« Virus, il mago della foresta morta » : le magicien de la forêt morte…

Ressusciter les morts est une vieille histoire. À l’aide de la magie et la sorcellerie bien souvent, d’un ersatz de science parfois, comme avec le baron Victor Frankenstein et ses émules adeptes des organes en bocaux et du fil à recoudre.
Un exemple de résurrection particulièrement notable figure dans le récit « Le Magicien de la forêt morte » : traduction française de « Virus, il mago della foresta morta » dessiné par Walter Molino sur un scénario de Federico Pedrocchi — lequel est par ailleurs l’un des scénaristes du très hallucinatoire « Saturne contre la Terre » dessiné par Giovanni Scolari.

« Le Magicien de la forêt morte » par Walter Molino (dessins) et Federico Pedrocchi (scénario) (1)

Ce récit, prenant place dans l’avenir, met en scène un très intéressant personnage (Virus en italien, Naggar en français) qui parvient à ressusciter des morts non par la magie, mais par la science, ou quelque chose supposé tel.

Le lecteur fait sa connaissance par l’intermédiaire de deux aviateurs (un ingénieur et son neveu) qui décident de survoler pour l’explorer une énigmatique forêt morte.

Des habitants de la région les en ont pourtant dissuadés. Le lieu est mal considéré, ceux qui s’y aventurent n’en reviennent jamais.

Notons que nulle mention n’est faite de l’emplacement géographique de la région de cette forêt.Obligés d’atterrir en urgence, l’ingénieur et son neveu sont capturés par un personnage en longue tunique et portant lunettes qui apparaît soudain : Naggar. Celui-ci les emmène dans son repaire, bâtiment moderne pourvu d’une grande antenne et complété d’un laboratoire souterrain empli d’appareillages complexes, où il vit accompagné d’un assistant venu d’Extrême-Orient et portant turban, Tirmud. Entre ses mains, l’ingénieur Gérard devient le cobaye d’expériences fabuleuses. Naggar s’empare de sa volonté et en fait un automate humain ; et plus encore, il enregistre sur disques ses caractères physiques ce qui lui permet de le téléporter — le « transmettre » — « ainsi qu’on l’a fait jusqu’à présent avec les sons et les images seulement », et de le multiplier à volonté.Naggar transmet donc, bien malgré lui, le héros ainsi asservi et plusieurs de ses doubles de nuit au British Museum de Londres afin qu’ils s’emparent de la momie du pharaon Antef.

En possession de la momie, Naggar peut ainsi se livrer à une activité plus qu’extraordinaire : ressusciter les morts.

Pour cela, il utilise un procédé de son invention qui se révèle très ingénieux.

Il branche sur la momie quelques fils électriques et y envoie le courant B Z.

Le pharaon reprend vie. Il est en bonne santé, s’exprime avec aisance en langue moderne.

Mais ces exploits ne suffisent pas à Naggar.

Antef le pharaon ressuscité lui révèle l’existence de papyrus anciens dissimulés dans une salle souterraine sous la pyramide de Khéops. Naggar envoie par la voie des ondes Antef et l’ingénieur, toujours réduits à l’état d’automates, en Égypte. Dans une très belle séquence, les deux hommes asservis escaladent la pyramide, descellent une dalle secrète et d’escalier en couloirs et de couloirs en corridors, atteignent une chambre jamais révélée. Au milieu d’un trésor inestimable se trouve ce qui intéresse véritablement Naggar : un document de l’époque pharaonique indique le processus de momification de chaque reine et roi d’Égypte, ce qui donne à Naggar les caractéristiques physiques de chacun d’eux.Et commence le Grand Œuvre : grâce à ces données, Naggar prépare des « bobines suivant les formules de chacun des pharaons qui ont existé ». « Tremblez ô hommes, Naggar commence sa grande expérience ! »

Le lendemain, sous le regard médusé des visiteurs du British Museum, les momies reprennent vie et des dizaines de pharaons ressuscités défont leurs bandelettes et découvrent leur nouvelle existence.

Transmis dans les diverses capitales occidentales et multipliés à volonté, les anciens rois d’Égypte s’emparent du monde au nom de leur maître, trop heureux de retrouver leur puissance ancienne.

Mais un détail grippe la machine.

Tirmud trahit son maître. Il espère en tirer tous les honneurs en sauvant le monde des plans de Naggar, et dans le même temps s’emparer de ses inventions, gagnant sur les deux tableaux.

Il libère notre héros ingénieur et son neveu, qui entrent en résistance contre Naggar.En plus des pharaons, Naggar a ressuscité une ravissante princesse, qui joue désormais les grandes dames dans un hôtel de haut luxe de Rio de Janeiro. Celle-ci souhaite retrouver son état de personne décédée dont Naggar l’a tirée. Le héros la rencontre et commence à flirter. Avec ses compétences personnelles, et surtout sa connaissance des installations de Naggar, il crée ses propres appareils pour contrer les transmissions de Naggar.Démarre une autre séquence exceptionnelle.

Tirmud est retourné auprès de Naggar et a fait amende honorable, redevenant son assistant.

Naggar lui demande de le transmettre à New York pour y commencer sa prise de pouvoir.

Mais l’ingénieur Gérard avec ses propres appareils tâche d’intercepter l’émission pour s’emparer de Naggar.

Commence un duel hallucinant entre le héros ingénieur et Tirmud luttant par appareillages interposés dans de grandes gerbes de puissance électrique, avec la silhouette de Naggar commençant à apparaître puis redisparaître et encore réapparaître tour à tour dans un appareil et dans l’autre !

Le héros, comme il convient, triomphe. L’installation de Tirmud explose, Naggar se matérialise enfin et est immédiatement arrêté et emprisonné, les pharaons redeviennent des momies, y compris la belle princesse que le héros perd donc à son grand désespoir.

Au moins en garde-t-il chez lui la momie en souvenir…Heureux le temps où un scénariste de bande dessinée pouvait écrire un tel récit, ou a fortiori la grande fresque hallucinée « Saturne contre la Terre » dessinée par Giovanni Scolari, et se voir publier…

Loin des arguments plus ou moins plausibles des récits frankensteiniens, qui s’appuient sur un semblant de médecine moderne, la prétendue « science » évoquée ici est pour le moins goûteuse.

Les deux auteurs gratifient le lecteur d’appareillages à l’ancienne particulièrement extravagants permettant beaucoup de choses comme enregistrer sur disque les caractères physiques d’un être, utiliser ces disques pour s’emparer de sa volonté et aussi, avec l’aide d’une antenne géante, « transmettre » cet être à la manière des sons et des images ; utiliser ces disques, également et surtout, pour n’atteindre rien moins que le but de ressusciter des êtres morts depuis des millénaires.

Ce qui demande des procédés — et des explications justificatrices — jouant sur des associations d’apparence logique, et beaucoup de sauts qualitatifs extrêmes. Ainsi, l’existence d’un papyrus dissimulé dans une chambre secrète irrévélée sous la pyramide de Khéops, sur lequel est notifié le processus de momification adapté à chaque reine et roi d’Égypte, ce qui fournit au résurrectionniste les précieuses caractéristiques physiques de chacun de ces êtres morts depuis des milliers d’années. Tout cela conduisant à cette scène extraordinaire où deux adversaires, ne cessant de mettre en route de nouveaux moteurs de générateurs d’énergie pour obtenir toujours plus de puissance, se disputent la matérialisation d’un homme réduit à la forme d’ondes et dont la silhouette hésitante ne cesse d’osciller tour à tour d’un lieu à un autre.

Un personnage clef est Tirmud, qui tire un peu les ficelles dramaturgiques dans tout cela. Parfaitement dévoué à son maître, il commence toutefois à s’interroger quand Naggar dédaigne les fabuleux trésors de la chambre secrète située sous la pyramide pour ne s’intéresser qu’au papyrus.

Trahir son maître lui apparaît alors tout à fait profitable. Jusqu’à ce que sa trahison se retourne contre lui, et qu’il retrouve les bonnes grâces de Naggar. Intéressantes aussi sont les dispositions d’esprit des pharaons qui, une fois leur stupeur d’être ressuscités passée, se mettent au service de leur résurrectionniste, puis commencent à se montrer soucieux de retrouver leur splendeur royale d’autrefois et se montrent dès lors progressivement indépendants, refusant bientôt de servir un maître.

Les envolées dans le champ de la grande fantasmagorie ne se coupent pas pour autant de structures narratives tout à fait classiques.

Le graphisme de Walter Molino (2) tout en hachures sert admirablement ce projet en lui conférant un aspect un peu vieillot tout à fait salutaire.

Demeure une interrogation : d’où vient le nom français de Naggar ?

« Le Mystère du yacht noir » par Walter Molino (dessins) et Federico Pedrocchi (scénario ?) (3)

Naggar revient… Deux Indiens portant turban entrent de nuit dans la maison de l’ingénieur Gérard et manipulent son installation : copie de celle de Naggar, avec laquelle il avait vaincu Tirmud et Naggar. Ils récupèrent ainsi Tirmud, qui flottait dans les ondes depuis l’explosion des appareils qu’il utilisait à la fin du premier épisode.

Au passage, ils ressuscitent une nouvelle fois et par inadvertance la belle princesse égyptienne qui subit incidemment l’influence de l’appareil. Ils s’enfuient avant que le héros, réveillé par le bruit, surgisse. Les trois Indiens vont ensuite faire évader Naggar de la maison de fous où il était enfermé. Les affaires peuvent reprendre.

Naggar, soutenu par un milliardaire indien, installe une base en Arctique où il développe une nouvelle invention infernale, un troisième pôle électrique différent des habituels pôles négatif et positif, le pôle V.

Avec cette invention révolutionnaire, il peut provoquer des forces de répulsion violentes qui peuvent aussi bien balayer les environs, maintenir quelqu’un en suspension dans les airs, ou détruire une ville. Naturellement, le héros ingénieur vient à bout de cette invention.

Cette idée d’un troisième pôle électrique n’est pas sans intérêt, mais, finalement, ce récit, en fait très classique est sans comparaison possible avec le précédent.

En effet, le premier épisode n’est autre qu’une grande fantasmagorie alignant les égarements d’un personnage faisant revenir à la vie des pharaons grâce à la connaissance de la technique ayant présidé à leur embaumement, au milieu d’attaques de momies ressuscitées, d’explorations de couloirs inconnus de la grande pyramide, et de combats par machines électriques pour s’assurer la matérialisation d’un personnage transformé en ondes.

« L’Anneau des Jaïniques » par Antonio Canale (dessins) et Giorgio Olmi (scénario) (4)

Humour : au début du récit, la jeune princesse égyptienne est plongée dans un état de catalepsie dont aucun traitement ne parvient à la sortir. Deux médecins l’examinent ; l’un déclare : « Vraiment, cher confrère, c’est le cas le plus curieux que j’ai jamais vu dans ma carrière ».

Ah ça ! Le sommeil cataleptique avec pouls normal, « pas de fièvre » et « respiration régulière », de la momie d’une princesse égyptienne morte et ressuscitée par deux fois, ce n’est pas tous les jours… « Reconnaissez que nous ne sommes plus dans le domaine normal de la médecine », ajoute le médecin un peu plus loin.

L’ingénieur Gérard — qui désormais s’appelle Robert — et son éternel neveu se mettent à la recherche de Naggar, en espérant que celui-ci pourra et voudra bien tirer de sa torpeur leur princesse ressuscitée. Cette quête les mène à travers le monde, depuis l’Arctique jusqu’à Vancouver, et de Vancouver à Alcatraz et enfin à Bombay.

De là, ils montent une expédition jusque dans la région de Kamapura, fief des adeptes du jaïnisme.

Ils sauvent la vie du fakir Muni, qui les conduit par une longue marche à travers la montagne, subissant en route une attaque de centaines de serpents, jusqu’à atteindre la porte d’un Temple rouge, où une épaisse brume noire les plonge dans l’inconscience.

Ils sont une nouvelle fois prisonniers de Naggar et Tirmud.

On retrouve donc, dans un temple creusé dans la montagne, les invraisemblables appareillages de Naggar.

Cette fois, ils servent à rajeunir les humains et les transformer en surhommes. C’est le fakir qui inaugure l’installation. Nous avons ensuite droit à une bataille entre les hommes transformés de Naggar et une tribu de fakirs nyctalopes qui attaquent le temple. Naggar accepte en fin de compte de sauver la princesse.

Ce troisième épisode est bien supérieur au précédent, même s’il ne retrouve pas la fantasmagorie du premier.

C’est cet épisode que Claude Moliterni a choisi de rééditer dans sa revue. 

Patrice DELVA

(1) En France, « Le Magicien de la forêt morte » a été publié aux éditions Sepia, puis Héroïca (c’est-à-dire les éditions Marcel Daubin) : la Sepia ayant publié Les Cahiers d’Ulysse, Odyssées, Grandes Odyssées, Sélections prouesses, Hardi les gars, Monts et merveilles

– Les Cahiers d’Ulysse n° 19 (de Noël) : « Le Magicien de la forêt morte » — 32 pages – décembre 1940.

Le fascicule est simplement signé Molineaux sur la couverture et V. Molineaux en première page : nom francisé du dessinateur Walter Molino. 

Ce premier épisode a été réédité en trois parties, en 1945, dans la collection Hardi les gars du même éditeur.

– Hardi les gars n° 5 : « Le Magicien de la forêt morte » – 12 pages – novembre 1945.

– Hardi les gars n° 6 : « La Révolte des pharaons » – 12 pages – novembre 1945.

– Hardi les gars n° 7 : « Les Ondes en guerre » – 8 pages – janvier 1946.

Contrairement à la première édition entièrement en N&B, celle-ci alterne des doubles pages en couleurs et en noir et blanc. Cette mise en couleurs semble être du fait des éditions Sepia-Héroïca pour cette édition.

Cette version-ci présente quelques coupes : il manque certaines cases par rapport à l’édition des Cahiers d’Ulysse, afin de placer en fin de chaque partie une annonce pour l’épisode suivant et un résumé des parties précédentes au début.

Notons une très belle présentation du premier épisode de cette série ici : http://lecturederaymond.over-blog.com/article-36752429.html. La présentation du « Magicien de la forêt morte » sur ce site, sur lequel nous avons récupéré quelques images, présente toutefois quelques erreurs bibliographiques. D’une part, le troisième épisode « L’Anneau des Jaïniques » a été traduit en français dans Hardi les gars n° 36 à 38. D’autre part, le supplément Phénix n° 5 réédite précisément cet épisode-là, et non pas le premier (« Le Magicien de la forêt morte »)… Petit détail, ce supplément Phénix n° 5 n’est pas de 1968, mais du 3e trimestre 1969.

(2) Pour en savoir plus sur Walter Molino, voir notre « Coin du patrimoine » Walter Molino : un maître oublié de la bande dessinée italienne.

(3) « Le Mystère du yacht noir » de Walter Molino (dessins) et Federico Pedrocchi (scénario ?) a été publié dans…

– Les Cahiers d’Ulysse n° 33 : « Le Mystère du yacht noir » — 16 pages – juillet 1942.

Le fascicule est signé V. Molineaux sur la couverture et en première page.

Ce deuxième épisode a été réédité en deux parties en 1946, également dans la collection Hardi les gars.

– Hardi les gars n° 12 : « Le Mystère du yacht noir » – 8 pages – avril 1946.

– Hardi les gars n° 13 : « Le Redoutable Pôle V » – 8 pages – mai 1946.

Là aussi, contrairement à la première édition entièrement en noir et blanc, celle-ci alterne des doubles pages en couleurs et en noir et blanc.

Cette édition présente également quelques coupes et retaillages de cases par rapport à l’édition des Cahiers d’Ulysse,pour les mêmes raisons que pour « Le Magicien de la forêt morte ».

(4) « L’Anneau des Jaïniques » par Antonio Canale et Giorgio Olmi a été publié dans…

– Hardi les gars n° 36 : « L’Anneau des Jaïniques » – 8 pages – juin 1947.

– Hardi les gars n° 37 : « Le Maître de la nuit » – 5 pages – juillet 1947.

– Hardi les gars n° 38 : « Les Créatures de Naggar » – 8 pages – juillet 1947.

– Hardi les gars n° 39 : « Adieu Kamarupa ! » – 5 pages – août 1947.

Ce troisième épisode a été réédité dans le supplément de la revue Phénix publiée par Claude Moliterni et la Socerlid (Société civile d’études et de recherches des littératures dessinées).

- Supplément n° 5 de la revue Phénix : « L’Anneau des Jaïniques » – 26 pages – 3e trimestre 1969.

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