Romanini, auteur protéiforme…

Giovanni Romanini est mort le 20 mars 2020, à Bologne, à l’âge de 74 ans. Il avait été le principal assistant de Magnus et sa carrière dans la BD populaire fut un mélange des genres typiquement italien : pockets érotiques, personnages Disney, séries Bonelli… L’interrogeant à ce sujet, Bernard Joubert avait préfacé le volume de sa série « Pornostar » chez Dynamite, en 2019. C’est ce texte, enrichi d’images, qu’en guise de nécrologie nous reproduisons ici.

Les lecteurs français ayant une bibliothèque érotique bien constituée connaissent deux albums de Giovanni Romanini : « Les Aventures de la Cicciolina » et « Dodo, la petite pensionnaire », qui datent d’il y a une trentaine d’années. Les plus collectionneurs possèdent des pockets Elvifrance traduisant certaines de ses séries des années 1980. Rarissimes sont ceux qui peuvent, à l’œil, reconnaître sa participation aux BD de Magnus, dont il était l’assistant, il y a un demi-siècle. Et on attend encore l’expert français capable de discourir sur son œuvre non érotique, la plus récente, faite de « Donald » pour Disney et de « Martin Mystère » chez Bonelli.

Magnus (à gauche) et Romanini : des décennies de collaboration.

Une chose est frappante : quand on interroge Romanini sur sa carrière, aujourd’hui encore, à soixante-quatorze ans (il est né le 27 décembre 1945, à Bologne), il ne cesse de rappeler combien ses débuts auprès de Magnus (1) , de six ans son aîné, ont été primordiaux, et un bonheur pour lui.

À la fin des années 1960, le jeune Giovanni travaille dans le dessin animé et comme peintre. Il expose ses tableaux dans le salon de coiffure de son père. En les voyant, une cliente fait savoir que, dans le quartier, à deux pas, un dessinateur de fumetti cherche un assistant. Giovanni se présente à l’adresse indiquée et est engagé par Magnus pour l’aider à encrer ses fumetti neri.

Les deux voisins travaillent ainsi sur « Kriminal », mettant en scène un malfrat au costume de squelette, puis « Satanik » avec une tueuse à queue-de-cheval et « Alan Ford », une série humoristique tout public : les scénarios de ces trois bandes étant assurés par Max Bunker. La main de Romanini adopte le style de Magnus et, quand ce dernier quitte une série pour se consacrer à d’autres projets, son assistant prend la relève.

Tout comme Satanik, Kriminal a été créé par Magnus et repris, entre autres, par Romanini, ici dans le n° 252, en 1970.

Satanik est le personnage qui, peu après Diabolik, a lancé le genre du fumetti neri en Italie : des héros qui sont en fait de dangereux délinquants. Créée en 1964 par Max Bunker au scénario et Magnus au dessin, la série eut quelques continuateurs, dont Romanini, ici dans le n° 201, en 1974.

Étant à présent reconnu comme professionnel des petits formats pour adultes, de plus en plus érotiques dans les années 1970, puis porno à la décennie suivante, Romanini reprend des personnages existants (Wallestein, la vampire Zora/Zara) ou crée les siens, dans un style qui n’est plus celui de Magnus : la lycanthrope Ulula (en France dans Satires à partir du n° 33), la femme aux prothèses Bionika (dans les Drôlesses à partir du n° 1), la sadique Lady Domina (inédit en France) et, bien sûr, « Pornostar », pour la première fois traduit en français chez Dynamite en 2019.

Ulula n° 15 (Edifumetto, 1982). Cette héroïne lycanthrope, créée par Romanini en 1981, fut traduite en France par Elvifrance dans le pocket Satires.

La fabrication de l’héroïne Bionika par un savant sosie d’Albert Einstein… Cette série, créée par Romanini en 1984, a été traduite chez Elvifrance dans le pocket les Drôlesses.

Première page de la série « Pornostar » parue dans le supplément à La Professionista n° 9 (Edifumetto, 1983). Les aventures de cette actrice (fictive) de films X ne seront pas traduites par Elvifrance.

Romanini garde un excellent souvenir de Renzo Barbieri, l’éditeur d’origine de ces pockets, et nous confie aujourd’hui : « Ma relation avec Renzo était devenue une amitié. Il m’invitait à passer des vacances sur son yacht. Il me payait très bien et il me laissait une grande liberté de création. Quand j’avais l’idée d’un nouveau personnage, il m’a toujours laissé le faire et même d’écrire les scénarios. J’écrivais la dizaine de premiers numéros pour définir la série et puis les scénaristes maison continuaient. Nous nous sommes fréquentés jusqu’à sa mort [en 2007]. Un grand ami ! »

Pour Barbieri, Romanini réalise aussi des séries non érotiques et humoristiques, inédites en France, comme « La Compagnia della Forca » avec Magnus (l’œuvre étant dûment signée de leurs deux noms) ou « I Ragazzi della 3aB », éphémère série pour ados avec Lucio Filippucci. Ce dernier est un excellent dessinateur de BD érotique (nous avons lu son « Raimbo », en France, dans « Mat-cho », que Dynamite rééditera en août 2020) dont la rondeur du trait est dans la filiation, elle aussi, du maître Magnus.

D'assistant, Romanini passe à coauteur qui signe à égalité avec le Maître, en 1977, pour cette série humoristique de Magnus, la Compagnia della forca, de format pocket, mais destinée à la jeunesse. Dix-huit volumes parurent, de multiples fois réédités, mais inédits en français.

Cette éphémère série pour la jeunesse (six numéros), inspirée d’une série télé, fut surtout pour Romanini et Filippucci l’occasion de bien rire et bien boire durant sa réalisation. Le second avait connu le premier lors d’un stage chez Magnus en 1974, alors que, sortant de l’école, il n’avait encore jamais rien publié.

À la même époque, Romanini et Filippucci (avec un coup de main, pour l’écriture, d’un ami à eux, Giovanni Ubaldi) travaillent ensemble à un album one-shot que l’agent parisien Luca Staletti vend un peu partout dans le monde : il s’agit de celui consacré à la Cicciolina, qu’ils rencontrent à cette occasion pour recueillir des anecdotes. Publié en France par Média 1000, l’ancêtre de Dynamite, cet album les fait remarquer par les éditions Albin Michel qui ont produit plusieurs albums de Georges Lévis sur scénario de Francis Leroi. Lévis est mort en 1988, après un fameux « Dodo, 13 ans, en présence de sa tante seulement » ayant pour cadre une maison close — décor qui avait déjà inspiré Leroi comme réalisateur, pour « Petites Filles au bordel ». Directement pour le marché français, sur scénario de Leroi, Romanini et Filippucci dessinent une seconde et dernière aventure à la jeune prostituée Dodo, dans un style qui évoque le classicisme de Lévis.

« Dodo, la petite pensionnaire », sur scénario de Francis Leroi. Prenant la suite de Georges Lévis, décédé, Filippucci et Romanini s’efforcèrent de rappeler son style pour raconter l’histoire d’une maison close française à la Libération.

C’est à un festival du livre à Bologne que Romanini et Filippucci rencontrèrent Luca Aurelio Staletti et lui présentèrent leurs planches des « Aventures de la Cicciolina ». L’agent de Magnus et Crepax en vendra les droits dans de nombreux pays — en France à Média 1000, en 1988 (avec une version poche l’année suivante). Réédité chez Dynamite en 2009.

Après cela, ils s’éloignent de l’érotisme. Ils illustrent des cartes à collectionner pour Panini, mettent en BD la chanteuse Raffaella Carrà… De 1992 à 1995, Romanini est engagé pour dessiner — tenez-vous bien ! — Donald et Picsou dans Le Journal de Mickey italien (Topolino).

Un Paperino — c’est-à-dire Donald, en Italien — dessiné par Romanini.

Tex vu par Giovanni Romanini.

Dans le même temps, il assiste de nouveau Magnus sur ce qui sera sa dernière œuvre (mais chef-d’œuvre de méticulosité) : un album spécial, grand format, de 224 pages du cow-boy vedette Tex Willer, « La Valle del terrore » (« La Vallée de la terreur » chez Clair de Lune).

Romanini faisait partie du staff d’auteurs produisant, à tour de rôle, des épisodes de « Martin Mystère » chez Bonelli.

Magnus lui confie la représentation des chevaux et de certains décors.

Et c’est chez l’éditeur de Tex, Bonelli, que Romanini trouve refuge au XXIe siècle, étant depuis une vingtaine d’années l’un des dessinateurs de la très populaire série « Martin Mystère », après avoir débuté sur Zona X, un spin-off du détective de l’impossible.

Parallèlement, nous raconte-t-il pour conclure, il s’est remis à peindre, comme à vingt ans : « En alternance avec mes BD, je fais des peintures de western, des détrempes sur toiles, ma grande passion. »

Bernard JOUBERT

(1) Sur Magnus, voir Roberto Raviola dit Magnus sur BDzoom.com.

Ayant assisté Magnus sur son fameux Tex speciale chez Bonelli — travail de plusieurs années —, Romanini a aussi produit des peintures de western pour le plaisir, à la fin de sa vie.

Le Martin Mystère de Romanini.

Une planche originale de Giovanni Romanini.

Galerie

Une réponse à Romanini, auteur protéiforme…

  1. drouard dit :

    Un bel article hommage.