Combats écologiques…

Les sous-titres de trois albums récents sont transparents : « Bure ou le scandale enfoui des déchets nucléaires » pour « Cent Mille Ans », « Le Scandale du chlordécone » pour « Tropiques Toxiques », « Un grand combat écologique aux sources de la Loire » pour « L’Eau vive ». Ces trois ouvrages évoquent en détail, avec force documents et témoignages, les actions entreprises en Moselle, aux Antilles ou en Haute-Loire, pour défendre l’environnement…

« Cent Mille Ans », c’est le temps estimé pour que disparaissent les déchets produits par les centrales nucléaires car, comme pour d’autres productions ou inventions humaines, on s’est d’abord contenté de créer avant de prévoir comment éliminer les déchets liées aux créations. Avec le nucléaire, on a alors imaginé des « solutions » aussi stupides (les envoyer vers le soleil, sur la Lune ou sur orbite terrestre !) que lamentables (les déposer au fond des océans, ce qui fut fait jusqu’en 1972) pour enfin décider de d’enfouir les déchets non recyclables, purement et simplement (mais ces deux derniers mots sont totalement incongrus en la circonstance !)

C’est à Bure, en Moselle, que l’ANDRA (Agence Nationale pour la gestion des déchets radioactifs) a été décidé de dépenser des sommes fabuleuses (cela atteindra les 35 milliards d’euros) pour installer un projet industriel avec 265 kilomètres de galeries à 500 mètres sous terre qu’il faudra plusieurs dizaines d’années à construire. C’est évidemment une poubelle infernale qui ne plait guère aux habitants, bien que tout soit fait pour les soudoyer. C’est ce que racontent les auteurs : comment faire accepter l’inacceptable, comment convaincre les récalcitrants, bref, comment faire taire la contestation. par la pression, l’intimidation, la désinformation, les arrestations, les violences policières… De son dessin efficace et joliment coloré, la dessinatrice accompagne cette enquête exemplaire sur les dessous et les coûts d’une entreprise aussi titanesque et délirante qu’épouvantable.Aux Antilles, autre situation problématique liée aux pesticides. Pour produire abondamment et faire face à la concurrence, on se met dans les années 1970 à asperger abondamment les bananeraies d’un produit américain, pourtant reconnu comme extrêmement toxique. Le débat fait rage aujourd’hui pour savoir qui est responsable du désastre, mais les résultats sont là : en Martinique et en Guadeloupe, 800 000 habitants  sont plus ou moins contaminés  et les terres le sont également pour des centaines d’années. Les terres, mais aussi les rivières, la faune.  Aujourd’hui, on estime que la banane antillaise est devenue « propre », mais le chlordécone a probablement tué l’aquaculture antillaise.

 

La narration des faits est minutieuse, extrêmement documentée et circonstanciée, chiffrée, doublée de très nombreux témoignages. Au total, 230 planches et pages de notes, le résultat de deux années de recherche ; une thèse en BD, en quelque sorte sur les ravages de « l’économie productiviste ». Côté BD, il fallait rendre digeste cette masse d’informations et les auteurs ont su varier les décors, jouer avec la mise en scène pour que les personnages omniprésents s’expriment sans lasser. Rappelons que Jessica Oublié a déjà signé  « Peyi an nou » chroniqué ici-même. Elle revient d’ailleurs sur le passé esclavagiste des Antilles  pour en souligner les traces encore présentes.

« L’Eau vive » raconte également un combat. Suite à une crue mortelle en 1982, on décide de la construction d’un barrage « pharaonique » inscrit d’un vaste projet d’aménagement du bassin versant de la Loire, nommé EPALA. Sur place, la bataille commence pour préserver un fleuve, un paysage, un écosystème et une agriculture traditionnelle. Les citoyens se soudent, discutent, étudient et proposent des solutions alternatives.

Là, encore les témoignages abondent et la chronologie des faits, de 1980 à 1994, année de l’abandon définitif du projet, montre ce qu’il a fallu de ténacité pour éviter qu’à Serre de La Fare, ou à Chambonchard, tout près du Mont Gerbier-de-Jonc, les sites aujourd’hui préservés ne disparaissent sous les eaux retenues par un barrage.

Après cinq ans d’occupation pacifique (1989 – 1994), les « Indiens » ont quitté le terrain. La « Loire vivante », la « Loire sauvage » a tenu tête, a tenu bon.

À noter que Damien Roudeau réalise là, graphiquement, un travail magnifique.

Ses couleurs sont étonnantes et ses dessins jouxtent ici et là des photos couleurs sans jamais surprendre.

 Ces trois récits, bien réels et parfaitement documentés, soulignent combien la lutte écologique est nécessaire et qu’elle peut faire fléchir, dans certains cas, les lobbies industriels ou les ambitions politiques locales. Pour les déchets nucléaires, c’est loin d’être gagné avec cette question fondamentale à la clé : « Quelle terre souhaitons-nous léguer aux générations futures ? »

 Didier QUELLA-GUYOT ; http://bdzoom.com/author/DidierQG/

[L@BD-> http://9990045v.esidoc.fr/] et sur Facebook.

 « Cent Mille Ans » par Cécile Guillard, Gaspard d’Allens et Pierre Bonneau

Éditions La Revue dessinée/Seuil (18, 90 €) – EAN : 9782021459821

« Tropiques Toxiques » par Nicola Gobbi et Jessica Oublié

Éditions Les Escales / Steinkis (22 €) – EAN : 9782365695381

« L’Eau Vive » par Damien Roudeau et Alain Bujak

Éditions Futuropolis (23 €) – EAN : 97802754826334

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