque, tout le monde menait l’enquête et il y a eu beaucoup de rumeurs. Avec le livre, on espère qu’on en aura levé quelques-unes ».

Pour réaliser l’ouvrage, les auteurs ont de nouveau mené l’enquête, tant (avec leurs accords) dans les familles des victimes qu’auprès des autorités sanitaires à l’institut Pasteur. Sans jamais perdre de vue le point de vue humain ni trahir la parole des interviewés : tous les noms et surnoms évoqués sont les vrais. Sous le trait spontané et dynamique de Nicoby (fidèle à ses travaux pour La Revue dessinée), page après page, le lecteur prendre essentiellement la mesure de l’impréparation de la France face à l’une des plus graves crises sanitaires de l’histoire contemporaine (la grippe espagnole a fait 40 millions de morts entre 1918 et 1920 ; six millions de morts cumulés pour les grippes asiatiques de 1957 et 1968). Après l’Oise, devenu le laboratoire imprévu de l’étude de la pandémie, c’est toute la France qui sombrera dans les hésitations, les contradictions, les retards de mises en confinements ou les trop lentes campagnes de vaccinations. Nous en sommes tristement encore là en février 2021… Un récit documenté qui a de quoi donner le virus de la bande dessinée ! Nicoby, de son côté, changera d’atmosphère en suivant dans son prochain ouvrage le travail du réalisateur Patrice Leconte, lancé sur une nouvelle adaptation de « Maigret » avec Gérard Depardieu.

Le Coronavirus à travers le monde (infographie : Agence Anadolu, 2 février 2021).

Philippe TOMBLAINE

« Patient zéro : à l’origine du coronavirus en France » par Nicoby, Raphaelle Bacqué, Ariane Chemin et Renaud Saint-Cricq
Éditions Glénat (17,50 €) – EAN : 978-2344045350

Galerie

Une réponse à « Patient zéro » : une enquête sur les origines du coronavirus en France…

  1. Olivier Northern Son dit :

    C’est épatant de voir une bande dessinée sortir aussi vite sur ce sujet. C’est que c’est long à dessiner, un album! Notre monde, décidément, n’en finit pas d’accélérer.
    Patience zéro?