Jean-François Charles : voyage en peintures, peinture en voyages…

Voici un beau livre, pour qui aime l’univers très riche, émouvant, de Jean-François Charles et qui souhaiterait en découvrir encore plus. Après les séries « Fox » et « Les Pionniers du Nouveau Monde », cet auteur s’est tourné vers la couleur directe pour les fabuleux et marquants « India Dreams », « War and Dreams », puis récemment « China Li ». Cette technique étant une variante de la peinture, on ne sait donc plus s’il est un dessinateur BD qui s’est mis à peindre ou s’il a toujours été un peintre qui faisait de la BD. Tout l’intérêt de cet artbook est de s’immerger dans ses autres œuvres : aquarelles, pastels à l’huile, acryliques, recherches et projets à la mine de plomb, sur divers supports, commentés par le peintre. Un pas de côté et on accède à des inspirations, des compléments utiles à saisir son œuvre en BD ; plusieurs pas de côté et d’autres sensations moins connues s’offrent à nous. Avertissement : auteur majeur !

Jean-François et Maryse Charles.

Les nombreuses images présentées couvrent environ 20 ans, comblant l’écart avec un autre recueil paru en 2005 : on mesurera la quantité et la qualité produites dans l’intervalle.

Organisées par thèmes, les œuvres proviennent souvent des voyages du couple Charles, car tout se fait à deux, avec Maryse au scénario ; laquelle a, effectivement, un rôle bien plus important, d’abord pour la genèse de nouvelles histoires.

 

Le livre d’art s’ouvre sur la magie des paysages de l’Italie, qui donnent sa couverture sereine et ensoleillée (et son fourreau).

Dans ses pastels à l’huile d’une grande douceur, technique peu transposable en BD, on y croise parfois une jeune femme proche de celle de « War and Dreams ».

Le peintre a aussi été inspiré par le Middle West américain, ses maisons, ses trains, les rôles à l’ancienne de certaines femmes. Ses paysages ont servi pour des couvertures de romans de Michel David. Belge, il est venu en voisin sur la côte d’Opale (Nord de la France) où ciel et mer sont très changeants. En compagnie de la jeune femme à la robe blanche et bleue, à pied ou à vélo, on suit la côte, où ombres, lumières, atténuées ou obliques, et ambiances sont nostalgiques, comme ces anciennes cabanes de plage ou le méconnu fort d’Ambleteuse (petite île-rocher édifiée par Vauban). En supplément, outre des études et premières versions pour l’album « L’Herbe folle » sur le mouvement hippie, on accède à ses peintures commandées par le département du Pas-de-Calais, ses recherches et des aquarelles pour une exposition dans une librairie. Touchant.

L’Auvergne révèle quelques trésors cachés, avec des pastels impressionnistes de maisons avec jardins.

Et, surprise, des vues d’intérieurs, feutrées et chaudes, évoquent les nabis, tandis qu’ailleurs, quelques femmes se dénudent en extérieur.

Pour un passage en Belgique (« plus près de chez nous »), après la magnifique vieille écluse pour les 175 ans de ce pays, on entre avec Charles dans Pairi Daiza, parc animalier.

Pour celui-ci, il a réalisé des peintures d’animaux, des toiles explicatives et même des plans de visite. Comme il l’écrit : « Il faut savoir tout dessiner, cela sert en BD. »

Charles ouvre les portes en grand sur le lointain : les Indes. Dans ses études de femmes indiennes, on a droit aux premières recherches de l’Avatara, créature féminine apparemment fantomatique, nue et accompagnée d’un éléphant, apparaissant et disparaissant. C’est important, car elle annonce, inspire, rend possible « India Dreams ». Dans sa nudité et son caractère nécessairement sauvage et inaccessible, elle représente la liberté, mais aussi la simplicité enfouie et oubliée, la pureté du rêve.

Comme une réponse aux liberticides, on est ici loin des tentatives de censure d’esprits chagrins et rétrogrades qui ont honte et peur du corps, spécialement celui de la femme.

Avec « China Li », l’empire du Milieu, dont on a ici des études, des extraits et surtout des récréations autour de cet univers, s’est invité récemment.

D’inspiration asiatique, ces visions apaisées ou tourmentées de ce monde lointain sont rendues à l’aquarelle, parfois avec une seule tonalité de couleur.

En coda, le livre évoque plus brièvement un Don Quichotte moderne, les grands espaces rendent hommage à quelques livres et BD célèbres, et l’amour courtois du Moyen Âge.

Le tout est souvent serein, mais pas mièvre, charmant et beau. On l’a compris, Jean-François Charles — avec Maryse qu’on ne peut qu’associer à sa démarche — le peintre, le dessinateur, est inspiré par des mondes pluriels, fascinants. Pour notre grand bonheur.

Pour la sortie de ce livre d’art, il a aimablement accepté de répondre à nos questions.

Entretien exclusif avec Jean-François Charles (et Maryse)

BDzoom.com : Ce beau livre, qui fait un point, non final, mais d’étape, quelle en est l’origine : vous, Charles-Louis Detournay ou votre éditeur Casterman ?

Jean-François Charles : Il se trouve que je connais Detournay, qui a l’âge d’être mon fils. Il m’a proposé amicalement de sélectionner des peintures et dessins pour les accompagner de ses commentaires… et des miens. J’ai accepté, et d’un projet d’une centaine de pages, on est arrivé facilement à 260 ! Je fais de la BD en couleurs directes, mais ces œuvres sont vraiment différentes ; de grand format et avec d’autres matières. Dans la dernière période, dans le confinement de 2020, ma production s’est accélérée, notamment en Auvergne, dans notre autre maison perdue dans la campagne !

BDzoom.com : Grâce à « India Dreams », vous êtes connu comme utilisant maintenant depuis 20 ans la couleur directe ; vous l’avez définitivement adoptée ?

J- F C : À mes débuts et pendant la période moitié de ma carrière, je faisais comme les autres, le trait noir et blanc, colorisé ensuite. Je n’aimais pas cette pression : cette technique manque de profondeur et les couleurs sont réalisées par un autre ; même s’il est bon, la sensibilité n’est pas la même. Et puis, au fil du temps, la couleur a pris de l’importance (on crédite maintenant les coloristes, et c’est très bien) et on peut maintenant bien rendre la couleur directe à l’impression. Artistiquement, cette façon de travailler respecte mieux mon univers, c’est plus personnel.BDzoom.com : Vos dessins et peintures dégagent une grande sérénité : une douceur, un calme, comme si tout était immuable. Ceci provient d’inspirations orientales ou simplement votre état d’esprit ?

J- F C : Sérénité, oui, après chaque album BD, ce sont des travaux de vacances !

Les paysages traversés, le temps qui passe, les objets anciens, désuets, comme ces cabanons de plage, ont pour moi un charme magnifique, on imagine des personnes simples, la campagne…

À deux, nous avons envie de raconter ces temps passés, y compris ce qui est terrible, dans nos histoires.

J’ai besoin de paysages, comme un besoin de fuite, de s’évader dans la peinture. J’ai découvert le pastel à l’huile, et Detournay a été séduit. Avec ces grands formats, la gestuelle n’est pas la même que pour les planches, c’est beaucoup plus ample, un grand plaisir.

Pastel à l’huile.

BDzoom.com : Vous êtes assez peu en BD à travailler en couleurs directes (Michel Faure, Grzegorz Rosiński, Christian Rossi, et d’autres parfois comme Hermann). Quelles en sont les caractéristiques, les différentes techniques que vous utilisez ?

J- F C : La couleur directe ne pardonne pas. En cas d’échec, il faut refaire la planche, ou la case. C’est au crayonné que tout se joue, tout un travail préparatoire pour que l’aquarelle glisse bien. Quand la planche est terminée, je la range et je n’y touche plus ; elle a son âme. Avec l’informatique, la différence avec la peinture est encore plus grande, vraiment une autre technique. J’ai essayé à la tablette numérique, mais ça ne me réussit pas, donc j’ai abandonné, ce n’est pas ma culture ni ma génération !

En BD, j’utilise l’aquarelle à 80 %, parfois avec de l’acrylique blanc. La gouache ne m’a pas attirée, la matière n’est pas pratique, elle ne sèche pas vite, contrairement à l’aquarelle et l’acrylique. Quant au pastel à l’huile, c’est difficile de maniement pour des planches BD, en revanche, pour des couvertures d’albums, oui, ça convient. Je ne voudrais pas gâcher, vulgariser le pastel à l’huile, donc je l’utilise en priorité pour mes autres œuvres, plus libres, en donnant un ton impressionniste.BDzoom.com : Les femmes sont toujours très belles, pourtant mélancoliques, mais douces et paisibles, toujours bienveillantes. Elles semblent chercher quelque chose, ce qui leur donne une profondeur dans leur regard. On remarque deux types principaux : la blonde châtain et la brune ; toutes fines et autour de 30 ans. Vous êtes conscients de ces archétypes ?

Maryse Charles : Elles sont belles et même sexy et dénudées, mais jamais vulgaires. Cela correspond à la personnalité de Jean-François, qui est respectueux de la femme. Il ne peut pas y avoir de triche, à voir ces dessins, on sait comment il aime et respecte les femmes.J- F C : Nous avons deux filles et une petite-fille, j’ai donc un respect naturel. Et vous avez vu juste : une recherche de sérénité et de douceur, de bienveillance. C’est le regard d’une femme que je veux saisir. Les yeux sont les plus délicats à représenter, j’y mets beaucoup de soin, et s’ils ne sont pas réussis, tout est à recommencer.

BDzoom.com : Vos BD prennent leurs sujets dans le passé, éclairant des périodes révolues. Quelle résonance pour les temps d’aujourd’hui ? 

J- F C : La recherche graphique est toujours intéressante dans le passé, il y a un regard à porter. J’aime beaucoup les voitures, les maisons anciennes, cela rejoint notre plaisir de chiner, les brocantes. L’Inde a été agréable à représenter, fascinante à resituer dans son passé. Au-delà des voyages, je travaille d’après des photos, mais recomposées, pour construire mes décors.BDzoom.com : « China Li » a commencé admirablement. On espère donc bientôt les albums suivants ce deuxième tome. Vous avez prévu combien d’albums, sans aller peut-être jusqu’au nombre important d’« India Dreams » ?

J- F C : Au départ, nous avions prévu trois albums. Mais vu la richesse de la Chine, la matière est plus importante : ce sera cinq albums. La période choisie est fascinante, avec Mao, ces épisodes historiques qu’on connaît mal ici, un univers dur, mais raffiné. Il est vrai que nous connaissions mal ce pays, on l’a découvert sur place. Nous nous sommes particulièrement passionnés pour le tome 3 en préparation, à paraître vers l’automne 2021, avec ce personnage de Zhang, qui est dur, mais très riche.

Patrick BOUSTER

« Jean-François Charles artbook » par Jean-François Charles et Charles-Louis Detournay

Éditions Casterman (45 €) — EAN : 9 782 203 211 421

Galerie

Les commentaires sont fermés.