Nouvelle-Calédonie, La Réunion : transferts de populations…

La France coloniale s’est servie de ses îles pour ajuster ses ambitions économiques, à défaut de prendre en compte le bien-être des populations qu’elle déplaçait. Deux albums en rendent compte : d’un côté, dans « Les Engagés de Nouvelle-Calédonie », Baloup évoque l’histoire de cette main d’œuvre réclamée en Indochine , puis totalement maltraitée dans les mines de nickel en Nouvelle-Calédonie; de l’autre, dans « Piments Zoizos », Tehem évoque le transfert de 2000 enfants entre 1962 et 1984 dans le but, disait-on, de leur offrir une vie meilleure en métropole. Dans les deux cas, des épisodes peu connus et peu glorieux de l’histoire de France…

À la du XIXème siècle, la France propose aux Indochinois d’aller faire fortune en Nouvelle-Calédonie ; le nickel manque de bras car les Kanaks ne sont pas fous et refusent d’aller trimer dans les mines. De fait, des hommes et des femmes acceptent de louer leurs services pour une durée de cinq ans. Sur place, la réalité est moins rose : ils sont numérotés comme des bagnards, exploités, malmenés à outrance. Outre des conditions de travail quasi esclavagistes sur les chantiers, les conditions de vie au quotidien sont également méprisables.

Pourtant, des liens de solidarité se tissent entre les indigènes indochinois (l’abolition du code de l’indigénat dans l’empire français date de 1946) et les locaux ; peu à peu, les Vietnamiens s’intègrent, créent des boutiques, s’établissent comme artisans, jusqu’à ce qu’en 1954, à la chute de Dien Bien Phu, un sentiment anti-viet vienne ternir la belle entente. C’est toute cette histoire, quatrième épisode des « Mémoires de Viet Kieu » (voir chroniques du tome 1 et dutome 2, ici-même), que tisse l’auteur dans les pas de personnages contemporains à la recherche de leurs racines locales. Entrecoupés de textes édifiants sur le racisme de l’époque, voilà un petit volet d’histoire fort passionnant et commenté dans la postface.

Même principe dans « Piments Zoizos » consistant à entrecouper le récit par des pages « informatives » mais sous forme d’un journal ; L’album évoque un de ces épisodes de l’histoire d’un pays qu’on a du mal à imaginer tellement cela parait improbable et inadmissible. C’est pourtant le cas avec la relégation forcée de 2000 jeunes, séparés de leurs familles et de leur terre natale, la Réunion. Cette fois, c’est un fonctionnaire, Lucien, débarquant dans l’île pour son nouveau poste à la préfecture qui va découvrir ce qui se passe en ayant pour tâche de superviser le transfert de pupilles de l’État vers l’hexagone. Parallèlement on découvre ce qu’ont vécu au début Jean et Madeleine, frère et sœur transplantés dans la Creuse et séparés si douloureusement l’un de l’autre.

La vie dans la préfecture est très bien rendue avec sa bureaucratie méticuleuse, son personnel  au service des directives de l’État, même pour des missions discutables. Le Bumidom existe déjà dans les DOM pour se former en métropole, mais un projet indépendant, consécutif à une forte natalité locale, pousse l’administration réunionnaise à transférer, à transplanter, à déporter des enfants souvent très jeunes retirés de leur famille pour diverses raisons. Les catégories auxquelles ils appartiennent est d’ailleurs un joli casse-tête pour Lucien qui découvre tout cela, effaré.

Beaucoup de ces gamins atterriront dans la Creuse dans des familles d’accueil plus ou moins « accueillantes » : nombre d’enfants constitueront en effet une main d’œuvre rurale peu couteuse avec tous les abus qu’on peut imaginer.  En s’attachant à Jean et Madeleine, Lucien tente de comprendre ce qu’ils sont devenus et pourquoi l’État a placé ces enfants si loin de leur culture, dans le but évident de composer une nouvelle classe d’ouvriers, d’employés pour satisfaire l’économie française.

La chronique est vivante, émouvante, fort bien mise en scène et dessinée très chaleureusement par un auteur lui-même réunionnais qui après des séries humoristiques à succès (« Malika Secouss » et « Zap Collège »), a entrepris de raconter son île : on lui doit notamment avec son compère Appollo « Chroniques du Léopard » paru en 2018 (cf. notre chronique ici-même).

Didier QUELLA-GUYOT ; http://bdzoom.com/author/DidierQG/

[L@BD-> http://9990045v.esidoc.fr/] et sur Facebook.

« Piments Zoizos » par Tehem

Éditions Steinkis (18 €) – EAN : 9782368463260

« Les Engagés de Nouvelle-Calédonie » par Clément Baloup

Éditions La Boîte à bulles (14,50 €) – EAN : 9782849533758

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Une réponse à Nouvelle-Calédonie, La Réunion : transferts de populations…

  1. BARRE dit :

    Que de « merveilles » ont été engendrées par les colonisations !… Merci à tous ces auteurs de nous montrer ce triste envers du décor, et de façon plus forte par le biais du 9ème art.